ALGÉRIE-TUNISIE
LA TUlNISIE DEVANT LA CHAMBRE
45 novembi-e 1941.
La France réclame le protectorat du Maroc. Son meilleur titre auprès des indigènes comme des colons, paraît être le succès du protectorat tunisien. Or on va choisir, paraît-il, cet instant précis pour essayer de discréditer le représentant de la France à Tunis!
M. Alapetite a un grand tort : il connaît mal son époque. Il ne passe pas la moitié de sa vie dans les couloirs de la Chambre et l'autre moitié dans les bureaux de rédaction. Il ignore qu'un fonctionnaire, pour durer, doit consacrer le plus clair de son temps à sa défense personnelle. Cet homme candide s'imagine qu'il suflit de bien faire. Au lieu de considérer sa résidence comme l'antichambre d'une ambassade, ou même, qui sait? le marchepied d'un poste plus élevé, il a la bonhomie d'aimer la Tunisie pour elle-même. Calme,
impénétrable, fermant l'oreille aux bruits du dehors, il est absorbé dans sa tâche. Etrange illusion! Que n'interrogiez-vous, mon cher collègue, les plus expérimentés de vos chefs de service? Ils vous auraient appris, par des exemples notoires, où mène cet amour désordonné du bien public. Que ne laissiez-vous couler doucement votre vie à l'ombre parfumée de vos orangers, buvant frais, faisant régulièrement la sieste, laissant flotter les rênes du pouvoir et sacrifiant la sécurité des indigènes à l'appétit des marchands de biens? Une conduite si sage ne vous aurait valu que des sourires. Vous eussiez marché par des sentiers fleuris vers les plus hauts emplois de la République. Mais non, vous n'avez rien écouté. Vous avez pris votre œuvre au sérieux. Vous savez maintenant ce qu'il en coûte ! On vous somme devant le Parlement et l'on vous marchande le droit de vous défendre. Il est question de vous interdire la tribune ; autrement dit, de mettre la lumière sous le boisseau.
J'espère, tout de même, qu'on vous laissera parler. Même alors, comme votre modestie vous interdirait de vous peindre au naturel, je vous demande la permission, moi, votre ancien, de prendre un moment la parole à votre place et de me mettre, si j'ose dire, dans votre peau.
« Messieurs, dirais-je, à voir le nombre des candidats qui se disputent ma succession, vous croyez peut-être que le résident est sur un lit de
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roses. Détrompez-vous. Le résident est sur la corde raide, cherchant le juste milieu entre l'intérêt des colons et celui des indigènes. Selon qu'il penche à droite ou à gauche, il risque de déchaîner la bruyante colère des uns ou la sourde animosité des autres. Et ce n'est pas seulement affaire d'équilibre, c'est-à-dire de tête et de sangfroid. Sachez que la même lutte se livre aussi dans son cœur et lui laisse bien peu de repos.
(( Il aime les colons. Il se doit à eux tout d'abord. Au moment même où il croit devoir combattre, dans leur propre intérêt, telle prétention excessive qui compromettrait la sécurité de la Régence, il rend justice à leur énergie, à leur courage, à leur esprit d'entreprise. L'objet principal de ses efforts est d'implanter sur le sol africain une vigoureuse population française et de la dégager de toutes les entraves qui pèsent sur elle dans la métropole.
« Mais en même temps, messieurs, comment resterait-il insensible au sort de ces Berbères, si industrieux lorsqu'ils n'ont point été gâtés par les mœurs vagabondes des Arabes nomades ? N'at-il pas reçu la mission de propager parmi eux notre civilisation, de les amener à nous par un mélange de douceur et de fermeté, de les traiter, en un mot, comme les frères cadets de la grande famille nationale? Il sait, ce représentant de la rrance, que le succès de notre œuvre africaine dépend de l'adhésion des musulmans, et que la
plus légère injustice, comme le plus modeste bienfait, se répercute en échos prolongés jusqu'aux extrémités du maghreb. Problème d'autant plus passionnant que Tunis est, par sa grande mosquée, un des centres les plus considérables de l'Islam, et que dès à présent une élite de jeunes musulmans, parfois un peu intempérante, mais pleine d'ardeur et de bonne volonté, réclame sa part de la culture française.
« Tels sont les intérêts qu'il s'agit de concilier. Ils sont, au fond, étroitement solidaires, car les colons ne pourraient rien sans le concours des indigènes, et les indigènes, de leur côté, s'ils n'étaient encadrés, guidés, instruits par les colons, retomberaient bientôt dans l'ancienne barbarie. Mais ils se heurtent chaque jour et font un appel incessant à l'arbitrage du résident général.
« Ce rôle d'arbitre, messieurs, je l'ai rempli de mon mieux. Quand je suis arrivé en Tunisie, une mesure généreuse, mais imprudente, avait ouvert les rangs de la conférence consultative, jusque-là purement française, à un certain nombre d'indigènes désignés par le gouvernement. En mêlant ainsi des sujets du Bey avec des citoyens, on créait une cause perpétuelle de conflits. Les souvenirs encore vivaces d'un despotisme séculaire s'accordent mal avec la liberté. Cette liberté prématurée se retourna contre les intrus : ils furent à leur tour opprimés par une majorité hostile. J'ai