LE GÉNÉRAL LYAUTEY ET LA POLITIQUE MAROCAINE
30 avnl 1912.
En désignant le général Lyautey pour les fonctions de résident général au Maroc, le gouvernement vient de faire un acte de courage et un acte de sagesse.
De courage d'abord; il suffit, pour s'en rendre compte, de causer avec les plus marquants de nos parlementaires. La supériorité du pouvoir civil est pour eux un dogme. Ils répugnent naturellement à confier des fonctions importantes à un militaire, soit qu'ils redoutent l'esprit d'aventure et de conquête, soit qu'ils se métient du prestige que la plume blanche exerce sur les foules. Et l'on ne peut pas dire qu'eu principe ils aient tout à fait tort : la coexistence d'une armée puissante et nombreuse avec les institutions républicaines
est un problème redoutable qui ne se pose guère qu'en France.
C'est ensuite un acte de suprême sagesse. Le temps n'est pas venu, pour un empire comme le Maroc, de distinguer la toge et l'épée. Les Berbères aussi bien que les Arabes ont la mentalité de notre xiii'' siècle. Ils n'ont aucune idée de la distinction des pouvoirs. Il leur faut, pour quelque temps encore, le régime du sabre, mais, si l'on peut dire, du sabre politique : un soldat doublé d'un négociateur ; et c'est précisément le cas du général Lyautey. Nous ne manquons pas, dans notre armée, d'hommes aussi braves que lui, capables de conduire leurs troupes à la victoire. Mais il y en a peu qui aient autant de souplesse d'esprit et aussi peu de goût pour la casse inutile. Quelques-uns des officiers placés sous ses ordres lui reprochaient naguère d'éviter autant qu'il pouvait la bataille par une démonstration de force irrésistible et de fournir peu d'occasions favorables aux actions d'éclat. C'est le plus beau témoignage qu'on pouvait lui rendre. Et quelle intelligence de la guerre d'Afrique! Quel don d'organisation! Ses explications étaient lumineuses. (( En Europe, disait-il, l'objectif de la guerre est de chercher le gros des forces de l'ennemi et de l'anéantir. En Afrique, c'est tout le contraire, puisque l'ennemi se dérobe et fuit toute concentration. Il faut le tenir par des points géographiques bien choisis desquels dépend sa sub-
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sistance et rayonner autour. Sans cesse on doit combattre d'une main et gouverner de l'autre... » Et ce qu'il expliquait avant d'agir — je l'entends encore dans le salon du président Etienne — il l'a réalisé au point de désarmer la critique devant la beauté du résultat.
Mais ce n'est point assez de bien cboisir l'homme; il faut encore lui fournir les moyens d'action et lui laisser pleine latitude pour déterminer sur place et pour proposer au gouvernement une nouvelle ligne politique. Les deux questions se tiennent étroitement.
Un affront aussi sanglant que le massacre de Fez en pleine paix, sous les yeux de notre représentant, n'est pas le fait du hasard. Le premier geste du gouvernement a été d'ordonner une enquête sur les causes de l'insurrection. Cette enquête, ou plutôt cet examen de conscience, ce n'est point à Fez, c'est à Paris qu'il faudrait le faire. On verrait alors que tous nos mécomptes ont pour origine une erreur capitale dans la conception du protectorat.
Qu'est-ce qu'un vrai protectorat? C'est la main de fer dans le gant de velours. Nous avons retiré la main de fer et nous n'avons gardé que le velours.
Nous nous sommes faits plus Maghzen que le Maglizcn. Nous avons mis noire point d'honneur i\ nous montrer chériliens dans les moelles. Tout un état-major d'ofliciers français commandait les troupes marocaines au nom du sultan. Le crois-
sant et l'étoile s'étalaient sur le parement de leur uniforme et fleurissaient leurs papiers administratifs. On confiait la garde du pays à ceux-là mêmes qu'il fallait garder. C'est le cas de dire : quis custodiat custodesl La France instruisait, payait; les soldats du sultan se battaient. L'armée française, réduite à sa plus simple expression, les regardait l'arme au pied, sauf à intervenir au moment décisif.
