UNE LEÇON D'ÉNERGIE
10 mais 1912.
Tandis qu'on bavarde à Paris, on agit en Afrique. A Tunis, M. Alapelitc, par un coup de maître, reprend en mains les rênes du gouvernement. Cela console un peu des débats stériles de l;i Chambre et des conversations non moins stériles de Madrid. Il y a donc encore des hommes d'action en P'rance !
Ce qui se passe à Tunis est particulièrement intéressant. Ce n'est pas par un simple caprice que la Tunisie a pris devant l'opinion publique un regain d'actualité. Tout le monde veut que la répétition générale du protectorat marocain se joue dans ce pays-là ; et pour que le parallélisme soit complet, à côté de la question indigène, le voisinage des Italiens en Tripolilaine nous crée des embarras du même genre que l'installation des Espagnols dans le Nord de l'empire chérilien.
En rentrant chez lui après une assez longue absence, le résident général se trouvait en face d'une situation compliquée. Effervescence indigène, effervescence italienne, inquiétudes dans la colonie française, exploitation des passions surexcitées par un certain nombre de journaux, en un mot fermentation des éléments si divers et parfois si opposés dont l'harmonie est cependant indispensable à la prospérité générale.
M. Alapetite est un homme de sang-froid. Il n'a rien brusqué. Il a commencé par faire le tour du pays pour s'assurer des dispositions réelles des habitants, car il sait par expérience combien l'agitation de Tunis est souvent superficielle. Puis il a pris le seul parti qu'il y avait à prendre, en traitant chaque groupe de meneurs selon sa loi particulière. Un journal français a été suspendu en vertu de l'état de siège; quelques Italiens ont été expulsés par application du traité franco-italien de 189G et un certain nombre de sujets de S. A. le Bey ont été invités à réfléchir, les uns dans les oasis du Sud, les autres en Europe, sur les inconvénients des mouvements prématurés. Il faut s'attendre à ce que personne ne soit tout à fait content. Le parti colon se réjouira de la mésaventure des indigènes, plaindra le journal suspendu et réclamera à grands cris la liberté de la presse. Les Italiens se poseront en victimes. Les indigènes atteints protesteront contre le despotisme. Ces rumeurs discordantes prouve-
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ront seulement que jM. Alapetitc a IVappé ju-slc et que son chef, le ministre des Affaires étrangères, a raison de le soutenir.
Sur les bords de la Méditerranée, au milieu du conflit des races, le maniement d'un protectorat est chose délicate. 11 ressemble, si on nous permet une comparaison triviale, à la conduite d'un brealv à 'quatre ou à six chevaux. La première règle, en pareil cas, est de ne jamais embrouiller les rênes. On ne mène pas de la même main le sage timonier et le bouillant cheval de volée. Si on permet à l'attelage de gauche de tirer la voiture d'im seul côté, elle versera infailliblement dans le fossé. Pour sortir de la métaphore, on ne peut pas appliquer le même traitement à des citoyens français, à des étrangers qui reçoivent l'hospitalité de la Uégence et à des musulmans, sujets d'un prince musulman ; et, d'autre part, tout en maintenant la prééminence légitime des Français — car c'est eux après tout qui mettent toute la machine en branle, — on ne doit pas soufïVir que les intérêts opposés empiètent les uns sur les autres.
