PHILOSOPHIE MAROCAINE
â7 août 4di2.
M. de Z..., arabisant distingué, bien connu pour sa belle publication de la Correspondance diplomatique des Hafsides avec la cour du roi Saint-Louis, faisait sa cure annuelle à Vichy lorsque Moulay-Hafid, ex-sultan du Maroc, entra dans la ville au milieu d'un immense concours de peuple. Notre savant ami attendit le premier instant favorable pour faire sa révérence à Sa Majesté chérilienne qu'il avait déjà vue à Fez et il allait se retirer, lorsqu'il reconnut, dans un des chambellans de Sa Hautesse, le Féqui, le lettré, le très pieux et très sage Mohamed ben Ismaïl ben Abdallah Tifelfelt, terme qui, suivant la remarque du comte de Gastries, signifie poivrier : soit que Sidi Mohamed fût né dans le village de ce nom, soit qu'on l'eût surnommé ainsi en raison de la nature piquante de son esprit et pour certaines
poésies poivrées qui lui avaieuL valu la faveur de son maître. Maintes fois, pendant ses différents séjours à Fez, M. de Z... avait pris le thé à la menthe dans la maison de Mohamed Tifelfelt et discuté avec lui, au murmure d'un jet d'eau, les plus hautes questions de politique et de morale. Il savait que ce docte personnage, à la différence des autres professeurs de la mosquée karaouine, possédait à fond l'histoire de son pays.
Le chambellan, de son côté, reconnut son ancien commensal et, mettant un doigt sur sa bouche, lui fit signe qu'il lui parlerait à la sortie. Ces messieurs prirent, en effet, rendez-vous. Pour dérouter les reporters, ils se rencontrèrent le soir dans un petit château des environs de Vichy transformé en auberge. L'endi'oit aurait été assez tranquille si une société joyeuse n'avait pris ses ébats dans un salon voisin et si, de temps en temps, une personne enrobe légère, apercevant le Teur par la porte vitrée, n'était venue s'asseoir familièrement sur ses genoux en lui demandant des nouvelles de son harem. Ces privautés n'étaient pas de nature à effrayer Tifelfelt; il en avait vu bien d'autres. Quand il eut tapoté les joues de ■l'aimable enfant et qu'il se sentit fatigué de ses questions, il la reconduisit jusqu'à la porte avec un tel mélange de douceur et d'autorité, de courtoisie péremptoire et de poigne irrésistible, qu'elle s'écria en soupirant : « Ah! que ne suis-je inaro- 'cAinel »
C'est alors que l'entretien devint intéressant. Sidi Mohamed avait consenti cà boire du Champagne, car le Coran, bien interprété, n'interdit pas cette limonade gazeuse. M. de Z... était impatient de connaître les véritables motifs de l'abdication de Moulay-Hafid ; on ne quitte point à la légère un trône si chèrement disputé. Tifelfelt ou le Poivrier, sous l'influence du Champagne, ne se fit pas trop longtemps prier.
« Vous jugez mal, dit-il, le caractère de mon souverain, parce que vous le jugez d'après vos idées européennes. C'est avant tout un homme pieux et même un profond théologien. Vous avez vu comme il a fermé le bec, l'autre jour, à ce petit abbé qui défendait le célibat des prêtres.
« Aux yeux d'un bon musulman, toute force et toute sagesse viennent d'Allah. Par conséquent, il faut se soumettre à ceux qui sont forts et sages. Au moment du secours de Fez, en 1911, Moulay- Hafid — (que Dieu le conserve!) — a éprouvé un véritable enthousiasme pour les Français. C'est avec joie qu'il a vu étinceler vos armes au soleil. Mais qu'avez-vous fait depuis lors pour lui et pour sa cause? Pendant près d'un an, vous l'avez laissé sans ressources et sans conseils. Après avoir tiré l'épée, vous avez découvert que vous ne pouviez rien faire sans le consentement de l'Allemagne ;
ce n'était déjà pas une très grande preuve de force. Mon maître a dû apposer sa signature sur un acte où l'on disposait de son pays sans qu'on ait pris la peine de le consulter. Il s'est résigné pourtant, dans l'espoir qu'il lui serait tenu com[>te lie ce sacrifice. Mais vous n'étiez pas plutôt d'accord avec l'Allemagne que vous avez éprouvé le besoin de démembrer notre pays en faveur de l'Espagne. Ainsi cette nation, qui a obéi à nos ancêtres pendant plusieurs siècles et qui n'a jamais osé sortir de ses présides tant que nous étions seuls à lui résister, est maintenant, grâce à vous, installée dans tout le Nord du Gharb. De sorte que le premier fruit que notre sultan récolle de votre protection c'est la perte de quelques-unes de ses plus belles provinces, en vertu d'un traité i[U.e j'ai lu, comme tout le monde, et dont le préambule proclamait le respect absolu de la souveraineté du sultan.
