‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 19 sur 40 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

H marsIOiS.

La Chambre des députés a volé à mains levées, sans discussion, l'approbation du traité espagnol. Nous estimons qu'elle a bien fait.

Nos lecteurs savent que nous ne sommes pas un admirateur passionné de cet arrangement. A plusieurs reprises, nos difticultés avec l'Espagne auraient comporté bien des solutions dilTérentes. Nous les avons discutées pied ù pied quand il en était temps encore. Au cours de ces longs pourparlers qui remontent à plus de dix ans, nous nous sommes réjoui, avec beaucoup d'autres, de l'échec du funeste projet de 1902 qui donnait à l'Espagne, avec la ville de Fez, la porte de l'Algérie et près de la moitié du Maroc. Il nou3 paraît donc excessif de célébrer, comme on le fait trop souvent, les « vues lointaines )> des hommes d'État français qui ont préparé tant d'em-

barras à leurs successeurs en surexcitant les ambitions espagnoles. S'il subsiste encore dans la Péninsule et notamment dans les journaux conservateurs, un levain d'hostilité contre la France, cela tient aux espoirs démesurés qu'on avait fait naître en 1902. Depuis lors, notre politique à l'égard de l'Espagne s'est plus d'une fois ressentie de ce mauvais départ. Tantôt défiante, tantôt facile à l'excès, elle a été marquée par des hésitations et des incohérences.

Mais tout cela, c'est le passé. En présence d'un accord ferme, une pleine adhésion se justifie pour des motifs très simples.

D'abord, une raison générale qui s'applique à tous les traités sans exception; quand la signature de la France est engagée, il ne lui reste plus qu'à remplir ses engagements le plus loyalement possible et à en tirer les avantages qu'ils comportent. Toute récrimination serait inutile et par conséquent nuisible.

Ensuite une considération tirée de l'état génévd\ de l'Europe. Le caractère de l'intervention allemande a complètement modifié les choses. Si l'Allemagne s'était désintéressée, comme autrefois, de nos possessions d'outre-mer, nous aurions réglé nos différends avec l'Espagne en nous inspirant de la seule équité. Le long procès diplomatique que nous avons dû soutenir contre la chancellerie allemande et qui s'est terminé, en somme, à notre avantage, nous laisse sur le qui-vive. Nous

sentons plus que jamais la nécessité de ne pas multiplier le nombre de nos ennemis et de nous faire le plus d'amis possible. Il est donc de notre devoir de procurer aux Espagnols toutes les satisfactions compatibles avec l'exercice de notre protectorat et avec la sécurité de l'Algérie. L'opinion publique ne s'y est pas trompée. Pas un instant elle n'a admis que les discussions de Madrid pussent engendrer des dissentiments irréparables.

Enfin la troisième raison, la plus forte peutêtre, est tirée du traité lui-même, en ce sens qu'il ne saurait produire de bons fruits que grâce à la plus intime collaboration. Certaines de ses clau;^es pourraient devenir des nids à procès; mais si les deux nations sont résolues à marcher d'accord, ces mêmes clauses fourniront autant d'occasions d'entente. Telle est, par exemple, celle qui vise le rùle di[)lomatique de la France, combiné avec la responsabilité de l'Espagne dans sa zone. M. Noulens, dans son excellent rapport, caractérise parfaitement la situation quand il dit : « Les conséquences délicates, mais inévitables de la combinaison... imposent aux deux gouvernements, espagnol et français, le constaiit souci d'agir e7i complète communion d'idées. » Et plus loin : « Le traité prévoit toute une série de questions qui exigent l'accord des deux gouvernemeîits, soit à raison de leur nature, liée au principe de l'unité marocaine, soiL parce que les deux puissances sont intéressées à les résoudre dans le même esprit. »

C'est la vérité même et c'est sur quoi les hommes d'Etat des deux pays feront bien de réfléchir. Nous avons des traités avec tous les pays ; ces traités, limités dans leur objet, ne comportent pas nécessairement des échanges de vues continuels. Ils ne vont pas, si l'on ose ainsi parler^ jusqu'à l'àme. Ce sont des contrats du même genre que ceux qui unissent deux négociants pour une opération déterminée et les laissent ensuite indifl'érents l'un à l'autre. 11 n'en est pas de même du traité tranco-espagnol. En acceptant le tête-à-tête dans l'enceinte d'un même empire, les deux nations ne se sont laissé d'autre alternative que l'entente la plus fraternelle ou la guerre sournoise à coups d'épingle, d'où sortiraient bientôt des conflits plus graves. Tranchons le mot : c'est un mariage que la France vient de contracter avec l'Espagne, encore que les deux conjoints aient eu la prudence d'adopter le régime de la séparation de biens. « Il est de bons mariages, dit le moraliste, il n'en est point de délicieux. » Mais pour que l'union dure, on doit se faire des concessions réciproques. Autrement la vie devient un enfer et la seule issue est le divorce, plus redoutable entre les nations qu'entre les individus. Quel parti prendre, si ce n'est de vivre en bonne intelligence et, si l'on peut, de faire des enfants sains et dispos? Ce que la France et l'Espagne feront ensemble, c'est un joli Maroc bien débarbouillé, ou plutôt deux Marocs, vêtus à la

dernière mode. Espérons qu'ils se ressembleront comme deux frères et qu'au lieu d'échapper à leurs sages précepteurs pour échanger des gourmades, ils se tendront la main par-dessas la frontière.

Brave et séduisante Espagne, dont les grâces ne cessent pas d'attirer les Français, au point qu'à certains moments de l'histoire, vous vous êtes sentie serrée de trop près et vous avez gardé un souvenir plutôt douloureux de notre étreinte, — nous aussi, d'ailleurs, car nous n'oublions pas que vous portez un poignard à votre jarretière! — nation vaillante et iière, l'une des plus belles, des plus originales, des plus fécondes en surprises imprévues et en ressources cachées ! cessez de regarder avec métiance ce peuple d'au delà des monts qui ne veut que votre bien. Nous sommes devenus sages, très sages à nos dépens. Nous ne menaçons l'indépendance de personne. La pratique de la liberté nous a enseigné le respect de celle des autres. Nous avons mis à la porte les Napoléons et tous ceux qui leur ressemblent. Les dures leçons de l'expérience ont fait de nous les défenseurs du droit. Vous n'avez rien à craindre de nous et vous pouvez en toute confiance marcher cote à côte avec nous, en compagnie de la bonne dame de Londres. Celle-là vous aime si fort que, pour un empire, elle ne souffrirait pas qu'on lui ferme l'accès de vos ports...

M. Jonnart, qui abordait pour la première fois

la tribune comme ministre des Affaires étrangères, a terminé son remarquable exposé par des vues très justes et très élevées sur la situation de la Méditerranée. Oui, la France est satisfaite de son lot. Bien loin de gêner la carrière de ses deux sœurs latines, elle applaudit à leurs succès et fera tout son possible pour seconder leurs efforts. Elle a abandonné depuis longtemps la prétention de faire de la mer intérieure un lac français. Ce n'est pas elle qui prononcera le mot : mare nostrum. Elle réclame seulement sa place à côté des autres, dans la proportion exacte de ses droits, de ses forces et de ses intérêts. Elle se réjouit sans arrière-pensée du mouvement civilisateur qui reforme, autour de la Méditerranée, l'anneau brisé de l'empire romain. Mais comme elle a été la première à la peine, elle a le droit d'être la première à l'honneur et au profit.

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