LA LETTRE ET L'ESPRIT
3 décembre 4912.
Nous avons enfin sous les yeux le texte de ce fameux traité franco-espagnol. On peut dire sans exagération que c'est une des pilules les plus amères que la diplomatie française ait jamais avalée. La convention franco-allemande du 4 novembre n'est rien auprès de celle-là. Car si nous avons fait des concessions importantes à l'Allemagne, nous avons cependant obtenu son désintéressement territorial au Maroc. Aujourd'hui, c'est une puissance européenne que nous installons au cœur de la place contrairement aux principes directeurs de toule notre politique. Désormais notre seule chance de salut réside dans les dispositions amicales de l'Espagne à notre égard. Si elle s'avisait de faire cause commune avec nos ennemis, les jours du protectorat marocain seraient comptés.
Nous l'avons dit, et nous ne cesserons de le redire, le gouvernement actuel n'est pas responsable de cette situation, qui remonte à 190i. Il a fait au contraire tout son possible pour l'améliorer. Prisonnier des arrangements antérieurs, il a, par un effort soutenu, écarté quelque peu les cloisons élevées contre nous, comme autant de murailles, au nord et au sud. L'obstination avec laquelle il a disputé aux Espagnols la vallée de rOuergha, située à quelques kilomètres de Fez, lui fait grand honneur et finalement elle a été couronnée de succès. C'est, avec la reprise des territoires du Sud jusqu'au Draà, le seul bénéfice réel de cette longue négociation. Pour o])tenir davantage, il aurait fallu menacer l'Espagne et derrière l'Espagne se dressait l'Angleterre.
Toute la genèse du traité est renfermée dans les quatre lignes de l'article G qu'il faudrait imprimer en grosses lettres sur la première page : « afin d'assurer le libre passage du détroit de Gibraltar (lisez : la domination exclusive des canons de Gibraltar sur le détroit), les deux gouvernements conviennent de ne pas laisser élever de fortifications ou d'ouvrages stratégiques quelconques sur la partie de la côte marocaine visée par l'article 7 de la déclaration franco-anglaise du 8 avril 1904. » Voilà la vraie raison qui nous a forcés de traiter avec les Espagnols sur la base d'un démembrement du Maroc.
Cette raison n'est très flatteuse ni pour eux, ni pour nous. Autrement nous aurions pu les dédommager ailleurs, ainsi que nous l'avons fait avec l'Allemagne. Nous leur aurions offert quelque chose du côté du Gabon, ou même Madagascar tout entier. Les objets d'échange ne nous manquaient pas. Mais il fallait assurer à nos dépens le monopole anglais sur le canal qui donne accès dans la Méditerranée.
Récrimination inutile, dira-t-on, puisque l'entente cordiale fait partie de notre système politique. Soit, mais il y a encore la manière de pratiquer cette entente. Nous aurions souhaité, pour notre part, que ce fût sur un pied complet d'égalité ; car si nous avons besoin des Anglais sur mer, nous ne leur sommes pas moins utiles et sur terre et sur mer. Il nous paraît monstrueux que la Grande-Bretagne, au moment où elle fait appel à notre concours pour la défense de la Méditerranée, s'acharne à nous écarter du détroit.
Au demeurant, cet instrument diplomatique dont l'enfantement a été si laborieux et dont la lecture est un véritable casse-tête, constitue une des combinaisons les plus singulières qu'on ait jamais inventées. En aucune autre circonstance, que je sache, deux Etats ne se sont mis d'accord pour exercer, non pas conjointement, mais séparément, leur protectorat sur un troisième.
Que devient la souveraineté du sultan? On la
tourne en confiant « une délégation générale et permanente », dans la zone espagnole, à un fonctionnaire choisi par lui, mais complètement affranchi de son autorité, car il est dit formellement que, dans cette zone, le haut commissaire espagnol exercera seul avec lui le pouvoir réglementaire. (Art. 1.)
La représentation diplomatique? On la laisse en principe à la France, mais on la mutile en fait, attendu que le haut commissaire espagnol a seul qualité, dans sa zone, pour représenter l'autorité chérifienne auprès des agents étrangers (Art. i) ; que les sujets marocains originaires de cette zone « seront placés à l'étranger sous la protection des agents diplomatiques et consulaires de l'Espagne » (Ai*t. 22), et qu'enfin « les accords internationaux conclus à l'avenir par Sa Majesté chérifienne ne s'étendront à la zone d'influence espagnole qu'avec le consentement préalable du gouvernement de S. M. le roi d'Espagne » (Art. 26).
