‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 3 sur 40 · CONFÉRENCE OU TÈTE A TÊTE · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE OU TÈTE A TÊTE

8 août 4944.

Au rédacteur du Temps, partisan d'une conférence internationale sur le Maroc.

Mon cher ami,

Personne n'admire plus que moi, vous le savez, la verve, le talent, le courage avec lesquels vous défendez les intérêts extérieurs de la France. Permettez-moi cependant de vous dire pourquoi il m'est impossible de vous suivre, soit dans les critiques que vous adressez au tête à tête francoallemand, soit dans votre appel à l'Europe et aux stipulations d'Algésiras.

On oublie trop aujourd'hui que ce malheureux traité d'Algésiras a été une solution bâtarde, un pis-aller, ou même, si l'on veut, une retraite honorable, mais tout autre chose qu'un succès diplomatique. Nous avions tenté de résoudre la

question du Maroc par des arrangements particuliers avec les diverses puissances intéressées. L'Allemagne, laissée de côté, nous menaça de la guerre et nous imposa la forme internationale. Le choix môme du lieu de la conférence était significatif. On semblait attribuer à l'Espagne des droits supérieurs aux nôtres, alors que, deux ans plus tôt, l'Espagne avait reconnu, par un traité formel, la prépondérance française. Rien ne fut épargné pour encourager les prétentions espagnoles. C'est ainsi que la police des ports fut partagée entre les deux nations, sans aucun égard pour leurs forces respectives. Faut-il rappeler cet inspecteur suisse dont le contrôle nous fut imposé, et qui disparaît précisément au moment où l'on aurait besoin de lui? L'excellent colonel Muller n'a pas eu un mot de protestation, lorsque le colonel Silvestre, commandant le tabor de Casablanca, a déserté son poste pour expulser de Larache les troupes du sultan.

Quels sont, dans la pratique, les fruits du régime international? Une banque d'Etat? son rôle est purement passif, parce que, appartenant à tout le monde, elle n'appartient à personne, et qu'il ne se trouve pas derrière elle un groupe financier sérieux pour tirer les conséquences de son privilège. La répression de la contrebande des armes? elle a été si peu efficace que les indigènes, révoltés contre leur sultan, sont mieux armés que jamais. Les travaux publics? on a

prévu, pour faire face aux plus urgents, un prélèvement de 2 et demi pour 100 sur le produit des douanes. Mais au lieu de concentrer cette ressource sur un point bien choisi, par exemple sur le port de Tanger, au moyen d'un emprunt auquel les 2 et demi pour 100 auraient servi de gage, la jalousie diplomatique a voulu tout amorcer à la fois, par conséquent, tout gaspiller. Quoi encore? une des clauses les plus mémorables d'Algésiras, je ne dis pas seulement acceptée, mais préparée par nos plénipotentiaires, soumet toutes les entreprises de travaux publics, de quelque nature qu'elles soient, au régime de l'adjudication. Résultat : l'immobilité complète. Car, dès qu'on essaye de remuer, les embarras commencent. Que va-t-on mettre en adjudication? est-ce la concession complète de l'entreprise ou la simple exécution des travaux? dans le premier cas, comment se garantir contre l'intervention étrangère? dans le second, comment se procurer l'argent?

On l'a bien vu lorsqu'après l'arrangement de 1909 avec l'Allemagne, les deux gouvernements ont provoqué la formation d'un consortium pour l'exécution des grands travaux au Maroc. On s'est aperçu un peu tard que cette société était frappée de paralysie générale, parce qu'elle devait subir, comme les autres, le régime de l'adjudication; dès lors, si le premier venu pouvait concourir et l'emporter, à quoi bon syndiquer les grands inté-

rets en présence? Faute de trouver une issue honorable, on décida de ne rien faire du tout. De là, une des causes de mécontentement des Allemands.

Il suffit de se rendre à Tanger pour sentir tout le vide du système international. D'interminables conférences, du bavardage, un corps diplomatique qui prétend régénérer le Maroc et qui se montre incapable d'assurer la propreté de Tanger, dont il a la charge. On peut dire avec certitude qu'aussi longtemps que ce régime durera, le Maroc, comme la ville elle-même, croupira dans l'ordure.

Tel est le traité d'Algésiras, si vanté à Paris, cheval de bataille de tous les orateurs parlementaires. Il proclame, il est vrai, l'intégrité du Maroc, à peu près comme un procès-verbal d'inhumation déclare qu'un mort gît tout entier dans son tombeau. Mais il serait bien incapable, à lui tout seul, de ressusciter ce Lazare.

