COSAS DE ESPANA
25 Juin 4912.
« S'il faut en croire certaines informations, la France, poussant à l'extrême sa bonne volonté et dans un but de conciliation délinitive, entrerait dans la plupart des vues espagnoles. »
Le Temps, 23 juin 1012.
Ce matin-là, S. M. le roi d'Espagne était de fort méchante humeur. Il avait fait mander le président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères, afin de s'expliquer avec eux sur l'interminable négociation avec la France. A peine furent-ils entrés dans son cabinet qu'il les interpella vivement.
— Messieurs, leur dit-il, quel rôle me faitesvous jouer auprès de mes bons amis les Français? Une fois cette insipide question de l'oued Ouergha résolue, j'avais promis d'en finir promptement et, sur ma parole royale, M. Poincaré a consenti à renvoyer ici les délégués techniques
qui doivent régler l'affaire de la douane et celle du chemin de fer. Cependant, j'apprends que vous soulevez sans cesse de nouvelles difficultés. Je suppose que vous avez un but. Vous voulez donc la rupture?
Les deux ministres embarrassés contemplaient attentivement la pointe de leurs souliers. M. Ganalejas parla le premier.
— Sire, commença-t-il, lorsque la presse parle de rupture, elle exagère. Sans doute, la négociation est épineuse, mais elle se poursuit normalement...
— Voilà six mois que vous répétez la même chose et nous ne sommes pas plus avancés. Voyons, parlez, vous, Garcia Prieto.
Le ministre des Affaires étrangères redressa sa belle tête et répondit :
— Sire, je ne demanderais pas mieux que d'en finir, mais c'est Hontoria qui ne veut pas.
— Qui? dit le roi, votre secrétaire général ?
— Précisément, sire : il est le seul qui connaisse à fond la question. Votre Majesté conçoit bien qu'un homme politique espagnol, responsable de la paix de l'Europe et peut-être du sort de la dynastie, ne saurait entrer dans le détail de ces montagnes, de ces rivières, de ces cols, ni savoir exactement dans quel affluent de la Moulouya poussent des lauriers-roses. Hontoria, lui, sait tout cela et plus encore. C'est une encyclopédie vivante.
— Ainsi, le sort de deux nations et mon honneur de souverain sont à la merci des digestions de ce monsieur ?
— Sire, reprit à son tour M. Canalejas, toucher à Hontoria, c'est attaquer le ministère tout entier. Je ne dirai qu'un mot qui fera saisir à Votre Majesté toute la valeur de ce sujet modèle. Il est espagnol, sire, et il travaille douze heures par jour!
— Eh bien, dit le roi, envoyez-moi cet homme extraordinaire, puisque vous ne pouvez rien faire sans lui. Je veux l'entretenir seul à seul.
— Mais, sire, fit observer M. Garcia Prieto, est-ce bien constitutionnel ? Un ministre responsable peut-il...?
— Assez, monsieur ! dit le dernier des Bourbons d'un air qui n'admettait pas de réplique. Faites ce que je dis !
Les ministres se retirèrent fort penauds. M. Hontoria le fut plus encore quand il apprit ce qu'on attendait de lui. Depuis des mois, il couvait avec amour cette négociation de laquelle il tirait tout son lustre. Non seulement elle servait les intérêts de son amour-propre, mais elle flattait la haine secrète qu'il nourrissait contre la France. Tenir en échec, du fond d'un bureau, cette insolente nation qui se permettait de faire des conquêtes à la barbe des Allemands et qui agrandissait son empire colonial au moment où l'Espagne venait de perdre le sien; éveiller la jalousie de l'Angle-
terre et reprendre ainsi, par des chemins couverts, la vieille politique de Philippe II contre la grande sœur latine si prompte à renaître de ses cendres, — quelle joie, quelle vengeanci3 savoureuse 1 Faudrait-il donc qu'un coup de pied royal vînt démolir une trame aussi savamment ourdie ? Une fois le traité signé, pensait en soupirant le sieur Hontoria, adieu la grande politique ; adieu les correspondances émouvantes avec Paris, Londres et Berlin ! On pourrait bien se rattraper sur les menus incidents de frontière au Maroc, on exploiterait les réclamations des protégés, les conflits douaniers, les piques de consuls : maigre régal pour un diplomate de race. Personne ne parlerait plus d'Hontoria et les Livres Rouges moisiraient au fond d'une armoire.
