‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 4 sur 40 · DE BAGDAD A FEZ · texte numérisé non relu

DE BAGDAD A FEZ

29 août 49 U.

Au moment même où la conversation était suspendue entre la France et l'Allemagne à propos du Maroc, cette puissance signait avec la Russie l'accord relatif à la Perse qui est la conséquence de l'entrevue de Potsdam. Coïncidence d'autant plus remarquable que les deux négociations offraient plus d'un point de ressemblance. En Perse comme au Maroc, l'Allemagne affirme qu'elle ne poursuit que des intérêts économiques, et dans un préambule qui rappelle l'accord francoallemand de 1909, elle reconnaît que la Russie a, dans cette partie du monde, des « intérêts particuliers ». Mais là s'arrête l'analogie. Non seulement les pourparlers entre les deux empires n'ont pas cessé d'avoir un caractère amical et n'ont point été accompagnés d'une de ces démonstrations blessantes que l'Allemagne emploie si

laJnégociation allemande '.Ù

volontiers à l'égard de la France, mais encore elle met des bornes même à ses prétentions économiques, puisque le gouvernement impérial allemand s'interdit de construire des chemins de fer ou de demander des concessions pour ses nationaux dans le nord de la Perse, à partir d'une ligne bien déterminée qui passe par Ispahan et qui va rejoindre la frontière afghane. On voit que les visées des Allemands au Maroc sont beaucoup plus étendues. Enlin la négociation s'est trouvée facilitée par cette circonstance que l'avenir du chemin de fer de Bagdad était directement en cause. La reconnaissance officielle de ce grand projet par le gouvernement russe, l'engagement pris par lui de ne rien faire pour l'entraver, mais au contraire de construire ou de laisser faire l'embranchement destiné à relier ce chemin de fer avec la Perse, formaient une contre-partie dont l'amour-propre allemand pouvait se contenter. Il n'a donc pas été nécessaire de chercher des compensations territoriales ou autres à la situation privilégiée que la Russie revendique en Perse.

Si on se rappelle qu'à une certaine époque, notre concours financier dans la construction de ce même chemin de fer de Bagdad aurait pu servir de contre-partie aux avantages que nous réclamons au Maroc, si l'on tient compte de ce fait que nous avons refusé ce concours par ménagement pour la Russie, qui bénéficie seule aujourd'hui

de sa longue opposition, cela ne donne pas une haute idée de notre diplomatie. J'ai encore dans l'oreille le ton dédaigneux avec lequel un de nos ministres des Affaires étrangères refusait de mettre en balance le Maroc et Bagdad. « Pauvres fous ! semblait-il dire, vous voulez donc confondre les dossiers ? Vous ne savez donc pas que les affaires diplomatiques doivent se traiter séparément, sans aucune espèce de lien les unes avec les autres? Est-ce que par hasard le chemin de Fez passe par Bagdad? Alors?... » Alors on a laissé passer le moment favorable. Au lieu de lier partie avec la Russie dans cette question si intéressante de Bagdad, n'ayant plus rien à offrir de ce côté, on a été forcé de chercher des compensations pour l'Allemagne ailleurs, et de faire, avec des territoires, cette politique de marchandage qui, à l'époque dont je parle, aurait pu se résoudre financièrement. Nous aurions donc mauvaise grâce à reprocher aux Russes d'arriver seuls au bout de l'étape, puisque nous leur avons faussé compagnie en route.

L'Allemagne, qui avait fait traîner ce traité pédant huit mois, a mis tout à coup une grande hâte à le signer, soit qu'elle voulût prouver, au moment où elle nous montrait le plus d'âpreté, qu'elle n'était point par ailleurs intraitable, soit qu'elle espérât séparer notre cause de celle de la Russie. Si telle est, en effet, sa pensée, il est probable qu'elle en sera pour ses frais. Le gouver-

nement russe n'a point établi un parallèle entre l'affaire du Maroc et celle de la Perse qu'il considère comme virtuellement réglée depuis longtemps.

