L'ŒUVRE DU GÉNÉRAL LYAUTEY
10 décembre 4912.
Pendant que l'Europe était absorbée par le spectacle grandiose de la lutte engagée contre l'Empire Ottoman, nous faisions de bonne besogne au Maroc. Cette œuvre de six mois, le général Lyautey vient de l'exposer devant la commission de la Chambre dans un langage imagé qui fait un piquant contraste avec la verbeuse médiocrité des discours parlementaires. En écoutant ces métaphores hardies, ces saillies brusques, ces raccourcis énergiques, nos honorables ont dû être aussi surpris que si l'ombre de Biaise de Montluc s'était levée de son tombeau pour déposer devant eux.
Mais les actes en disent plus que les paroles. Il était difficile de faire mieux en moins de temps, à moins de frais, avec des effectifs aussi réduits. Le général Lyautey arrive à Fez le '2i mai, on se
rappelle dans quelles circonstances : un pays en pleine insurrection ; un souverain désabusé, impopulaire, hostile, (( aspirant à descendre » ; la ville ouverte aux tribus de la montagne ; le protectorat naissant assiégé dans un seul quartier. En quelques semaines, sous l'impulsion énergique du nouveau résident, investi de tous les pouvoirs que le gouvernement avait refusés au ministre de France, le sultan était évacué vers la côte, l'ordre rétabli dans la capitale, les environs dégagés par ces « coups de balai circulaires » dont le rayon s'étend peu à peu. Des colonnes mobiles toujours en haleine, des chefs heureusement choisis dont le commandant suprême s'attache à faire ressortir le mérite au lieu de l'étouffer, un don remarquable d'improvisation qui crée l'organe en même temps que la fonction et légifère tout en combattant, justifie la confiance placée dans ce vaillant soldat et dans cet habile politique.
En quelques mois, la pacification du pays fait des progrès surprenants. Fez respire. Les fauteurs de troubles sont refoulés dans leurs repaires; les communications assurées avec la côte. Le commerce renaît, car les populations laborieuses ne demandent qu'un peu de répit pour prospérer.
Admirablement secondé, à Fez, par le général Gouraud, dépositaire de sa pensée et continuateur de sa tradition; sûr d'être également bien compris par le général Alix, qui entame sur le versant oriental de l'Atlas des travaux d'approche du même
genre, le général Lyautey peut tourner d'un autre côté son infatigable activité. Il est partout à la fois. On n'a pas le temps d'annoncer son arrivée : il débarque, il entre, il décrète, il passe, il est passé. Pas moyen de s'endormir avec un pareil résident (( qui jamais ne réside ! »
Bientôt il lui faut s'occuper du Sud. Avec une grande franchise, il a raconté ses hésitations. Etant donné le petit nombre d'hommes dont il disposait, l'occupation de Marakech, seconde capitale de l'empire, lui paraissait dangereuse. Un prétendant surgit juste à point pour brusquer les résolutions. Une fois décidé, il agit vite et comme toujours, il a la main heureuse dans le choix des hommes : après Gouraud et Alix, Mangin. Selon sa méthode favorite, la politique fraye les voies à l'action militaire : Marakech, enlevé après une marche brillante, est moralement conquise avant d'être occupée. Immense retentissement dans tout le sud. On comprend soudain l'importance de celte capitale, vrai foyer berbère, tandis que Fez n'est qu'une étape de la conquête arabe.
Le général Lyautey n'est pas toujours commode. Je crois qu'il n'apprécie pas beaucoup les stratégistes en chambre. Nous l'avons tous fortement agacé en réclamant d'ici avec insistance l'occupation de Marakech. Mais, comme tous les hommes d'action, il ne s'entèle pas contre les faits et se retourne dans une situation avec une
merveilleuse souplesse. Cette faculté d'adaptation me paraît être sa faculté maîtresse. Elle fait les grands capitaines et les administrateurs de haut vol. Après avoir comblé nos désirs et même au delà de nos espérances, il peut tout à son aise nous envoyer promener. Gela ne nous empêchera pas de lui crier : « Merci, mon général ! »
Espérons à présent qu'il agira de même pour Taza. Certes, il appartient au résident de déterminer le moment, les moyens et l'occasion. On aurait mauvaise grâce à le chicaner là-dessus. Mais tôt ou tard, il faut que l'opération se fasse et, à notre avis, le plus tôt possible. On a peutêtre déjà trop attendu. A quelque point de vue que l'on se place, la libre communication de notre grande colonie avec le protectorat voisin s'impose comme une nécessité de premier ordre. Pour notre prestige d'abord : il est inadmissible qu'une nation telle que la France maintienne, entre deux régions limitrophes dont elle est la maîtresse, une sorte de muraille de la Chine, défendue par un rideau de tribus hostiles ; — pour la pénétration économique : dans les ports, nous luttons à armes égales avec les pays étrangers; sur notre frontière, nous sommes les seuls fournisseurs du Maroc; la construction d'une voie ferrée de Fez jusqu'à Lalla Marnia est la seule manière de compenser les inconvénients du régime d'égalité que nous avons dû subir; — pour les opérations militaires : le jour où la voie ferrée
permettra d'amener rapidement les troupes du XIX^ corps au Maroc, le problème de la pacification marchera dix fois plus vite : un va-et-vient continuel remplacera les troupes fatiguées par des troupes fraîches, et les contingents de la métropole pourront s'acclimater en Algérie avant d'entrer sur le territoire marocain ; nos légions, comme les légions romaines et mieux encore, grâce aux chemins de fer, se porteront sans effort sur les points menacés; — pour les indigènes enfin dont on ne doit pas attendre qu'ils considèrent notre établissement au Maroc comme définitif, aussi longtemps que nous n'aurons pas supprimé ce dernier obstacle.