Quand ce digne fonctionnaire pénétra dans les appartements royaux, le vent était à l'orage. Le roi se promenait de long en large à grands pas. Sans s'arrêter, il fit à peine un léger signe de tête au nouveau venu et l'apostropha dans un style napoléonien qui paraissait en parfaite harmonie avec le mobilier du palais : « C'est donc vous, monsieur, etc. » La conclusion fut : « Je vous donne vingt-qualre heures pour convaincre M. Garcia Prieto et pour terminer cette comédie qui n'a que trop duré. »
« — .Je suis aux ordres de Votre Majesté, répondit humblement M. Hontoria, et je vais tout courant les exécuter. Qu'Elle me permette cepen-
dant quelques mots pour ma défense. Avons-nous si mal conduit les choses? La France pouvait nous arrêter dès le début et refuser de négocier tant que nous n'aurions pas évacué El Ksar et Arzila... — De quel droit s'il vous plaît? — Mais, sire, en vertu du traité de 1904 aux termes duquel nous devions la consulter avant de faire quoi que ce soit dans notre zone. Eh bien, nous avons manœuvré de telle sorte que l'entretien s'est engagé sur la base du beati possidentes... — Passons, je vous prie, c'est de l'histoire ancienne. — Soit, reprit M. Hontoria un peu vexé, mais, pour m'en tenir aux derniers mois, quel danger pour nous si le ministère français avait continué la politique de M. Gaillaux ! Votre Majesté sait que le traité secret était susceptible de deux interprétations: partage ou collaboration. Le second système était celui de M. Gaillaux. Il voulait réserver au sultan le droit de légiférer dans tout son empire ; et j'avoue que nous étions très embarrassés pour lui répondre, puisque nous avions promis de respecter la souveraineté du sultan. Le changement de ministère en France a été notre salut ; mais j'ose dire que nous en avons tiré un parti habile. Non seulement nous avons fait admettre le pouvoir réglementaire, c'est-àdire la pleine souveraineté de l'Espagne dans sa zone, mais — ce qui est un véritable tour de force, — sous prétexte d'une discussion technique, nous avons amené la France à aban-
donner le contrôle des douanes du Nord, au mépris d'un traité formel et contre les droits des créanciers du Maroc. Ce n'était pas là un médiocre succès, car on pouvait nous opposer qu'un Zollvercin marocain était parfaitement conciliable avec l'autonomie administrative et même politique de la zone espagnole, comme cela se passe entre l'Autriche et la Hongrie. — Je sais tout cela, monsieur, dit le souverain un peu adouci ; mais cet avantage réel, vous avez failli le compromettre par vos folles exigences. En insistant, comme vous l'avez fait, sur la question territoriale, vous avez permis à la France de rappeler ses délégués techniques et c'était une demi-rupture. — Elle nous les a rendus, ses délégués, insinua M. Hontoria avec un sourire modeste, et c'est justement, sire, parce que nous avons eu l'art de faire traîner en longueur les remaniements territoriaux. Ce n'est pas devant le descendant de Louis XIV que j'ai besoin de faire ressortir les avantages de notre tactique. Si la France avait voulu nous mettre au pied du mur, elle aurait nettement refusé d'examiner le régime de la zone espagnole avant d'en avoir d'abord lixé les limites. Je l'ai craint un instant, sire, et j'ai passé quelques mauvais moments pendant que M. Guiot était à Paris. Mais j'ai été rassuré lorsque, sur l'affaire de l'Ouergha et sur d'autres points encore, le gouvernement français a fait appel à l'arbitrage de l'Angleterre. C'était propre-
i?2 LA CONQUÊTE MAROCAINE
ment se mettre dans la gueule du loup. — H y a du vrai, dit en riant le roi. Les Anglais préfèrent nous avoir pour voisins, ce qui n'est peut-être par très flatteur pour nous. »
Encouragé par cette espèce d'approbation, l'adroit bureaucrate poursuivit avec une nuance de familiarité respectueuse : « Votre Majesté me permettra de lui dire qu'elle ne connaît pas encore à fond les hommes qui gouvernent la France. Oh! sire, je n'en dirai pas de mal. Ce sont des figures sympathiques, des- orateurs incomparables. Mais ils doivent tenir compte de l'opinion publique ; et pour le moment, l'opinion publique en France est la très humble servante de la Grande-Bretagne. Elle trouve tout naturel que, sous le titre commode d'entente cordiale et sans aucune alliance comportant des engagements précis, le cabinet de Londres cultive l'amitié française en lui imposant de lourds sacrifices. Tel est le caractère des Français, sire. Ils traitent leurs affaires du dehors sur le mode sentimental. Naguère, ils étaient aux pieds de la Russie, et négligaient, pour lui faire plaisir, leurs intérêts les plus évidents. A présent, l'Angleterre tient la corde. Elle bénéficie, en France, de toutes les rancunes que les Allemands entretiennent avec le plus grand soin. Les hommes d'Etat d'outre-Manche peuvent tout se permettre avec une amie aussi complaisante et même escompter l'appui de ses forces de terre et de mer en lui interdisant l'accès du détroit
de Gibraltar. Est-il nécessaire de montrer, sire, combien cette situation nous est favorable? La Grande-Bretagne couvre de sa haute autorité nos plus légitimes espérances. Lorsque le président du Conseil de France prononce un discours au pied de la statue d'Edouard VII ou de Victoria, c'est pour nous, en réalité, qu'il travaille. Votre Majesté, qui voit les choses de haut et de loin, sait-elle jusqu'où va l'aveuglement, ou, si le mot paraît trop dur, le généreux entraînement de nos voisins? Une bonne partie de la diplomatie française, avec une entière bonne foi, docile au courant du jour, est enrégimentée sous kl bannière anglaise et, dûment endoctrinée, plaide en notre faveur.