S'agit-il des institutions déjà existantes dans l'empire du Maroc? On commence par les déclarer intangibles, puis on les coupe en deux par des procédés plus ou moins ingénieux. Telles les garanties des porteurs de titres marocains proclamées en bloc au début de l'art. 12 et partagées ensuite entre les Etats contractants, suivant une formule extrêmement compliquée. Telle la Banque d'Etat : le premier paragraphe de l'art. 10
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dit que ses privilèges seront maintenus dans toute l'étendue de l'empire; mais les paragraphes suivants instituent des commissaires spéciaux et des employés de nationalité différente pour les deux zones. Telle la régie des tabacs, dont les prérogatives, affirmées au début de l'art. 17, sont démolies dans les paragraphes suivants avec faculté de rachat pour le gouvernement espagnol dans sa zone. Telle enlin la douane, puisque, après avoir établi l'unité du tarif, on en confie la perception à deux autorités différentes.
C'est, en somme, le partage sous une forme à peine déguisée.
Du moins a-t-on le bénéfice d'une indépendance réciproque qui permette à chacun des deux gouvernements d'agir dans sa sphère sans se préoccuper du voisin? Nullement! Ce qui saute aux yeux d'abord, c'est que la collaboration incessante à laquelle on espérait échapper va être plus que jamais nécessaire. En lisant attentivement le traité, on constate que, bien loin de terminer le procès, il amorce, sur chaque question, une nouvelle procédure : la plupart des points en litige sont réservés pour un examen ultérieur.
La part contributive de l'Espagne dans l'ancienne dette est révisable? donc discussion (art. 12). — Les porteurs de titres, s'ils ne sont pas payés, reprennent leur droit de perception directe? second procès (art. 13). — Il faudra s'entendre sur l'application des tarifs? d'où con-
férences perpétuelles entre délégués des deux pays (ïbid.). — La redevance sur les produits des mines sera perçue par chacune des puissances intéressées même dans la douane de l'autre? d'où contestation possible (art. 14). — Et partout on retrouve la mention d'un accord indispensable : pour la ventilation des créances (art. 13); — pour la frappe ou la refonte des monnaies (art. 10) ; — pour l'organisation de la régie des tabacs (art. 17); — pour les modifications à introduire dans les droits de douane ou l'unification des tarifs postaux (art. 19); — pour la réglementation du droit de visite (art. 2o), etc. Le comble, c'est la procédure instituée pour le chemin de fer Fez-Tanger, dont le tracé sera étudié par les deux gouvernements dans leurs zones respectives, puis la ligne construite par une seule compagnie franco-espagnole, mais avec faculté, pour chaque gouvernement, de mettre cette compagnie à la [)orte en rachetant la section située sur son territoire, « à une date quelconque après la mise en exploitation ! »
Un de mes amis me disait : « Oui, nous faisons des concessions considérables à l'Espagne. Mais au moins nous serons maîtres chez nous. » 11 me semble, au contraire, que nous ne pourrons faire un pas, ni toucher à un règlement sans le concours d'une collection variée de commissaires espagnols dont le titre, la fonction et les émoluments seront calqués sur les nôtres.
Eh bien, malgré tout, il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, parce que de deux choses l'une : ou bien le système ne sera pas viable et on aboutira, dans la pratique, à une rupture complète, ce qui est encore une solution, quoique non désirable. Ou bien cette collaboration se fera de bon cœur, avec un réel désir d'entente : et alors ce sera le commencement d'une ère nouvelle, celle d'une franche et étroite amitié entre deux glorieuses nations qui se disputèrent jadis le sceptre de l'Europe et qui, depuis lors, se sont tantôt rapprochées, tantôt méconnues.
Pour la France et l'Espagne, le Maroc était une pomme de discorde. Il peut devenir aujourd'hui, par la pénétration réciproque des intérêts, un gage d'union. Le traité n'est guère satisfaisant par lui-même, mais il est un premier pas dans cette voie de bonne entente jusqu'ici peu fréquentée. Tout dépendra de l'esprit dans lequel il sera appliqué.
Sous l'ancien régime, il existait un pacte de famille entre les Bourbons de France et ceux d'Espagne. Est-ce qu'au xx^ siècle, des pactes de famille ne peuvent pas se former de peuple à peuple, lorsque des liens de parenté les unissent?