A ce tableau, il conviendrait d'opposer tout ce qui a été fait en dehors ou eii marge de l'acte d'Algésiras. Organisation de la douane : par une série d'arrangements particuliers, tout à fait étrangers aux stipulations internationales, le délégué des porteurs de titres marocains, M. Guiot, a pu, avec l'autorisation de ses chefs, mettre la main sur le contrôle des douanes, et le rendre si efficace que le produit de cet impôt, le seul qui soit régulièrement perçu, a doublé. Cet organisme est aujourd'hui presque entièrement indé-

pendant, au grand désespoir de certains hauts fonctionnaires chérifiens accoutumés à pêcher en eau trouble.

Organisation de la frontière algérienne : elle vient de s'achever par l'occupation de Debdou. C'est une merveille de politique intelligente et, si l'on peut dire, de stratégie administrative, parce que nous avons opéré tout seuls, en dehors de toute immixtion de l'Europe, avec ou sans le concours d'un commissaire du sultan dont nous nous serions parfaitement passés.

Organisation de Casablanca et de la Chaouia : autre merveille accomplie par les officiers de notre corps d'occupation, pour le plus grand prolit de l'Europe, mais, grâce à Dieu, sans elle. Là, le traité d'Algésiras est parfaitement inutile. Il ne sert, au contraire, qu'à nous gêner. Si nous n'avons pas encore assuré le service des eaux et des égouts à Tanger, si le petit chemin de fer de Ber-Réchid est encore traîné par un simple mulet, c'est en raison de notre respect excessif pour la fameuse clause des adjudications, que les nécessités de l'occupation militaire auraient dû faire tomber.

Enlin, le peu de travaux publics exécutés jusqu'à présent au Maroc, par exemple le quai de Tanger par les Allemands, l'amorce de la jetée de Casablanca par notre compagnie marocaine, sont dus à des concessions antérieures et par conséquent étrangères à l'acte d'Algésiras.

Il n'est donc pas excessif de résumer ainsi cinq années d'expérience au Maroc : le régime international, c'est la mort; l'initiative française, c'est la vie.

Comment ne pas saluer d'un cri de délivrance la fin du régime absurde qui nous a lié les mains et mis aux pieds des entraves insupportables? et quelle étrange conception que de dire : Avant tout, pas de dessaisissement de l'Europe! nous ne prétendons rien au Maroc ! Les Allemands nous offrent plus que nous ne demandons!

Si ces propos, mon cher ami, ne sont qu'une tactique défensive contre les prétentions allemandes, à la bonne heure. Mais si c'est vraiment le fond de votre pensée, je proteste de toutes mes forces. Faites attention d'ailleurs que cette manœuvre est périlleuse, parce qu'elle peut égarer l'opinion publique en France, encore plus difticile à persuader que celle des pays étrangers. Trop de Français ont pris au sérieux les balivernes d'Algésiras et s'imaginent que nous n'avons rien de mieux à faire au Maroc que de monter la garde au pied de ce monument mal bâti. On leur a tant chanté, sur tous les tons, la Marseillaise de la paix à tout prix !

Il est temps, croyez-le bien, de les détromper. Autrement, vous risquerez de faire du Maroc une autre Egypte où, sous le voile des fictions diplomatiques, un voisin plus énergique nous poussera par l'épaule et nous mettra dehors. Il faut

dire hardiment ce que nous voulons : à savoir, que le Maroc, prolongement de T Algérie-Tunisie, soit placé sous la haute autorité de la France, toute réserve étant faite sur la liberté commerciale, égale pour tous. Sur tout le reste, nous prions humblement l'Europe de se mêler le moins possible de nos affaires. Il ne nous convient pas d'accepter, même à notre porte, une tutelle que ni la Chine, ni la Turquie, ni la Perse ne sont disposées à subir. Si donc on réunit après coup une conférence, que ce soit pour ratifier les arrangements pris et pour ôter des entraves, non pour en mettre de nouvelles. Les seuls bons congrès sont des chambres d'enregistrement : toute la comédie doit être réglée, tous les rôles distribués avant que les diplomates ne s'asseyent autour du tapis vert. Autrement, on s'expose aux surprises et on fait de piètre besogne; ce fut justement le cas d'Algésiras.

Il n'y a de véritable diplomatie que les conversations à deux, ou à trois tout au plus. C'est ce que vient de comprendre le gouvernement français. Loin de le blâmer, il faut plutôt l'en féliciter.

Et nous devons souhaiter que cet entretien décisif nous permette de franchir avec honneur la dernière étape de notre politique coloniale.

Page 1