— « Halte-là, M. Hontoria! dit le roi en riant tout à fait. Respectez le privilège diplomatique I Au surplus, vous exagérez mon ignorance ou ma distraction. La reine vous dira que j'en sais làdossus plus que vous.
— (( Alors, sire, je n'ai pas besoin d'insister davantage. Votre Majesté comprendra que le moment n'est pas encore venu de clore un débat si fécond pour nous en surprises agréables. La patience de la France est loin d'être épuisée. C'est déjà beaucoup d'avoir obtenu le retour à Madrid de la mission technique avant que la question territoriale ne fut délinitivement réglée. Si M. Poincaré avait tenu bon, s'il avait accentué cette demirupture en gardant les délégués auprès de lui, je
ne sais pas trop ce que nous aurions fait, car enfin, la France tient encore le bon bout. La douane du Maroc est toujours entre ses mains ; et, comme à nos yeux le sultan reste sous le régime d'Algésiras, rien n'empêcherait Moulay- Hafid de décréter le chemin de fer de Fez à Tanger. La France pouvait donc, en s'abritant derrière notre intransigeance, mener une campagne très fâcheuse pour nos prétentions et, dans ce cas. Votre Majesté aurait eu le droit de m'adresser des reproches... Mais je connaissais mon monde. (Ici, M. Hontoria, se sentant en faveur, prit un air avantageux). Je savais, de source sûre, qu'à Paris, l'énergie du président du Conseil, déjà mise à une rude épreuve dans les discussions du parlement, était à bout de souffle. Si, de plus, il avait été tenté de se brouiller avec nous, son ambassadeur à Londres y aurait mis bon ordre. Et tenez. Majesté, au moment même oiije vous parle, les Français font de nouvelles concessions. La note que vient de remettre M. Geofl^ray nous accorde toute satisfaction du côté d'ifni et nous donne, sur la rive gauche du Loukos, à peu près tout ce que nous demandons. Pourquoi nous arrêter en si beau chemin, sire? Demandez et l'on vous donnera; frappez et l'on vous ouvrira, dit l'Evangile. Vous ne voudriez pas perdre le fruit d'une si belle situation diplomatique ! Laissez-nous donc supporter le poids du jour. Pendant que vos loyaux et fidèles serviteurs
endosseront l'odieux de ces éternelles, mais bienfaisantes lenteurs, Votre Majesté pourra tout à son aise filer en automobile jusqu'à Biarritz et jouir de sa popularité. La haute société française est bien trop ignorante pour lui en vouloir des difficultés de Madrid et elle s'abandonnera sans scrupule à la joie de coudoyer un souverain du sang de ses rois. »
Alphonse XIII paraissait tout à fait rasséréné. Il se tut un instant, puis, se tournant vers son interlocuteur, il le frappa sur l'épaule d'un air moitié sérieux, moitié plaisant.
— Hontoria, dit-il, vous êtes un homme profond. Mais prenez garde de vous prendre dans vos propres filets ; surtout ne me compromettez pas. Je ne veux pas, entendez-vous, qu'on me chansonne à Paris ni qu'on m'y fasse la mine que l'on y lit ù mon père, quand il revenait d'Allemagne. Au demeurant, continuez votre petit travail, s'il doit rendre à ma pauvre Espagne quelque reflet de son ancienne gloire. J'aurai soin qu'on vous laisse tranquille; et quand la crise sera passée, — on oublie vite en France, — vous irez comme ambassadeur à Paris ; vous y serez le lion du jour... qui sait même? ajouta le roi, dans un de ces accès de gaieté juvénile qui le rendent irrésistible, tout est possible. Je ne pourrai pas vous faire duc de Tetouan, le titre est déjà donné, mais que diriez-vous un jour du marquis d'Arzila ou du comte de Larache?
Lorsque M. Hontoria sortit du Palais royal, il paraissait plus grand d'une coudée. Gomme il avait du temps avant de rentrer au bureau, il fit un détoui* pour traverser la célèbre armeria et s'arrêta un instant devant l'armure de Charles- Quint. Tous les voyageurs connaissent cette pièce admirable. Le coursier, la cuirasse, le casque, la lance en arrêt reproduisent à s'y méprendre l'allure du grand empereur, tel qu'il est représenté dans le portrait du Titien, au Prado. Seulement le cavalier du tableau, avec sa face volontaire et sa mâchoire proéminente, semble encore plein de vie, tandis que l'armure est vide...
— Et dire, songeait lïontoria, que quatre cents ans après la bataille de Pavie, cette coquille creuse intimide encore la France 1