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LA MISSION DE M. REGNAULT

5 mars 1912.

Le 8 mai LSSl, M. BarLhélemy-Saint-Hilaire, alors minisire des Affaires étrangères, faisait demander au ministre de la Guerre, général Farre, quel était le général français le plus rapproché du Bardo, résidence du Bey de Tunis, C'était le général Bréard : il commandait à Rizerie. Immédiatement ce chef de corps reçut l'ordre de se porter en avant, dans la direction de Djedeidah. Le 11 mai, M. Lequeux, viceconsul de France, lui remit le texte du traité de protectorat et le 12, ce texte était soumis à la signature du Bey Sadok. Celui-ci eut un instant d'hésitation ; mais ayant appris qu'en cas de refus, son frère Taïeb se tenait prêt à le

remplacer et d'ailleurs impressionné par le sourcil (lu général Bréard (cet officier avait reçu jadis un coup de sabre sur le front qui lui donnait une expression terrible quand il était préoccupé), Sadok ne se fit pas prier plus longtemps et revêtit de son cachet l'acte du protectorat.

Voila comment la France agissait dix ans après l'année terrible, à une époque où ses forces militaires n'étaient pas entièrement reconstituées et où elle ne comptait, en Europe, ni amis, ni alliés.

Il convient d'ajouter que, si des négociations avaient précédé notre entrée en Tunisie, nous n'avions signé avec les puissances étrangères aucun traité d'aucune sorte relativement aux droits que nous prétendions exercer dans la Régence. L'acte formel du protectorat avait donc une double raison d'être : d'une part, il fallait nous créer un titre certain à la représentation diplomatique de la Tunisie ; d'autre part, nous devions rassurer l'Europe sur les limites de notre action.

Est-ce que la situation est la même aujourd'hui vis-à-vis du Maroc ? Nous avons suivi précisément la marche inverse. Au lieu de placer les Puissances devant le fait accompli, nous avons traité d'abord avec chacune d'elles ; et ce long détour n'a pas pris moins de sept ans. Pendant cette longue période, l'action militaire n'a pas cessé d'alterner avec l'action diplomatique. De plus, bien loin d'imposer notre protection par la

force, nous ne sommes entrés dans la capitale du Maroc que sur la demande expresse du sultan, pour le secourir contre ses sujets révoltés. Enfin, lorsque le principal obstacle diplomatique a été levé par l'adhésion de l'Allemagne, le sultan s'est empressé d'adhérer à la partie de ce traité qui établissait notre protectorat sur son empire.

Il semble donc qu'après la ratification, par le parlement français, de la convention franco-allemande, rien ne s'opposât à la prompte organisation de notre protectorat dans le reste du pays. Il semble surtout qu'il était parfaitement inutile de soumettre à la signature du sultan des conditions qu'il avait acceptées d'avance.

Telle n'a pas été l'opinion de M. le président du Conseil. Ce n'est pas en qualité de résident général qu'il envoie M. Regnault à Fez. Il lui a dit en propres termes, devant vingt personnes : « Vous partez pour Fez dans votre qualité diplomatique. » Donc, le protectorat n'est pas considéré comme établi, et notre ministre n'est pas chargé de le faire fonctionner. Sa mission est, en quelque sorte, une mission d'étude. A son retour, il fera un rapport qui sera examiné, discuté par le gouvernement, peut-être même communiqué aux Chambres. Tout le monde voudra dire son mot. Résultat : six mois au moins de retard, pendant lesquels les fonctionnaires du maghzen auront toute licence de continuer leur brigandage séculaire.

Toutes les nouvelles du Maroc nous apportent à ce sujet des symptômes alarmants. A Tanger, à Fez, à Casablanca, sur tous les points du territoire, même son de cloche : les populations, d'abord confiantes, nous croient incapables d'agir et les caïds, en attendant le changement de régime, s'empressent de se faire la main. Ils prélèvent sur leurs administrés un double tribut et ils comptent ensuite sur l'intervention de la France pour assurer la sécurité des biens et des personnes, c'est-à-dire, en fait, la conservation du bien mal acquis.

Mais si, dans le domaine commercial, l'attente plus ou moins prolongée d'un nouvel état de choses se traduit par un simple déplacement de capitaux, les conséquences sont beaucoup plus graves dans le domaine politique. Les populations pressurées par les chefs indigènes et déjà mal disposées pour le protecteur étranger, deviendront plus faciles à exciter contre nous et nous feront porter la responsabilité de leur malaise. En outre, les inconvénients d'un régirne transitoire sont bien plus grands dans un pays anarchique, parmi des tribus en fermentation continuelle, que chez les nations civilisées où l'ordre ancien subsiste aussi longtemps qu'il n'a pas été remplacé par un ordre nouveau. Tout le terrain gagné depuis l'expédition de Fez peut être ainsi rapidement perdu; l'autorité du sultan, à peine rétablie, sera compromise par des excès du même

genre que ceux qui avaient amené la révolte de ses sujets, avec celte circonstance aggravante que la France, protectrice nominale mais dépourvue de moyens d'action, sera considérée comme solidaire des abus qu'elle n'aura pas su réprimer.

D'où vient donc, dans notre pays, ce goût pour les demi-solutions? cet esprit procédurier qui s'attache à des morceaux de papier? ces éternelles remises « à quinzaine » devant le tribunal de l'opinion? Faut-il accuser les hommes de courage et de bonne volonté qui détiennent actuellement le pouvoir? Non certes; mais plutôt l'état d'esprit créé par quatre mois de discussions parlementaires. Comment agir avec décision, avec rapidité, lorsque la moindre démarche d'un homme d'Etat est soumise au crible d'une critique impitoyable? lorsqu'à l'occasion de l'initiative la plus simple, de la conversation la plus innocente, on scrute les secondes et les troisièmes intentions? lorsqu'au moment où il sert son pays de son mieux, on l'accuse de trahison envers la patrie? Les observateurs parlementaires, placés en face de l'action gouvernementale, ressemblent à des photographes devant une charge de cavalerie : dans une série d'instantanés, ils ont pris le galop du cheval à ses différentes positions et démontrent après coup que chacune de ses positions, prise à part, est fausse et incomplète ; après quoi ils émettent un jugement sévère pour le

général qui a commandé la charge. La conséquence est que personne ne veut plus- charger. Quand le cheval reste à l'écurie, du moins il échappe à toutes les critiques.

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