D'éminents publicistes ont paru choqués, ici, du traitement infligé aux meneurs indigènes. L'internement ou l'exil leur paraissent des mesures arbitraires. C'est méconnaître le trait essenliel du protectorat qui consiste à maintenir les pouvoirs du gouvernement local et à s'en servir dans l'intérêt de la justice et de l'ordre. 11 est
inexact de croire que, dans un pays musulman, les droits des particuliers ne soient pas définis. Ils possèdent même des juridictions plus variées que les nôtres : tribunal religieux pour la propriété et les personnes ; tribunal de droit commun pour les procès civils et criminels ; pouvoirs de police attribués aux caïds. Mais les indigènes du Nord de l'Afrique ne sont point des Anglais. Ils n'ont aucune idée de Vhabeas corpus, surtout en matière politique. Autrefois, quand un sujet du Bey faisait de l'agitation, le souverain lui coupait la tète, — comme cela se passe encore au Maroc. Aujourd'hui, sous notre influence, il se contente de l'internement. C'est plus humain. Mais le principe est le même : pas plus dans un cas que dans l'autre, il ne viendrait à l'esprit d'un bon musulman de contester le pouvoir politique de son prince et de réclamer des garanties constitutionnelles, tandis qu'en matière pénale privée, par exemple, le Bey ne pourrait pas faire pendre l'homme le plus justement condamné, si la famille de la victime acceptait le prix du sang. Afïaire de tradition et de coutume.
Aussi bien, dans les derniers temps, a-t-on trop encouragé les espérances des Jeunes-Tunisiens qui réclament à bref délai les droits de citoyens français. Personne plus que l'auteur de ces lignes n'estime cette vaillante jeunesse et l'effort qu'elle fait pour tirer son pays de la barbarie. Quand ils parlent de multiplier les écoles,
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d'enseigner les sciences, de répandre la connaissance du français, ils nous trouveront toujours avec eux. Il est incontestable aussi qu'au fur et à mesure de la diffusion des lumières, l'abîme entre les deux races se comblera peu à peu et qu'on devra étendre les droits des indigènes dans la même proportion. Mais considérer dès à présent le résultat comme acquis, affranchir la masse ignorante du vieux gouvernement paternel sous lequel elle a vécu jusqu'ici, ce serait mettre la charrue devant les bœufs et commettre une erreur du même genre que celle qui nous a coûté si cher dans nos anciennes colonies.
Que la race tunisienne, composée d'ailleurs de mélanges disparates, Syriens, Turcs, Siciliens autant qu'Arabes ou Berbères, soit capable de haute culture, les hommes très distingués qui marchent à sa tête sont là pour en témoigner. Mais quoi ! ils sont tout au plus une vingtaine, imbus de la culture européenne. Derrière eux, se presse une foule confuse, dont la mentalité est à peu près celle de notre xiii'' siècle, ou même ne diffère pas sensiblement de celle des paysans berbères qui cultivaient le sol avec la même charrue, sous les mêmes gourbis, au temps de Carthage ou de Rome. On ne transforme pas d'un coup de baguette un telle population.
L'autorité même, prise récemment sur leurs compatriotes par les plus agités parmi ces jeunes gens, montre quelle arme dangereuse on mettrait
entre leurs mains, si on leur conférait d'emblée la plénitude de la capacité politique. Il y a, entre les meneurs et les menés, un malentendu qu'il importe au plus haut point de dissiper. Penset-on que les émeutes, dans l'affaire du cimetière musulman, et, un peu plus tard, le boycottage prolongé des tramways aient eu, dans l'esprit de la masse musulmane, le caractère d'un mouvement pour la conquête des droits politiques? Loin de là ! On n'a réussi à la soulever d'abord, à la discipliner ensuite, qu'en faisant appel à ses sentiments xénophobes, c'est-à-dire à son fanatisme religieux. De telle sorte qu'à l'exemple des mouvements récents de l'Inde anglaise, les intellectuels musulmans n'ont pu créer une agitation qu'en s'appuyant sur les sentiments les plus rétrogrades de leurs compatriotes. Lorsque M. Bach Hamba déclarait qu'il ne ferait cesser l'espèce de résistance passive dont il était l'organisateur qu'en échange du droit de vote accordé aux Tunisiens, sans doute il était sincère dans ses revendications dictées par un noble idéal. Mais il ne voyait pas qu'en réalité son armée faisait la guerre à l'Europe, autrement dit à ces lumières dont il se proclamait l'apôtre.