« Franchement, trouvez-vous qu'il vous doive beaucoup de reconnaissance?
(( Si du moins il pouvait, sous votre sauvegarde, parler en maître dans le reste du pays! Mais partout les tribus s'agitent. Nulle part, si ce n'est en Chaouïa, les impôts ne rentrent régulièrement. Que vous manque-t-il donc pour soumettre le Maroc? C'est là, pour nous autres Marocains, un sujet continuel de surprise.
« Vous êtes une des nations les plus riches du monde : je n'avais pas besoin de venir au Casino de Vichy pour m'en convaincre. Vous êtes aussi, nous en avons fait la cruelle expérience, une des plus braves. Mais votre timidité est inconcevable. Vous dépensez, dit-on, pour votre armée, plus de deux millions par jour. Avec la moitié de la somme, un de nos anciens califes aurait peut-être conquis la moitié de l'Europe. Ne riez pas : les Arabes ont détruit l'empire des Roumsayec moins d'hommes. Quant à l'argent, ils n'avaient que celui qu'ils prenaient. Cependant, vous ne trouvez pas à distraire cinquante mille hommes pour asseoir votre puissance au Maroc, et la raison que vous en donnez, c'est que vous craignez toujours une attaque des Allemands.
(( Nous avons de la peine à comprendre, nous autres Africains que vous appelez volontiers des barbares, comment deux nations européennes qui viennent de signer un traité solennel après de longues négociations, s'arment jusqu'aux dents l'une contre l'autre, tout en affirmant que cette fièvre d'armement contribue à la paix générale. Cela passe notre intelligence; car enfln Aristote nous a appris à raisonner; or il nous semble qu'on ne peut échapper au dilemme suivant : ou la paix est certaine, ainsi que votre président du Con-
seil vient d'en recevoir l'assurance dans son récent voyage en Russie; et dès lors il n'y a aucun inconvénient à employer au Maroc une faible partie de ces forces si coûteuses ; ou bien la guerre doit éclater contre toute vraisemblance ; mais alors il faudrait en finir avec l'Europe le plus vite possible et laisser l'Afrique tranquille. La pire manière de gouverner me paraît être de sauter d'une résolution à l'autre sans se tenir à aucune. Si vous connaissiez mieux l'histoire du Maroc, vous pourriez y trouver de bonnes leçons. Vous avez sans doute entendu parler de Youssef l'Almoravide qui, sorti du Sahara, soumit les trois quarts de l'Espagne à plus de 80 ans. Depuis longtemps, les princes arabes l'appelaient en Andalousie; maigre son grand âge, il ne se pressa pas ; mais il ne voulut laisser aucun ennemi derrière lui et ne se décida à franchir le détroit que lorsqu'il n'avait plus rien à craindre en Afrique. De même notre grand Abd-el-Moumen l'Almohade (que Dieu ait son dme !) mit plus de trois ans à méditer la conquête delà Tunisie, préparant, comme vous diriez, sa ligne d'étapes avec le plus grand soin. Il attendit pour se lancer la mort du roi de Sicile. Mais une fois qu'il fut décidé, son armée roula comme un torrent et tout céda devant elles. « Vous, au contraire, vous voulez et vous ne voulez pas. La plus grande partie de votre armée semble destinée ;\ jouer aux soldats et à éblouir les étrangers. F*our la besogne sérieuse vous l'em-
ployez le moins possible. Vous convoitez le Maroc et vous lésinez sur les hommes, vous lésinez sur l'argent. A l'heure actuelle, malgré le retentissement bien inutile que vous avez donné à votre traité de protectorat, au risque de faire massacrer un certain nombre de vos compatriotes, vous n'êtes pas encore fixés sur les conditions d'un emprunt qui serait cependant indispensable pour mener à bien les opérations commencées. Il n'est pas jusqu'au choix de votre gouverneur...
