LA TUNISIE DEVANT LA CHAMBRE
se garder avec soin de tous les éclaircissements que les services techniques auraient pu lui lournir.
« Ces procédés, messieurs; compromettent singulièrement la dignité du parlement. Ils diminuent en môme temps l'autorité de votre représentant, c'est-à-dire du résident. Que M. Bouge ou tout autre de ses collègues produisent ici leurs accusations : je leur répondrai. Mais quand l'un d'eux va visiter la Tunisie — ce dont, pour ma part, je me féliciterai toujours — je le prie très humblement de se rappeler qu'il est là-bas seulement la neuf centième partie du souverain duquel je relève, et je le supplie de ne pas étaler, aux yeux des habitants du pays, le spectacle funeste d'un pouvoir divisé contre lui-même. »
6 février 1912.
S'il est vrai que du choc des idées jaillit la lumière, les adversaires du protectorat tunisien nous ont rendu le plus signalé service en permettant au résident général de repousser victorieusement leurs assauts.
Qu'était, avant notre arrivée, le gouvernement tunisien? Du haut en bas de l'échelle, le vol organisé en toute sécurité de conscience : le Bey, propriétaire du royaume de Tunis (c'est son titre officiel), disposait de l'impôt comme de son revenu personnel, et les caïds s'enrichissaient aux dépens des contribuables. Conception digne du moyen âge. Nous leur avons enseigné la comptabilité publique par doit et avoir. Pour la première fois depuis quinze cents ans, le gouvernement ne fut pas le vol.
C'est pourquoi les interpellateurs ont accusé le
protectorat français d'avoir troublé des traditions respectables.
Qu'était, avant nous, l'état social? Une oppression séculaire et systématique. Les malheureux cultivateurs indigènes, à peu près serfs de la glèbe, tenus au régime du cinquième de la récolte, gagnaient dans les meilleures années, pour eux et pour toute leur famille, environ 100 francs par an. Partout oii les Européens se sont établis, le salaire du fellah s'est élevé à 1 fr. 50 par jour, soit cinq ou six fois plus que ce qu'il gagnait antérieurement.
C'est pourquoi les interpellateurs ont accusé les Français d'opprimer les indigènes.
Avant nous, l'enseignement arabe, purement théologique à la grande mosquée, machinal dans les écoles coraniques, était fermé à toute inlluence viviliante. On enseigne à présent le français dans les écoles musulmanes, les sciences modernes à deux pas de la grande mosquée, les métiers techniques dans les écoles professionnelles ; et les petites filles qui ne recevaient aucune espèce d'instruction, commencent à fréquenter des écoles spéciales créées pour elles.
C'est pourquoi on accuse le protectorat de n'avoir rien fait pour l'enseignement des Arabes.
Avant nous, les indigènes ignoraient la prévoyance. Quand l'herbe était abondante, le bétail, lâché en liberté, s'emplissait jusqu'à crever. Quand la récolte manquait, les hommes et les bêles mou-
raient de faim. Même ignorance de l'hygiène la plus rudimentaire. Une population insouciante et malpropre était rongée de maladies. Aujourd'hui, par les distributions de semences, par les caisses de prévoyance et de secours mutuels, par l'inoculation, nous luttons avec succès contre tant de misères physiques et morales.
C'est pourquoi le gouvernement du protectorat est représenté comme un contempteur et un affameur du peuple.
Avant nous les trois quarts des terres étaient à l'abandon. La charrue tournait respectueusement autour du lentisque et du jujubier qui paraissaient tabou; l'ancienne forêt d'oliviers avait fait place au désert. Nous défrichons la brousse et nous replantons les oliviers. Œuvre admirable qui demande beaucoup de temps, d'efforts, d'intelligence et d'argent.
Mais les interpellateurs n'y voient qu'une occasion de flétrir les grands colons et un gouvernement assez dénué de scrupules pour ressusciter les terres mortes. Ces ingénieux philanthropes sont les conservateurs du désert et les avocats de la barbarie.
Avant nous, les mines étaient non seulement inexploitées, mais à peu près inconnues. La calamine dormait et les phosphates ne servaient à rien. Le capital français, encouragé, soutenu par le gouvernement du protectorat, a fait jaillir cette richesse du sol.
Autre crime. Le gouvernement aurait dû, paraîtil, se faire lui-même mineur, engager d'immenses capitaux, courir tous les risques de cette loterie qu'on appelle une entreprise minière 1 La verve des interpellateurs s'est exercée particulièrement contre cette merveilleuse affaire de Gafsa, aussi honorable pour l'initiative privée que pour l'esprit libéral du protectorat. Ce sont, il est vrai, les mêmes qui, depuis six ans, empêchent l'Algérie de mettre en valeur les mines de l'Ouenza.