Il en est de même dans toute l'Afrique du Nord, qu'il s'agisse de la Tunisie, de l'Algérie ou du Maroc. Partout l'indigène réclame la justice; mais partout aussi, ce qu'il attend du pouvoir politique, ce sont des décisions promptes, éner-
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giques, qui se manifestent à la manière de la foudre. Sa religion lui enseigne à respecter les prérogatives d'un gouvernement fort. Lorsque, pour des faits de rébellion, nous prétendons l'entourer de toutes les garanties assurées, chez nous, même aux agitateurs politiques et le promener de tribunal en tribunal, lorsque cette justice boiteuse l'atteint au bout de deux ou trois ans, — au risque de le faire périr d'ennui dans sa prison, comme les assassins de Mores, — alors il ne comprend plus et se croit en présence d'une autorité décrépite.
C'est pourquoi nous estimons que M. Alapetite a bien agi en marquant d'un trait précis la ligne qui sépare la bienveillance de la faiblesse.
46 avril 4 OU.
En prenant part aux fêtes de Tunis, le gouvernement a donné une preuve éclatante de sa confiance dans le résident général. Il faut maintenant que l'opinion publique ratide cette marque de confiance et ne se laisse pas égarer par la campagne que mènent les amis plus généreux que prudents des Jeunes-Tunisiens récemment expulsés.
Ils font grand état d'une lettre que M. Ali Bach Hamba a publiée dans le Temps du 9 avril dernier. Si l'on s'en tient à la forme, cette lettre est, en effet, remarquable. M. Bach Hamba est un habile avocat. Il manie notre langue à merveille et témoigne par son exemple de la variété des aptitudes qui distinguent un certain nombre de Tunisiens. Mais il suffit de la lire attentivement pour donner pleinement raison à l'administrateur qui
a cru devoir arrêter cette dangereuse propagande.
Il n'est pas un mot de cette lettre, en dépit de toutes les précautions de langage, qui ne trahisse, chez M. Bach Hamba, un adversaire déclaré des institutions du protectorat. Parlant de son journal V Union islamique et passant d'ailleurs sous silence le Comité qui s'abrite derrière ce journal, il se défend d'être de taille à réveiller les peuples de l'Islam et à « dresser le Croissant vengeur ». Mais il ajoute immédiatement : « Hélas, ce n'est là qu'un trop beau rêve! » indiquant assez clairement de quel côté vont ses aspirations. Le protectorat français représente pour lui le fait et il faut l'accepter provisoirement; mais l'idéal serait évidemment de nous flanquer à la porte. S'il ne le dit pas, c'est tout comme.
Un peu plus loin, il nous présente un panislamisme édulcoré, qui serait uniquement un « large sentiment de solidarité » comme il en exista sans doute dans toutes les religions. Mais il ajoute une petite phrase dont les conséquences vont très loin. Il nous fait savoir que cette solidarité ne s'étend pas seulement à la communauté de croyance, qu'elle porte « sur la forme et sur la constitution même de la société musulmane •». C'est dire assez haut que dans l'état actuel de rislam, le point de vue politique se confond avec le point de vue religieux, ce qui est précisément le contraire de ce que nous essayons de faire en Afrique. Si tel est le sens de {'Union islamique
fondée par M. Bach Hamba, on peut seulement \ s'étonner que le gouvernement du protectorat l'ait laissée subsister si longtemps. Car lorsqu'on entreprend une œuvre politique, le premier devoir est d'écraser dans l'œuf toute velléité de résistance. M. Bach Hamba, qui blâme les marabouts, n'a fait autre chose qu'adapter le langage européen à une entreprise maraboutique.