— Eh quoi I interrompit notre correspondant, vous trouvez à redire à la nomination du général Lyautey ?
« — Non, certes, répondit Tifelfelt. Lyautey, grand chef! Envoyé de Dieu! Subtil capitaine! Vigoureux politique ! On ne pouvait mieux choisir. Seulement, permettez-moi de vous rappeler dans quelles conditions il a été nommé... Il y a des choses que vous nous avez apprises depuis Algésiras et que nous ne connaissions guère, par exemple ce qu'on appelle une adjudication. Quand vous adjugez une entreprise de travaux publics, vous l'attribuez à celui qui promet de la faire au meilleur marché possible. Eh bien, on dirait, d'après les apparences, que votre gouvernement a donné les fonctions de résident général au rabais et que le général Lyautey a été choisi moins pour ses hautes et précieuses quahtés que parce qu'il a promis de pacifier le Maroc au meilleur marché possible.
« Depuis lors, tout, dans les démarches de votre gouvernement, porte la marque de cet esprit timide, parcimonieux et, pour employer votre langage, ennemi des responsabilités. Entre Paris et Fez ou Rabat, c'est à qui ne prononcera pas les paroles ou ne prendra pas les mesures décisives. Les grands chefs de Paris affirment qu'ils accorderont tous les renforts que demandera le général, à condition qu'il les demande ; mais ils ont soin d'ajouter dans leurs discours officiels qu'ils le savent trop patriote pour « désorganiser la défense nationale », autrement dit pour risquer des vies françaises dans une œuvre française. Avec ces craintes-là, laissez-moi vous dire qu'on ne fait rien de bon, — que de magnifiques discours. Quels orateurs que vos hommes d'Etat ! Mais un proverbe espagnol, d'origine arabe, dit : Les paroles sont des femelles, les actes seuls sont des mfdes!
« Je vois, par exemple, qu'on disserte à perte de vue sur la manière de gagner les tribus et de corrompre les grands personnages. On trace arbitrairement des régions de commandement qui correspondent assez mal à la configuration du pays, avec états-majors, cercles, sous-cercles, annexes, etc. C'est splendide sur le papier, mais que résulte-t-il de ces belles divisions ? Rogui au Nord, Rogui au Centre, Rogui au Midi I Partout les prétendants poussent aussi drus que l'herbe au printemps.
« Voyez-vous, cette stratégie administrative ne
tient aucun compte de Fliistoire du pays. Cela était bon sur la frontière de l'Algérie où il n'y a guère que des tribus errantes sans aucun lien les unes avec les autres. Mais au Maroc occidental, que nous appelons Maghreb-el-Acsa, il en est tout autrement, n'en déplaise à la légèreté française. Vous nous répétez sans cesse : « 0 Marocains ! il n'y a pas de Maroc. » J'ose dire que vous vous trompez. Vous nous croyez plus bornés que nous ne sommes réellement. Sans doute, un étudiant de la Karaouine connaît mieux les commentaires du Coran que les annales de son pays, parce qu'il lui importe plus de gagner le ciel que de posséder la terre. Mais est-ce à vous qu'il faut apprendre que toutes les traditions ne sont point dans les livres ? Un de vos plus grands écrivains a dit, je crois, que l'histoire de votre passé le plus lointain était inscrite sur les murs de vos cathédrales. De même, la nôtre est profondément gravée dans la brique et dans la pierre. Les dates glorieuses de notre histoire se sont appelées successivement Fez, Marakech, Rabat, Mogador, Tanger, Taza. Elles ont pris corps dans bien d'autres lieux célèbres, dont une partie sans doute a péri, mais dont plusieurs subsistent encore. Tous les pâtres de l'Atlas savent que Taza représente la porte de l'Algérie, bâtie, perdue, prise et reprise par les anciens sultans ; et pas un cavalier de la plaine n'ignore le grand rôle de Marakech, cette capitale
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du Sud d'où sont partis jadis les coups les plus seiisil)los contre les Chrétiens. Vos ancêtres le savaient aussi, eux qui ont tiré de Marakech le nom de Maroc pour l'appliquer à l'empire tout entier.