Avant nous, il n'existait, en Tunisie, ni routes, ni ports et à peine quelques voies ferrées, dont la plus considérable, construite à grands frais par la France, ne fonctionnait que grâce à une lourde garantie d'intérêts. En vingt ans, le protectorat a pu construire sur ses économies un magnifique réseau de routes; et sans emprunt, avec le concours des « actions capitalistes )>, il a fait quatre ports en eau profonde et environ 2.000 kilomètres de chemins de fer, par le système des concessions ou de la régie intéressée. Il n'a abandonné cette méthode prudente que sur la pression du parlement, toujours hostile aux concessions particulières.
Et maintenant, ces mêmes parlementaires, grands amateurs des entreprises d'Etat, s'étonnent de ce que l'application de leurs idées favorites ait coûté cher à la Tunisie et font la grimace devant la carte à payer.
Sur la valeur de tous ces griefs, la Chambre est
éclairée désormais. Il restait cependant une démonstration à faire : c'est que, pour lutter contre le flot toujours renouvelé de l'injustice et de la diffamation, le résident général a besoin d'être soutenu par la métropole. Nous ne demandons pas les quinze ans de lord Gromer en Egypte : ce serait trop beau ! Mais que les ministres qui se succèdent au pouvoir aient ce minimum de courage de ne point livrer aux premiers assauts de l'ennemi le fonctionnaire dont la poitrine, offerte aux coups, leur sert de bouclier.
Ce sera l'honneur de M. Poincaré d'avoir nettement couvert son subordonné. Le fait est assez nouveau pour qu'on le remarque. On n'en trouverait pas d'autre exemple dans les annales du protectorat.
Mais que dire de l'inépuisable patience de ce vaillant Alapetite, si parfaitement bon, et en même temps si obstinément attaché à son devoir? de son sang-froid, de sa modestie, du talent d'exposition qui, pendant quatre journées, a tenu la Chambre sous le charme? Tous ses amis savaient qu'il aurait cause gagnée si seulement on lui permettait d'aborder la tribune. Le succès a dépassé leur attente. Mais à quel prix ! et quel chemin de croix, non seulement depuis huit jours, mais depuis huit mois ! Pour désarmer la férocité des bourreaux faudra-t-il encore une fois que la victime épuisée tombe et s'évanouisse sous le fardeau?
Mon braye collègue, mon excellent ami, réjouis-
sez-vous; vos tribulations ne seront par perdues. Ce n'est pas seulement la cause de la Tunisie, c'est celle du Maroc que vous venez de défendre dans ce tournoi mémorable.
Grâce à vous, il sera maintenant établi:
— Que nous n'allons pas à Fez pour abriter sous notre pavillon les brigandages du Maghzen, mais pour les faire cesser ;
— Que les cultivateurs de la Ghaouïa seront, par notre présence, affranchis d'une servitude séculaire ;
— Que la France ne met pas la lumière sous le boisseau et que les Marocains s'instruiront à son école sans rien sacrifier de leurs croyances et de leurs légitimes traditions ;
— Que partout où passe la civilisation française, elle combat l'imprévoyance et la misère;
— Que le capital, joint à l'intelligence, est notre première force colonisatrice; qu'il précède et prépare l'œuvre de la petite colonisation et qu'il mérite au même degré la protection des pouvoirs publics ;
— Que les pays de protectorat et les colonies ne sont pas des ateliers nationaux ouverts aux expériences de messieurs les démagogues;
— Que j)our épargner les finances du Maroc et par conséquent celles de la France, il faudra l'aire largement appel au régime des concessions particulières dans l'exécution des grands travaux publics;
— Qu'en(in dans l'œuvre marocaine, encore plus épineuse que l'œuvre tunisienne, à cause (les (liflicultés diplomatiques, le résident général devra être énergiquement soutenu par le gouvernement de la métropole, car si on l'abandonne en proie au tourbillon des liommes à projets, des dénonciateurs, des théoriciens, des bavards et des maîtres chanteurs, la très sainte ville de Fez deviendra proprement la cour du roi Pétaud.
Tel est le sens de ce grand débat. Telle est la solennelle démonstration que M. Alapetite vient de faire aux dépens de son repos et de sa santé. Ceux pour qui l'avenir de la France africaine est un article de foi lui en seront élernellement reconnaissants.