L'OBJECTIF DE TAZA
4 juin 4912,.
Le général Lyautey est h. peine entré à Fez, et déjà il y a quelque chose de changé. Mille symptômes révèlent la présence d'un grand chef. Un des moindres n'est pas l'emploi du colonel Gouraud, qui se morfondait dans un poste de la Chaouïa, où il n'avait rien à faire. Il était cependant célèbre pour avoir dompté la Mauritanie avec une poignée d'hommes, malgré le climat, les distances et le courage de ses adversaires. Mais c'est justement ce qui le rendait suspect. Les hommes réellement supérieurs admettent seuls la supériorité chez les autres. Le général Lyautey l'a tiré de l'ombre et mis à la place qui lui convient, c'est-à-dire à l'avant-gardo. Los agresseurs de Fez viennent de s'en apercevoir.
En même temps le Maghzen, ce foyer d'intrigues, est mis en demeure de travailler, ce qui ne
lui est peut-être point arrivé depuis les jours lointains de Moulay-Hassan. J'imagine que les secrétaires s'agitent et tirent des coffres les précieux rouleaux de papier ensevelis depuis plusieurs décades. Les ulémas assemblés ont été l'objet des plus grands égards. Sur le respect de la religion, sur l'utilité de leur concours, ils ont reçu toutes les assurances désirables. Mais derrière ces marques de confiance, ils ont senti la main du maître. Enfin, on annonce que le résident négocie avec les tribus. Pendant que son lieutenant, le général Alix, détache de la ligue berbère les Houara, il espère, lui aussi, en gagner quelques-unes qui lui serviront de point d'appui. Les attaques sur Fez repoussées, les premiers rassemblements dissipés, le gouvernement local réorganisé, voilà beaucoup de besogne en dix jours. Ce n'est pourtant que le commencement. La tâche du général Lyautey est infiniment plus difficile que celle qu'il remplissait naguère sur les confins de l'Algérie et du Maroc. Ce n'est pas seulement parce que le champ d'action est plus étendu, les tribus moins maniables, la nature, en quelques endroits, plus âpre; c'est principalement parce qu'il avait dans le Sud-Oranais une excellente base d'opération qui lui manque aujourd'hui. A cette époque, l'Algérie tout entière était derrière lui. Il pouvait avancer sans crainte d'être ramené en arrière. Chaque pas qu'il faisait vers la Moulouya devenait définitif. De
plus, la rareté des points d'eau et la dislocation (le l'Atlas en petits groupes de montagnes isolées sur la surface d'un immense plateau rendaient relativement aisé le choix des positions qui commandent le pays. L'occupation française pouvait donc s'étendre graduellement avec le minimum d'efforts.
Mais, dans le cul-de-sac de Fez, la situation est tout autre. Sur trois côtés, des montagnes élevées, sur le quatrième des hauteurs modérées, sur toute la circonférence, des tribus remuantes et nombreuses entourent la ville, la vallée du Sais et le coude du Sebou. Cette position d'une capitale, l'une des plus frondeuses, mais aussi des plus efféminées de l'Islam, à deux pas des rudes tribus berbères, a été de tout temps une cause d'embarras. Nulle ville au monde n'a été plus souvent prise et reprise, pillée et repillée. Pour rencontrer un sultan capable d'étendre son pouvoir sur toutes les montagnes voisines, il faut remonter jusqu'à Moulay-Ismaïl, le contemporain de Louis XIV, et il ne l'a fait que grâce au concours de ces troupes noires qu'on nous marchande aujourd'hui. Avant et après lui, au moindre signe de faiblesse donné par le gouvernement, les Berbères tombaient sur la ville, où, presque toujours, ils avaient des intelligences; et s'ils ne parvenaient pas à s'en emparer, ils l'affamaient en coupant les routes et en faisant le vide autour d'elle.
Le principal danger venait de l'Est, parce que les tribus les plus belliqueuses occupaient les contreforts de l'Atlas et du Djebala qui se dressent à l'orient et au nord-est de la capitale. De là l'importance du couloir de Taza, entre ces deux groupes de montagnes. Les sultans les plus actifs ne se contentèrent pas de défendre ce couloir avec acharnement : ils s'efforcèrent d'en protéger les abords soit contre les tribus voisines, soit contre un ennemi venant d'Algérie. Taza, la casbah Msoun, Taourirt, Oudjda ne sont que les étapes successives de cette route de l'Est, les sentinelles avancées du Maroc, préposées à la garde de la capitale et abandonnées plus tard à leur sort par suite du malheur des temps.