(( Voilà quels ont été de tout temps les centres d'action de notre pays. Dans ce corps mal joint, je le reconnais, mais qui a vu des jours meilleurs et qui a été disloqué par la mauvaise administration, nos villes importantes représentent autant d'articulations, non pas découpées au hasard, mais conformes à la nature des choses. Tous les grands capitaines, tous les fondateurs de dynasties qui se sont succédé au Maroc depuis plus de mille ans n'ont arraché ce pays au désordre qu'en occupant d'abord ces points importants. Maîtres de Fez, ils ont marché sur Marakech. Maîtres des deux villes, ils ont assuré, par Taza, leurs communications avec Taourirt et Oudjda, ces boulevards de l'empire.
« Comme vous possédez l'Algérie, nous pensions tous que vous viendriez par là; et comme, par Settat, vous touchiez presque à l'Oum-el- Rebbia qui sépare les deux royaumes du centre et du sud, on voyait déjà vos colonnes sur le chemin de Marakech.
« Vous n'en avez rien fait. Vous vous contentez d'une domination boiteuse et mal assise. Vous làtonnez au Nord et au Midi, sans parvenir à saisir les artères de l'empire. Et vous, si justement
fiers de vos arts et de vos sciences, vous dont les canons lancent la foudre et répandent la terreur, vous vous montrez incapables de protéger, — non pas tout le pays, je ne parle pas des montagnes, — mais même le Bled-el-Maghzen, qui, naguère encore, obéissait au sultan.
« Faut-il s'étonner dès lors que mon maître, dépouillé de toute autorité effective là où vous résidez, de tout prestige là où vous n'avez pas encore pénétré, plutôt que de revêtir de son sceau une volonté peu sûre d'elle-même, ait préféré s'abstenir et se retirer sous sa tente ? 11 ne peut pas vous combattre ouvertement ; il ne veut pas le faire sournoisement. Son abdication est le gage le plus évident de sa parfaite loyauté. « Quant à l'avenir, il se remet entre les mains d'Allah qui donne et retire les empires. J'ajouterai, moi son confident et son ami, que, pensant à sa patrie plus qu'à lui-même, il prie sincèrement le Dieu des armées d'inspirer à vos gouvernants un peu de ce courage admirable qui brille chez le moindre de vos soldats. »
Sur ces mots, Sidi Mohamed Tifelfelt fit demander sa voiture et s'installa philosophiquement sur la banquette du fond, entre deux demoiselles qui avaient guetté son départ. Il pensait qu'il faut louer Dieu de ses dons et jouir en paix des fleurs qu'il veut bien semer sous nos pas.
MARAKEGH
10 septembre 1912.
L'importance de la marche sur Marakech peut se résumer d'un mot : Fez est le centre arabe, Marakech est la capitale berbère de l'empire du Maroc.
C'est là un fait nouveau dans notre histoire. Jusqu'ici nous n'avions rencontré les Berbères qu'à l'état d'îlots retranchés dans la montagne ou de tribus errantes perdues dans les solitudes du Sahara. Aucune ville considérable ne portait la griffe de cette race industrieuse. De là notre indifférence regrettable pour un peuple plus voisin de nous par les mœurs et même, dit-on, par le sang que les Sémites venus d'Asie. Nous avons subi docilement les cadres de la conquête arabe sans nous demander ce qu'il y avait dessous. Ce ne sera plus possible aujourd'hui.
On ne doit pas être dupe du vernis musulman
qui recouvre toutes les différences de races, de même que, dans l'Europe du Moyen âge, la culture latine répandait sa couleur uniforme sur toutes les nationalités. La prière se fait en arabe à la Koutoubia de Marakech aussi bien que dans la Karaouine de Fez. Les Berbères les plus authentiques, lorsqu'ils exerçaient le pouvoir, se seraient crus déshonorés s'ils n'avaient pu parler la langue officielle de leur religion. Mais cela ne change rien an fond des choses. Il suflit d'ouvrir les yeux et de prêter l'oreille pour voir, tout autour de. Marakech, le Berbère percer sous la peau dn musulman. Un regard sur le passé confirme cette impression.
