‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 17 sur 40 · LE TRAITE FRANCO-ESPAGNOL · texte numérisé non relu

LE TRAITE FRANCO-ESPAGNOL

49 novembre 1912.

On célèbre les mérites du traité franco-espagnol avant même que le texte en soit connu. C'est aller un peu vite ; ou peut-être c'est une bonne précaution de le louer avant de le connaître. A notre avis, cet acte diplomatique comporte plus de résignation que d'enthousiasme. Ce qu'on peut dire de plus favorable, c'est qu'entre parents, un arrangement médiocre vaut mieux qu'un bon procès. Le fait d'avoir pu traiter avec des voisins aussi ombrageux est plus considérable que le traité lui-même. Nous nous réservons d'examiner les clauses de l'accord quand elles seront publiées. Pour le moment, nous voudrions sommairement en rappeler l'esprit, le sens et l'origine.

Lorsque la France a pris pied sur l'autre rive de la Méditerranée, elle devait nécessairement se heurter aux prétentions de ses deux sœurs latines,

l'Italie et l'Espagne. Toutes les deux avaient eu leur heure brillante en Afrique, mais l'une et l'autre, après des succès passagers, avaient échoué dans l'œuvre de pénétration. Les exploits des Siciliens, des Génois et des Vénitiens n'étaient plus qu'un lointain souvenir et le flot espagnol qui avait un instant recouvert tout le littoral depuis Tanger jusqu'à Gabès avait dû se retirer devant l'Islam, ne laissant sur ces rives que quelques informes débris transformés en bagnes.

Le jeune royaume d'Italie, dans ses aspirations un peu confuses, se posait, sur la terre d'Afrique, en héritier de l'empire romain. Nous lui rappelâmes courtoisement que la place était occupée par un autre descendant de la vieille Home et que nous ne souffririons pas à notre flanc la présence d'une nation européenne. 11 nous suffisait de l'avoir pour voisine en Europe. Sous la main vigoureuse de Jules Ferry, la raison d'Etat fut la plus forte. La France, à cette époque, était encore toute chaude de la guerre de 1870. Elle avait le sentiment fort vif de ce que commandait sa sécurité. Les hommes de la défense nationale, qui la gouvernaient encore, n'avaient pas oublié la défection italienne. Sans alliance, ils voulurent conserver en Afrique le bénéfice de notre situation presque insulaire et notre droit de premier

LA NÉGOCIATION ESPAGNOLE l'id

occupant, comptant sur l'énergie française pour braver les menaces prochaines de la Triplice. Ils avaient calculé juste : l'événement leur a donné raison.

Quand, il y a dix ans, nous avons jeté les yeux sur le Maroc, l'état moral de la France était tout autre. On s'était endormi sur l'oreiller commode de l'alliance russe. Le pacifisme battait son plein. Il semblait que tous les conflits devaient se résoudre par des accords et qu'avant d'agir, il fallait signer des traités. En outre notre diplomatie s'était orientée vers l'amitié anglaise. Or avec les Anglais, tout se paye, et comptant. Nous allions approcher du détroit de Gibraltar pour lequel ils avaient tant combattu dans le passé. Leurs bons sentiments à notre égard n'allaient pas jusqu'à nous en permettre l'accès. Par une disposition assez msolite, un article de notre traité avec la Grande-Bretagne nous mettait dans l'obligation de faire, au Maroc, une large place à l'Espagne qui cependant n'avait encore rien entrepris pour la mériter. La politique de transaction et d'accommodement prévalut sur la solide raison d'Etat des fondateurs de la République.

Ce que vaudra cette politique, l'avenir seul peut le dire. Elle est évidemment fort différente suivant qu'on la juge du point de vue de l'Europe

OU du point de vue marocain. L'intervention maladroite de l'Allemagne, en resserrant les liens de l'amitié anglaise, lui a donné plus de prix ; et l'on estime généralement aujourd'hui que ce n'est pas la payer trop cher que d'accepter, pour la conserver, les désagréments du voisinage espagnol. Il serait donc injuste d'isoler la question marocaine de la situation générale de l'Europe. Nos gouvernements successifs ont eu raison de demeurer fidèles à la ligne de conduite adoptée en 1904. Le premier devoir, pour un peuple, est de tenir ses engagements et la première sagesse pour les hommes politiques, est de suivre un dessein jusqu'au bout.