Pour revenir aux affaires du Maroc, il faut reconnaître que depuis cinq ans, notre oftice des Affaires étrangères n'a pas brillé par la fertilité de ses combinaisons. Il s'était si bien accoutumé à se retrancher sur le terrain d'Algésiras, que, quand on l'invite à en sortir, il perd pied et ne [tarait plus savoir ni ce qu'il doit offrir, ni ce qu'il doit demander. 11 y avait, au quai d'Orsay, un plan magnifique de lente pénétration au Maroc sous le couvert des conventions internationales, un mouvement tournant à grande envergure qui ne devait produire ses effets que dans dix ou quinze ans tout au plus. Le geste de l'Allemagne a tout dérangé. Nos diplomates se sont trouvés pris au dépourvu, comme jadis, les généraux autrichiens de l'école classique devant la tactique déconcertante de Bonaparte. Il leur est même arrivé cet accident étrange d'oublier complètement l'objet principal du litige, à savoir le Maroc, et de s'attarder dans une discussion sans issue sur l'échange d'un territoire allemand contre un territoire français. Tel, dans une bataille, un général qui s'attarderait à disputer une colline secondaire au risque d'abandonner à l'ennemi la clef de la position. La pièce étant mal engagée, l'entr'acte est venu fort à propos. On a commencé à causer

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Tendant 1«K quinze ou vingt annéew qui ont Huivi le trait<'} de Frandort, nos rapportw avec noK voi- KinH de l'IOnt ne sont presque uniquement hornén à d<;H incide/«ts de l'ro/iti^n;. Il y a eu, il est vrai, dcH écliangcH de vuen au Hujet de la 'l'unihie, de ri^gyple; nous avonw participé à dilTérents congres ou conl'érenceH à lierlin, hoit au i»ujet don

affaires d'Orient, soit pour déterminer, en matière coloniale, le droit du premier occupant; mais tantôt nous n'étions pas seuls en face de l'Allemagne, tantôt la conversation ne sortait pas du cadre de ces observations orales dont se contentait volontiers l'ancienne diplomatie. Plus tard, M. Hanotaux, jugeant que cette politique de mutuelle défiance était nuisible à nos intérêts, essaya de démontrer à la nation française qu'en dehors de l'Europe, elle pouvait avoir des points de contact avec l'Allemagne : il s'entendit avec elle sur les affaires d'Extrême-Orient. Même alors, la Russie était en tiers et lui servait, en quelque sorte, de caution vis-à-vis de l'opinion publique. Encore le courageux ministre, tout comme son maître Jules Ferry, risquait à ce jeu sa popularité : on le lui fit bien voir.

A partir de 1905, les conversations devinrent plus fréquentes, sinon plus cordiales : à quel prix, tout le monde s'en souvient encore. L'Empereur, en débarquant à Tanger, semblait vouloir brusquer la France. C'était l'ancienne politique des incidents de frontière qui renaissait sous une autre forme. Cette façon d'entrer en matière, en faisant trembler les vitres, n'est point de nature à rendre les relations agréables. La conversation s'engagea, mais de biais et comme à contre-cœur. Pour des motifs encore difficiles à démêler, elle ne prit pas le caractère d'une négociation générale entre les deux pays; ce qui est encore plus

étrange, les ambassadeurs furent tenus à l'écart. On vit ce spectacle déconcertant : deux nations ayant à traiter une très grosse question et commençant par fermer la bouche à leurs porte-paroles officiels. Jamais la sourde méfiance qui paralyse les relations des deux peuples ne s'est plus clairement affirmée. De part et d'autre, on aurait bien voulu s'expliquer à fond sur toutes les questions pendantes, à l'exception de celles qui ne peuvent être tranchées que par l'épée. Mais chacun des interlocuteurs, retenu par une sorte de mauvaise honte, attendait que l'autre parlât le premier. Beaucoup de bons Français souhaitaient alors cette négociation générale à deux. Ils estimaient, — et ils estiment encore, — qu'on aurait ainsi évité toutes les sottises d'Algésiras. Mais les langues ne se délièrent pas, et on alla reprendre autour d'un tapis vert la petite guerre à coups d'épingle qui est bien la chose la plus inutile et la plus insipide qui soit au monde.