Et ce n'était pas là un simple expédient, applicable à une période de transition; c'était tout un système. Du régime militaire, il devait s'étendre à toutes les branches de l'administration. Le résident de France et ses différents auxiliaires donneraient des conseils, jamais des ordres. Ainsi voulait-on ménager l'amour-propre du souverain et les intérêts de ses serviteurs. En un mot, on remettait le soin du troupeau marocain aux loups qui le dévorent depuis tantôt une douzaine de siècles, en se réservant le droit de leur dire : « Gentils petits loups, aimables loups! non, vraiment, vous allez trop loin. Vous avez les dents trop longues ! »
Eh bien, ce système vient de capoter sur la partie essentielle du programme : sur la question militaire.
Les esprits ingénieux qui l'ont préconisé oubliaient les leçons de la Tunisie, pays infiniment moins réfractaire que le Maroc, où nous n'avons jamais, jusqu'à ces derniers temps, relâché notre
étreinte. Que serait-il arrivé si, dès le début, nous avions délégué la police et la surveillance de Tunis aux troupes indigènes? On a pu le voir tout récemment, après trente ans de protectorat, puisqu'il a suffi, pour soulever cette population si paisible, de quelques vides dans l'effectif des troupes françaises préposées à la garde de la capitale. Si, en temps ordinaire, les rouages de ce protectorat modèle glissent comme sur des roulettes, on le doit d'abord à la présence, dans les murs de Tunis, du A" Zouaves et du 4^ Chasseurs.
Quand nous avons organisé, en Tunisie, ces admirables troupes indigènes, si vaillantes et si fidèles aujourd'hui, qui viennent de reprendre Fez à la baïonnette, nous avons procédé graduellement, avec une prudence extrême, choisissant les hommes, prenant les tribus une à une, si bien qu'il fallut plus de dix ans pour étendre le recrutement à toute la Régence; et encore a-t-on eu soin d'isoler les troupes dans des garnisons excentriques, Sousse pour l'infanterie, Sfax pour la cavalerie, de sorte que la moindre mutinerie aurait été facilement réprimée.
Si on avait procédé avec la même prudence au Maroc, rien n'aurait bougé. J'ai vu les goums de la Chaouia : campés à proximité des troupes françaises, suivis, comme les troupes noires, de leurs femmes et de leurs enfants qui vivaient sous la tente à une faible distance du camp, ils ne bronchaient pas. Un peu plus tard, au plus fort de la
lutte pour la délivrance de Fez, leur élan, leur discipline, leur endurance ont provoqué l'admiration générale. Mais transportez ces mêmes hommes dans le milieu fanatique et corrupteur de Fez, loin de leurs douars, sans contact immédiat avec les soldats français, en butte aux prédications ardentes des muftis et aux excitations de ces mégères dont les youyous féroces ont scandé les massacres du 17; imaginez un instant les propos qui se tiennent dans les cafés maures ou parmi ces femmes dont les complaisances s'accordent parfaitement avec le fanatisme religieux, et dites quel point d'honneur militaire, quelle fidélité à un drapeau de fraîche date pouvaient résister à ces influences pernicieuses!
Il faut abandonner la chimère d'un Maroc à bon marché, conquis sur les indigènes par les indigènes mêmes et cet autre rêve d'un Maroc à peu près autonome, sous le contrôle amical et discret de la France. Les troupes chérifîennes ne seront, pour longtemps encore, qu'un appoint, encadré, surveillé, contenu par un nombre suffisant de soldats bien français, venant de France, d'Algérie ou du Soudan et tous les fonctionnaires du Maghzen devront se soumettre ou se démettre. Cela ne veut pas dire qu'on recommencera les erreurs de la conquête algérienne. Non, la méthode bien connue du général Lyautey nous garantit suffisamment contre les violences et les à-coups.