Transportons-nous par la pensée à l'époque lointaine de la fondation de Marakech. Le nord du Maroc était alors en pleine anarchie. Les Arabes de la première conquête avaient presque entièrement disparu. Le reste de la population, ballotté entre deux dynasties rivales, Ommiades d'Espagne et Fatimites d'Egypte, était tombé sous la coupe d'une foule de petits seigneurs féodaux ou bien s'en allait grossir les milices des provinces arabes de l'Andalousie. Le grand coup de balai vint du Sud. Des Touareg, des « hommes bleus » tout pareils à ceux du prétendant El Hiba, fanatisés par un prophète originaire du Sous, entraînant
avec eux la fleur des tribus guerrières qu'ils rencontraient sur leur passage, inondèrent le sud du Maroc actuel et refoulèrent dans la montagne les farouches INIasmouda qui l'occupaient avant eux. Leur chef, Youssef ben Tacheffin, n'était point un brigand ordinaire. Bien conseillé, dit-on, par sa femme, laquelle, comme beaucoup de femmes berbères, avait acquis de l'expérience politique dans plusieurs mariages successifs, il voulut, avant d'aller plus loin, donner à sa domination une base solide et, choisissant un lieu bien arrosé, au centre d'un arc de cercle formé par les contreforts de l'Atlas d'où descendaient en avalanche les terribles montagnards, il posa de ses mains la première pierre de la mosquée de Marakech. C'est de là qu'il partit pour conquérir, dans un âge avancé, tout le nord du Maroc, un tiers de l'Algérie et les trois quarts de l'Espagne. Ni les fraîches fontaines de Fez, ni les délices de l'Andalousie ne l'empêchèrent de retourner chaque fois dans sa bonne ville de Marakech et ses successeurs jugèrent la position si avantageuse qu'ils en firent autant.
Cent ans plus tard, ce ne sont plus les coureurs du désert, ce sont les montagnards euxmêmes, du plus pur sang berbère, qui donnent des maîtres à Marakech : les plus grands, les plus intelligents que l'Afrique ait connus. Après Abd-el- Moumen, fondateur de la dynastie almohade, deux ou trois souverains de premier ordre s'ap-
puient sur cette capitale pour étendre leur autorité jusqu'au golfe de Gabès en Afrique, jusqu'aux environs de Tolède en Espagne. Marakech devient alors une ville « éclairée ». Le minaret de la Koutoubia se dresse en même temps et par les soins du même architecte que la Giralda de Séville. Rabat et Salé sont les ouvrages avancés de la capitale du Sud où l'on arme contre les chrétiens. Des penseurs hardis, tous Berbères d'origine, discutent en se promenant dans les beaux jardins de la capitale et traduisent Aristote au péril de leur vie : car le fond de la population reste sauvage et très voisin de la rudesse montagnarde.
Plus tard, alors même que Fez reprend une partie de son ancienne splendeur, jamais un souverain ne se considère comme le maître du pays tant qu'il n'a pas occupé Marakech. C'est le cas des Mérinides, bien que le berceau de cette dynastie soit dans la région du Nord. Sans doute, la réaction religieuse qui suivit l'apparition des chrétiens sur les côtes devait ramener l'attention sur Fez, ville sainte de l'Islam. Les fondateurs de la dynastie actuelle, se donnant pour les descendants du Prophète, sentirent la nécessité de retremper fréquemment leur prestige aux sources vénérables qui arrosent le tombeau de
Moulay Idris. Les ulémas de Fez prirent sur ces princes beaucoup d'ascendant et firent de quelquesuns d'entre eux des espèces de moines couronnés. Mais toutes les fois que surgit un souverain énergique, c'est sur Marakech qu'il dirige son principal efTort et c'est de Marakech qu'il part, soit pour combattre les infidèles, soit pour s'enrichir à leurs dépens : Mazagran, Mogador et Safi, ouverts puis enlevés aux Portugais, deviennent ainsi les débouchés naturels de la capitale du Sud en môme temps que ses avant-postes.