Malheureusement les Allemands ne paraissent pas avoir compris ce que leur procédé avait de désobligeant. Ils se mirent au contraire dans l'esprit que la seule manière de forcer les Français i\ causer, c'était de les aborder la menace à la bouche. De là le geste d'Agadir. On peut dire que cette fois encore, la conversation commençait mal ; à peu près comme si, en entrant dans un salon, on criait de toutes ses forces : Donner Wetterl en tapant sur la table. Quand ensuite on

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(lit au monsieur : — Prenez donc la peine de vous asseoir, — le monsieur s'asseoit sur le bord de sa chaise et surveille de l'œil la porte de sortie.

Néanmoins, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis 1903. Le Maroc, en nécessitant des entretiens plus fréquents, a rétabli, pour ainsi dire, la circulation électrique entre Paris et Berlin. Notre égalité militaire, brillamment reconr quise depuis cinq ou six ans, nous a permis de hausser le ton. Les deux gouvernements ne causent plus dans les coins, mais au grand jour, ni d'une seule affaire, mais de plusieurs à la fois, ni par personnes interposées, mais par l'organe de ceux qui ont vraiment qualité pour parler en leur nom.

Pendant les heures d'attente, en parcourant les journaux vides de nouvelles, je me demandais pourquoi il est si diflicile de traiter avec les Allemands. Est-ce uniquement à cause de l'Alsace- Lorraine? Oui, sans doute, ce fut, de la part des Allemands, la grande faute initiale. Ce viol d'une nation ne leur a rapporté que des ennuis et depuis quarante ans la nécessité de surveiller leur victime pèse sur toute leur politique. Mais ce n'est pas la seule raison. Nous sommes assez intelligents, en France, pour faire la part du sentiment et celle de l'intérêt. Nous apercevons très nettement qu'une question de cette envergure domine de très haut la volonté des gouvernements, également incapables l'un de se démentir, l'autre d'où-

blier. Des circonstances supérieures aux hommes pourront seules la résoudre. Il y a chez nous assez de gens pratiques pour admettre qu'un grand problème historique ne doit pas empêcher des relations normales entre deux grands peuples limitrophes qui occupent un rang élevé dans la civilisation.

Mais ce qui nous choque, de la part des Allemands, ce sont moins encore les actes que les procédés.

Depuis 1871, on ne peut pas dire que leur politique, prise dans son ensemble, ait été agressive. L'histoire impartiale saura gré à un souverain énergique, disposant d'un instrument formidable, de n'avoir pas troublé la paix de l'Europe. Elle dira que la haute et religieuse idée qu'il se fait de sa mission l'a empêché de se lancer dans les aventures et qu'administrant son pays en bon père de famille, soucieux seulement de compléter son système de défense, il lui a permis de développer en paix ses admirables ressources. Mais elle dira également qu'en dépit de ces dispositions pacifiques, les peuples voisins ont été tenus constamment en haleine, tantôt par des discussions, tantôt par des gestes de nature à froisser leurs sentiments les plus intimes; que la hauteur allemande se fait sentir à tort et à travers; que, sur les marches de France, en Europe aussi bien qu'en Afrique, des mesures taquines et vexatoires viennent à chaque instant rouvrir les vieilles

blessures prêtes à se fermer, qu'enfin les partisans des revendications intransigeantes ont pour meilleur auxiliaire le fonctionnaire prussien.

Il nous paraîtrait cependant regrettable que la négociation échouât pour des motifs analogues à ceux qui ont fait manquer naguère l'affaire de Bagdad. Quand on veut traiter, il faut se faire une raison et chasser les mauvais souvenirs.

Nous travaillerons ainsi à développer ces relations pacifiques que la raideur des Allemands et leurs accès de mauvaise humeur ont si souvent compromises dans le passé.

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