‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 26 sur 40 · LE REGIME DE TANGER · texte numérisé non relu

LE REGIME DE TANGER

La politique a d'étranges caprices. On dirait parlois qu'elle se plaît à défaire ce qu'a fait la nature.

Il est peu de villes au monde mieux situées que Tanger. Un climat délicieux, rafraîchi, dans le fort de l'été, par les coups d'éventail du large ; des fleurs à foison, des arbres jusqu'au bord de la mer; des villas masquées de verdure, ouvrant un œil sur l'horizon marin ; comme fond de tableau, le rideau lilas des montagnes espagnoles qui avance ou recule selon l'heure et le jour; l'arc parfait d'une rade foraine dont quelques travaux d'art pourraient faire un excellent abri ; et puis, suspendue au versant de la falaise, la ville elle-même, blanche et verte, étincelante sous le soleil, avec les étages pressés des terrasses, les drapeaux flottants des consulats, les tuiles vernissées des minarets, les rues étroites et fraîches, leurs détours amusants, imprévus, le mouvement

paradoxal d'une foule qui grimpe ou descend la rue principale en échelle, poussant, chevauchant ou chargeant des bêtes des somme d'une patience toute musulmane; à côté de ce dédale, des plateaux presque nus où l'on respire à l'aise ; sur le pavé aigu du grand Socco, le brouhaha du marché agrémenté parfois de coups de fusil; au-dessus de tout cela, la ritournelle d'un tambourin et d'une nouba qui ne s'arrête ni jour ni nuit; des ligures berbères pleines d'intelligence et d'animation qui bavardent, rient, se querellent ou s'apaisent avec une mobilité toute méridionale, tel est cet endroit délicieux ; et s'il doit perdre un peu (le son pittoresque en dépouillant un jour son aspect moyen âge, cher au cœur d'un Henri Regnault, d'un Georges Clairin ou d'un Loti, la ville ne perdra rien à gagner un peu d'air et de propreté, des boulevards moins contournés que celui qu'on vient de lui mettre au liane, un port mieux aménagé qui ferait de la place aux marchandises et permettrait au voyageur de ne pas risquer sa vie pour aborder le paquebot. On en ferait ainsi, à deux pas de l'Europe, l'une des escales les plus commodes et les plus fréquentées, sans lui ôter ni sa couronne de fleurs, ni l'auréole de ses horizons.

II semblecependant ([u'im mauvais génie se soit acharné contre elle, depuis les jours lointains où elle jeta sur l'Espagne le premier flot de l'invasion arabe. Sans cesse disputée, tiraillée entre

les deux continents, convoitée par les califes d'Espagne, prise ou perdue par les émirs du Maroc, asservie à des tyrans locaux, souvent rebelle sans être jamais libre, n'appartenant à personne sans s'appartenir à elle-même, peu d'existences ont été aussi agitées que la sienne. Quand enfin elle est tombée sous la dépendance des sultans, elle n'y a trouvé ni la prospérité ni même le repos. Les derniers maîtres du Maroc, marabouts couronnés, imbus de tout le pédantisme de l'Islam, lui reprochaient ses complaisances pour l'étranger. A Fez, on l'appelait Tanger la chienne, autrement dit la prostituée. On ne lui pardonnait pas d'accueillir avec un sourire ceux qui passaient le détroit.

Et voilà que l'aube d'un jour meilleur se lève sur l'empire chérifien, mais non pas sur elle, la diplomatie ayant décrété qu'elle devait être immolée sur l'autel de la concorde européenne. Ce beau détroit qu'elle contemple du haut de sa colline est la cause de tous ses maux. Elle ne sera ni française, ni espagnole, car il faut que le gouverneur de Gibraltar puisse dormir tranquille, et le sommeil de cet honorable geôlier serait troublé si un autre que lui tenait une des clés de la Méditerranée, qu'il porte majestueusement à sa ceinture. Ne dirait-on pas un conte de fée? Quelque enchanteur a-t-il révélé à la Grande-Bretagne que cette princesse perfide assise mollement au bord de l'eau lui déroberait un jour le secret

de sa suprématie et qu'il fallait au plus vite lui administrer un puissant narcotique pour l'empêcher de se réveiller?

Le narcotique est trouvé. C'est le régime international. Tanger la chienne ou la divine reprendra son sommeil séculaire, sous la garde de douze représentants étrangers dont on ne sait encore s'ils seront consuls ou ministres. On les imagine volontiers graves, soucieux, impuissants, armés du chasse-mouches, et pareils aux muets du sérail qui veillent sur le sommeil de la sultane en se défiant mutuellement du regard.

Encore faut-il que ce régime international soit sérieux et viable, et que la jalousie de l'Angleterre, qui l'a inventé, ne le transforme pas en conquête anglaise. Que nos voisins fassent de Tanger un excellent terrain de golf et de tennis, une sorte de country club, nous n'y voyons aucun inconvénient, pourvu toutefois que nous ne soyons pas exclus nous-mêmes de ce club sélect. Mais il ne faudrait pas qu'à l'ombre d'institutions soi-disant autonomes, Tanger devienne une simple annexe de Gibraltar, — un Gibraltar sans canons, c'est entendu, mais abandonné à un certain nombre de seigneurs de haut vol, tels que Raissouli on Menebbi, clients de l'Angleterre, qui en feraient rapidement un lief britannique et le refuge, à nos dépens, de tous les malandrins du Maroc.

Nous n'avons pu obtenir la main de la [)rin-

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cesse (( Tingis », en dépit de ses origines romaines et par conséquenl latines; mais, destinés à vivre dans son voisinage, nous désirons qu'elle ne soit atteinte d'aucune maladie conlagieuse et que son indépendance ne soit pas une iiction.

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