Il suffit maintenant de jeter les yeux sur une carte pour comprendre l'admirable situation de cette ville. Elle est au confluent de la plupart des rivières qui coulent du Haut-xVtlas et, malgré des siècles de mauvais gouvernement, elle n'a pas désappris l'art de l'irrigation que les gens de de la montagne pratiquent encore mieux que ceux de la plaine. On n'aurait qu'à déboucher quelques canaux pour lui rendre son ancienne prospérité. Du côté de la mer, elle domine une vaste plaine d'abord aride et pierreuse, mais qui s'épanouit, sur le territoire des Doukala, en terres noires aussi riches que celles de la Chaouia. Elle commande tous les passages qui, par le Haut-Atlas ou par le littoral, mènent dans la vallée du Sous, cette contrée riante et bien arrosée sous la même
latitude que les plus maigres oasis de notre Sud- Algérien. C'est également de Marakech que l'on peut gagner le plus facilement, à travers la montagne, la grande oasis du Tafilelt, peuplée de plus de cent mille habitants, et fameuse autrefois, comme métropole saharienne, sous le nom de Sidjilmassa. Enfin par où les produits de l'Europe parviennent-ils jusqu'aux lointaines oasis qui sèment le cours immense du Draâ, si ce n'est par les caravanes de Marakech?
Pauvre commerce, dira-t-on, faible appoint pour les statistiques douanières. C'est possible; mais on oublie toujours que, derrière les marchandises, il y a les hommes. Or pour la vigueur de la race, pour l'amour du travail, pour les qualités militaires, toute cette région du Sud marocain est une merveilleuse pépinière d'hommes. « Je reviens du désert, disait je ne sais quel personnage : il y avait un monde fou ! » Paradoxe dans les environs du Guir ou duGourara, en plein Sahara; demi-vérité sur le littoral atlantique jusqu'à l'embouchure de l'oued Draâ. Le nombre des oasis, leur richesse relative sont vraiment incroyables quand on pénètre dans ce prétendu désert. Mais surtout, de la montagne à la plaine et de l'Atlas à la mer, la dépense d'énergie humaine est magnifique. Lorsqu'on parcourt les historiens arabes, on est confondu des réserves presque inépuisables de combattants que cette région a pu fournir. Ce fut la grande surprise des Européens établis sur
la côte du xvi" au xvii'" siècle. Ils se croyaient les rois du pays parce qu'ils avaient noué des intelligences avec les tribus du littoral. Marakech appelait à la rescousse le ban et l'arrière-ban de la montagne et du Sahara; et les bons Portugais voyaient avec stupeur déferler sur eux cette marée montante d'hommes bronzés, durs comme des cailloux. Par une illusion d'optique très naturelle, Marakech leur parut incarner l'empire tout entier et les chrétiens prirent l'habitude de désigner sous le nom de Maroc ce pays de la poudre, cette hydre dont les têtes renaissaient à mesure qu'on les coupait...
Mieux informés, nous verrons, dans le royaume du Sud, la dernière citadelle d'une race malheureuse et méconnue que ses vertus réelles n'ont pu sauver de l'anarchie et que sa passion de l'indépendance autant que l'injustice du sort à rejetée hors de la civilisation : du peuple berbère en un mot. Exploité plutôt que dompté par les Carthaginois et par les Romains, désagrégé plutôt que discipliné par la conquête arabe, combattu dans sa langue, dans ses mœurs, dans son esprit sédentaire par une religion qui avait vu le jour au milieu des nomades, emprisonné dans les formules solennelles de l'Islam, renié môme par ses grands hommes qui se sont empressés d'aban-
donner l'idiome natal pour l'insipide et diffuse littérature du bas-arabe à l'époque où cette littérature ne donnait plus que des fruits sans saveur et des fleurs sans parfum, le peuple berbère, toujours fier, a trouvé dans ce coin reculé du monde une sorte de sordide refuge. Il mérite cependant d'être aimé, cultivé pour lui-même et ce serait un grand honneur pour le peuple français de lui tendre la main.
C'est pourquoi une fois entrés à Marakech, nous n'en devrons jamais sortir.