Il restait à tirer le meilleur parti possible de la convention de 1904 avec l'Espagne. Nos ministres ont-ils su le faire? C'est une autre question. Il semble que leur conduite ne se soit pas toujours inspirée d'un principe ferme. Tantôt ils accordaient trop aux Espagnols et tantôt pas assez. Un jour ils plaçaient au Maroc l'Espagne sur le même pied que la France, malgré l'inégalité des intérêts et des forces. Le lendemain ils lui refusaient la construction d'une route de Geuta à Tetuan et la tenaient systématiquement à l'écart de leurs entreprises. Les Espagnols n'y mettaient pas beaucoup plus de bonne volonté. Lorsque nous débarquions à Casablanca pour protéger les Européens, ils se dérobaient à toute action commune et se dédommageaient du côté de Melilla. Quand nous volions

à Fez au secours du sultan, ils profilaient de notre absence pour détruire son autorité dans le Giiarb où tout était parfaitement tranquille. Tant il est difficile à deux Etats de la vieille Europe de diriger leur action vers un but commun.

Il eslvraique le traité de 1904 était très obscur. On l'avait d'abord tenu secret, comme si on en avait honte. Lorsqu'il fut rendu public, ce fut encore pis : personne n'y comprenait rien. Il y avait là-dedans, comme on dit, à boire et à manger. L'article l*""" assurait, au moins pour quinze ans, la prépondérance de la France et lui donnait un contrôle sur la zone réservée à l'Espagne. Mais l'article 3 ouvrait la porte au partage, dans des termes si élastiques que chacun pouvait en tirer ce qu'il voulait. En consultant, selon l'usage, les documents parlementaires du temps, il semble bien que l'intention primitive des deux puissances fut de maintenir l'unité du Maroc. Notre ministre des Alï'aires étrangères avait même déclaré solennellement devant les Chambres qu'entre la France et l'Espagne, il n'était question « ni de partage, ni de condominium ». Mais cela n'apportait pas de lumière sur le régime qu'il conviendrait d'adopter.

Il fallut donc entamer la conversation dans les ténèbres. Rien d'étonnant qu'elle ait traîné pen-

dant plus d'un an. Les Espagnols ont d'ailleurs une façon à eux de discuter : « Voilà, disent-ils, notre point de vue. Nous n'en démordrons pas. Maintenant, vous êtes les plus forts : faites-nous la guerre si vous voulez. »

Pendant ces longs pourparlers, deux ministères se sont succédé en France. Ils ne se sont pas dirigés d'après les mêmes maximes. Le ministère présidé par M. Gaillaux pensait qu'il convenait de maintenir l'unité douanière du pays et de réserver au sultan, conseillé par la France, le droit d'édicter des règlements généraux, tout en laissant aux Espagnols, dans leur zone, la plus large autonomie administrative. Cette interprétation paraissait conforme à l'esprit comme à la lettre du traité, car on avait promis, à Madrid comme à Paris, de respecter la souveraineté du sultan, et le pouvoir réglementaire est, au premier chef, un attribut de la souveraineté.

Son successeur pensa autrement. Il arrivait à peine au pouvoir qu'il entrait dans la voie du partage en attribuant aux Espagnols la plénitude de l'autorité politique. Il défendra probablement cette importante concession par le principe du chacun chez soi. Il dira, non sans vraisemblance, que tout essai de collaboration avec l'Espagne soulèverait des obstacles presque insurmonta-

bles. Mais il a fait plus encore : l'unité douanière a été sacrifiée aux exigences du fisc espagnol. Les douanes de Mélilla, de Tétuan, de Larache seront administrées par l'Espagne, sous la seule condition d'appliquer les mêmes tarifs, mais sans aucune intervention du contrôle français qui s'exerçait jusqu'à présent sur deux au moins de ces ports. On avait imaginé d'abord une seconde ligne de douane destinée surtout à empêcher la contrebande des armes à l'entrée de la zone française. Cette précaution, acceptée par l'Espagne, a été abandonnée sur les observations de l'Allemagne. On peut donc dire qu'à l'exception de Tanger, tout le Nord du Maroc est ouvert aux incertitudes et aux incohérences qui résultent de l'application différente d'un môme tarif douanier.

Cette clause du traité nous paraît, à première vue, la moins facile à défendre. L'ascendant de M. le président du Conseil autant que le désir d'en finir la feront sans doute accepter par les Chambres. Il n'en résultera pas moins que, malgré un état de possession qui remonte à plusieurs années, malgré l'intérêt évident des créanciers du Maroc dont le produit des douanes constitue le gage, malgré les déclarations formelles et réitérées en faveur de l'unité de l'empire, nous n'aurons pas su établir au Maroc un Zollvereïn parfaitement compatible avec l'autonomie politique de telle ou telle zone.

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