Est-ce que ce long effort ne nous trace pas notre devoir? Comment! les maîtres successifs du Maroc, alors même que, refoulés derrière la Moulouya, ils avaient renoncé à tout espoir de s'étendre en Algérie, ne cessèrent pas d'attacher leur fortune à la possession de cet unique passage qui fait communiquer les plaines de l'Atlantique avec le Maghreb central : et nous, maîtres de l'Algérie, trouvant dans notre grande colonie la plus solide base d'opérations militaires, nous qui n'avons été au xMaroc que pour mieux protéger le liane de notre empire africain, nous pourrions supporter quecette route naturelle soit interceptée par un rideau des tribus hostiles?
Pour que, dès 1911, nous ayons négligé d'en-
foncer la porte, il a fallu d'abord les ménagements d'une diplomatie timide qui craignait d'éveiller l'attention de l'Europe et ensuite toute une conception fausse du protectorat, une rivalité de bureaux, le désir à peine déguisé des Affaires étrangères de maintenir une cloison étanche entre le Maroc et l'Algérie. De sorte que nous nous sommes trouvés dans cette situation ridicule de travailler indirectement au blocus de la capitale d'où nous prétendions faire rayonner notre inlluence sur le Maroc ! Il n'est pas étonnant que les tribus voisines considèrent comme un signe de faiblesse ou d'impuissance notre hésitation à franchir cet obstacle. Et nos atermoiements incompréhensibles dans la construction du chemin de fer de Lalla-Marnia à Taourirt, le désaccord persistant des pouvoirs publics entre la voie large et la voie étroite ne sont pas de nature à dissiper celte impression.
Certes, personne ne connaît cette situation mieux que le général Lyautey. Il en a souffert lui-même lorsqu'il commandait à Oudjda et il n'a pas dépendu de lui que nous ne soyons actuellement plus avancés sur le chemin de Taza. Très sagement, le gouvernement dont il a la conliance lui laisse le choix du moment et nous n'avons pas la prétention d'anticiper sur ses décisions. Mais il nous semble que cette opération ne pourra être indéliniment retardée.
Qu'on rélléchisse, en effet, sur les chances
diverses qui s'offrent à l'initiative du nouveau résident général. L'activité militaire qu'il peut déployer autour de Fez n'est pas une marche en avant, avec une ligne d'étapes bien définie. C'est une série de pointes en cercle ou en demi-cercle, un nettoyage plus ou moins complet du pays par des colonnes mobiles qui se replieront immédiatement sur la capitale. On pourra établir ça et là quelques postes sur des points bien choisis. Mais on ne domine pas des montagnes de deux ou trois mille mètres, sur plusieurs lieues de longueur, avec la même facilité que le plateau du Sud-Oranais.
Il y aura, sans doute, des périodes d'accalmie, par exemple le temps de la moisson. Des tribus pourront même entrer provisoirement dans notre alliance. Mais presque toujours, le rideau dans lequel nous aurons pratiqué quelques déchirures se refermera derrière nos troupes. Aucun succès décisif n'imposera aux tribus le sentiment de notre force. Elles seront même portées, selon leur habitude, à interpréter nos retraites successives sur Fez comme autant d'échecs.
Il en sera autrement de la marche sur Taza, surtout si elle s'opère des deux côtés à la fois. Là, l'objectif est parfaitement clair et s'il est atteint, si nous réussissons, comme il n'est pas douteux, à rétablir le cordon ombilical de l'Algérie avec les plaines du Maroc, les Berbères, qui connaissent parfaitement l'importance de ce pas-
sage, y verront la marque indiscutable de notre mainmise sur le pays.
Que l'on n'objecte ni la résistance probable, ni les difficultés de la saison, ni la nécessité onéreuse de garder le passage une fois conquis.
La résistance n'est pas à l'épreuve de nos canons. J'ajoute même qu'elle serait, jusqu'à un certain point, désirable. Si les masses indigènes nous offraient là l'occasion d'une nouvelle bataille d'Isly, ce serait autant de gagné pour le prestige de notre drapeau qui en a besoin.
Le couloir, une fois débouché, devra être gardé, c'est clair. Mais il en vaut bien la peine. Nous ne serions pas les fils des Romains si nous ne savions pas protéger un défilé nécessaire à nos armées. Il faudra mettre des postes à l'entrée comme à la sortie de ces nouvelles Portes de Fer. Cela vaudra mieux que de disperser notre effort en les semant dans la montagne.