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LA LEÇON DE FEZ

23 avril 49^2.

Au mois de mai de l'année dernière, nous avons marché sur Fez pour empêcher le massacre de notre mission militaire, et nous avons réussi. Au mois d'avril de cette année, alors que nos troupes occupent le pays, une partie de cette mission a été massacrée par les troupes qu'elle était chargée d'instruire, sous les yeux de noire ministre au Maroc.

Voilà le fait brutal. Il contient une terrible leçon.

Qui est responsable ? Tout le monde et personne, comme toujours; mais en réalité, l'esprit parlementaire, qui domine, terrorise, paralyse l'action gouvernementale. Sous cette influence dissolvante, toute énergie s'évapore en discours, autrement dit en fumée.

Notre protectorat existait en fait le jour où nous

sommes entrés à Fez pour protéger le sultan. Il existe en droit depuis que, par un traité avec l'Allemagne, nous avons écarté le seul obstacle sérieux à son établissement.

Il aurait fallu, dès le lendemain, prendre les mesures nécessaires pour transformer l'expédition passagère en occupation durable.

Aux yeux de quiconque connaît le Maroc, la parole devait être d'abord aux militaires. Supposer un instant qu'un peuple farouche et réfractaire, fermé à l'Europe depuis des centaines d'années, qui même, dans le passé, a réussi plusieurs fois à jeter dehors les Européens, accepterait de bonne grâce le joug des étrangers; — admettre surtout que la vieille cité de Fez, frondeuse, tumultueuse, fanatique, cent fois prise et reprise par les musulmans, mais longtemps inaccessible aux chrétiens, se précipiterait spontanément dans nos bras, c'était méconnaître dix siècles d'une histoire suflisamment connue.

Mais le gouvernement, composé d'hommes des plus distingués, reflète forcément les illusions et les préjugés du parlement. Les confidences que M. le président du Conseil faisait récemment à un rédacteur de V Eclair sont, à cet égard, significatives. C'est en revenant de Saint-Germain, où quatre des ministres avaient été contempler l'éclipsé du soleil, que deux d'entre eux éprouvèrent, pour la première fois, un vague sentiment de malaise en songeant à l'éparpillement de nos

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forces militaires au Maroc. Il semble que ce phénomène astronomique, source d'inquiétude pour tous les êtres de la création, n'ait pas été complètement étranger à leurs résolutions. En descendant de voiture, le ministre des Affaires étrangères s'empresse d'écrire à son collègue de la Guerre pour lui signaler l'inconvénient des « petits paquets ». Quel dommage que cette éclipse suggestive ne se soit pas produite un mois plus tôt ! Le ministère aurait peut-être ordonné en temps utile la concentration des forces sur la capitale et nous n'aurions pas à déplorer la mort de tant de braves Français.

La première chose à faire, du moment qu'on envoyait M. Regnault à Fez et qu'on lui confiait la mission, plutôt délicate, d'annoncer aux populations qu'elles passaient sous le protectorat de la France, c'était de le soutenir par une démonstration militaire. Le jour même oii notre ministre quittait Tanger et même, si possible, avant, le commandant du corps d'occupation aurait du recevoir l'ordre de se porter immédiatement sur Fez avec toutes les troupes disponibles et si, étant donné la nécessité de garder les communications, le nombre de nos soldats actuellement au Maroc avait paru insuffisant, il fallait embarquer immédiatement à Marseille huit ou dix mille hommes de troupes fraîches pour appuyer le mouvement. Avec douze ou quinze mille hommes qui auraient tenu tous les points stratégiques de la

capitale et encadré étroitement le contingent indigène, notre ministre pouvait sans péril dicter ses volontés et prendre les dispositions voulues pour les faire respecter. La ville n'aurait pas bougé. Elle l'a montré plus d'une fois au cours de sa longue carrière : toujours prête à s'insurger contre un pouvoir faible; soumise et même rampante devant un pouvoir fort. Tous les fondateurs de dynasties au Maroc ont connu ces alternatives : dix fois ils ont cru pouvoir tenir Fez avec une faible garnison, dix fois ils ont dû la prendre de vive force pour la mater définitivement. Et, à . défaut de l'histoire, le bon sens indique qu'un maître étranger, appartenant à une religion différente, ne saurait s'imposer autrement.

Nous sommes persuadés que la France fera l'effort nécessaire et qu'elle viendra facilement à bout de toutes les difficultés. Il est regrettable seulement qu'elle attend les massacres pour agir, exactement comme à l'époque de Casablanca et que le gouvernement français ne se montre énergique qu'au prix de coûteux sacrifices, devant les sommations sanglantes de la destinée.

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