LE COUP JUSTE
43 avril 1912.
C'était couru! Du moment que la France cède encore quelque chose, les Espagnols ne marchent plus. Quand on leur parle de rectifier la frontière du Nord ou celle du Midi, ce sont eux qui demandent des compensations. Charmant, en vérité! Ils oublient que ces remaniements de zones sont la juste contre-partie des énormes concessions que nous sommes disposés à leur consentir sur le terrain administratif et financier.
Si tout se passe comme précédemment, ils ont bien raison, les Espagnols. Puisqu'à chacune de leurs exigences nouvelles, le gouvernement français s'est empressé de rendre de la corde, pourquoi diable traiteraient-ils sans essayer d'obtenir encore quelque chose?
Il n'y a qu'un danger, un seul : que cette corde, sur laquelle ils tirent de toute leur force,
et qu'on déroule chez nous avec tant de complaisance, ne vienne à se rompre.
Pareil accident s'est déjà produit, justement en Espagne. Ne feuilletez pas les annales, ne remontez pas jusqu'à la guerre de Succession; je veux parler d'un drame populaire fort connu, celui de Carmen et de don .José.
Dans ce moment-ci, Carmen, c'est l'Espagne en personne ; et le candide Navarrais qui court après elle ressemble à s'y méprendre au gouvernement français. Pour le moment, il est encore aux pieds de la coquette. Mais qu'elle prenne garde! Sa patience est à bout, et il peut devenir enragé.
Il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, que l'histoire se termine par un coup de couteau. La situation est beaucoup plus simple. Je dirai même que notre attitude ultra-concilianle jusqu'ici nous crée un rôle assez avantageux. Nous n'avons qu'à retirer tout ce que nous étions prêta à donner; puis, sans faire briller la pointe d'aucune navaja, nous nous en irons tranquillement, les mains dans les poches, pour flirter avec Fez l'inviolée. Nous n'aurons pas plutôt tourné le dos, que Carmen sera à nos pieds ; ou bien elle fera la mine de tourner son joli dos, elle aussi, et nous ne nous en porterons pas plus mal.
On pourra ensuite reprendre l'entretien dans de bien meilleures conditions ; et, par exemple, revenir sur la question de la douane, qui me paraît avoir une importance capitale. Quelle
i\^ LA CONQUÊTE MAROCAINE
insigne folie n'avons-nous pas commise en sacrifiant l'union douanière des deux territoires ! Car on aura beau faire et beau dire, du moment qu'on admet l'existence de deux lignes de douanes, il y aura forcément deux régimes, ne fût-ce que par la manière dont les douaniers des deux pays appliqueront le même tarif. C'est en vain qu'on allègue le transit et l'entrepôt : lorsque ces deux facultés sont contrôlées par des fonctionnaires appartenant à la même administration, ils obéissent à des règles uniformes et peu importe alors que le droit soit perçu au Havre ou à Paris. Mais quand ils relèvent de deux autorités différentes, et quelquefois de deux morales opposées — dont Pascal a dit : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà », — comment imaginer que le commerce n'en souffre pas? Et, au nom du ciel, pourquoi a-t-on fait cette concession si inutile, si dangereuse, alors que le contrôle des douanes, s'exerçant à la périphérie, affermi déjà par une pratique de plusieurs années, ne gênait en rien l'action des Espagnols à l'intérieur de leur zone? Ne pourrait-on citer d'autres pays qui jouissent de l'autonomie administrative et même politique, tout en acceptant les conséquences de l'union douanière? N'est-ce pas le cas, par exemple, de la Hongrie dans la monarchie bicéphale dont le chef réside à Vienne? Allez donc dire aux Hongrois, pour voir, qu'ils ne sont pas indépendants parce qu'ils pratiquent l'union
doucinière avec rAutriche! Et nous, dans le démembrement d'un empire dont nous avons formellement promis de respecter l'intégrité, nous allons d'emblée aux conséquences extrêmes de la séparation !
Or, telle est, en ce moment, l'indifférence de l'opinion, que personne ne dit mot, en France, à propos de cette énormité. Oh! nous sommes bons pour critiquer le fait accompli, celui qui est entré dans l'histoire. A grand renfort de besicles, nous examinons alors les responsabilités passées, quand il n'est plus temps de modifier le cours des événements. Mais ces gens si diserts n'ont rien trouvé à dire sur les affaires d'Espagne pendant les cinq longs mois qu'ils ont consacrés à des récriminations inutiles sur le traité franco-allemand.
Eh bien! si l'intransigeance espagnole nous permet de reprendre haleine et de nous recueillir; s'il nous est encore possible d'appliquer le traité de 1904 dans sa lettre et dans son esprit, c'est-àdire d'éviter un morcellement complet et irréparable; s'il est possible de revenir, grâce aux dérobades du cabinet de Madrid, sur certaines concessions excessives; si enfin nous montrons aux ministres du roi Alphonse que ce marchandage nous fatigue, et qu'ayant beaucoup mieux à faire, nous ne sommes pas pressés de traiter, alors, monsieur le président du Conseil, sur l'échiquier diplomatique, vous aurez joué le coup juste.