Et il l'avoue deux lignes plus bas, puisqu'il déclare que le sentiment de solidarité musulmane a rend a intolérable aux musulmans de Tunisie « l'agression de l'Italie contre la Turquie ». Qu'est-ce à dire sinon qu'aux yeux du marabout lettré Bach Hamba, la politique se trouve étroitement confondue avec la religion, comme cela se passait en Europe au xvi" siècle? Autrement on ne comprendrait pas que M. Bach Hamba prît ainsi fait et cause pour un Etat voisin. Qui donc l'empêchera demain de se prononcer contre l'intervention de la France au Maroc? est-il donc solidaire seulement avec les musulmans de Constantinople et non pas avec ceux de Fez? et après-demain il s'élèvera sans doute avec la même vigueur contre la politique anglaise en Egypte, en Perse, aux Indes? oubhant seulement, comme les Jeunes-Égyptiens du Caire, que sans la présence des Européens, sans l'ordre et la paix qu'ils font régner autour d'eux, toute cette brillante élite, en proie à des dissensions perpétuelles, traitée sans bienveillance par ses chefs
naturels, retomberait dans l'anarchie séculaire d'où nous l'avons tirée.
Ce qui suit est encore plus surprenant. « C'est vrai, nous dit ce sujet du Bey, ce protégé de la France, j'ai fait ce que j'ai pu pour aider les Turcs en Tripolitaine. Mais les Italiens établis en Tunisie en ont fait autant pour leurs compatriotes ! » Voilà qui est tout à fait candide, ainsi que M. Alapetite lui-même le remarquait dans une interview récente. M. Bach Hamba se considère donc comme le sujet du sultan de Constantinople? Jamais on n'a traité avec plus de sansfaçon le drapeau de la France qui continue de flotter à Tunis et dont, l'instant d'après, on se réclame en faisant appel à l'opinion française.
Mais non, ce n'est pas nous qui protégeons M. Bach Ilamba : c'est lui qui nous protège. Il nous donne, dans la seconde partie de sa lettre, des conseils tout à fait précieux sur notre politique extérieure. Il nous engage à nous méfier des Italiens, dont le voisinage, en Tripolitaine, sera pour nous une très mauvaise affaire. Il est vraiment bien bon. Ce n'est même plus à la résidence que ses avis doivent être recueillis, ce n'est pas même au Palais-Bourbon, mais dans les conseils du gouvernement. Car je ne vois guère que M. Delcassé, auteur de l'accord avec l'Italie, qui pourrait lui répondre.
Comme, d'ailleurs, cet écrivain élégant, mais dénué d'expérience, ne manque pas une gaffe, il
nous fait entendre en passant (évidemment un esprit tendu vers de si grands objets voit de haut les détails) que, dans les bureaux de son journal, il possède une collection bien intéressante de « documents gênants pour l'administration tunisienne », documents qu'il ne retrouverapas : laissant ainsi supposer, par une insinuation venimeuse, que si on l'a arrêté, c'était afin de mettre la main sur des papiers compromettants.
Après l'insinuation, la menace : « Nous sommes décidés à ne pas nous laisser intimider... Il s'agit de savoir (hein! croyez-vous?) si la France entend garantir la liberté individuelle de ses sujets (qui se considèrent à certaines heures comme les sujets du sultan)... et si elle est disposée à accorder aux Musulmans un statut qui les mette à l'abri de l'arbitraire des administrateurs. » Autrement dit si la France entend désavouer ses représentants pour les livrer aux fantaisies politiques et religieuses d'une poignée d'agitateurs. Cette dernière phrase est bien signilicative : elle indique suffisamment à quelles sources métropolitaines M. Bach Ilamba puise ses inspirations politiques.
Eh bien, je dirai à mon tour : il s agit de savoir si MM. Bach Ilamba et consorts vont devenir les arbitres de notre politique étrangère et nous engager malgré nous dans le conllit turco-italien. Il s'agit de savoir s'ils seront en même temps juges des concessions politiques qu'il convient de faire à ceux qu'ils appellent leurs compatriotes
et auxquels il manque d'aborJ une patrie en attendant que nous leur en donnions une. Il s'agit de savoir si nous protégerons les indigènes en bloc, sans nuance el par conséquent sans véritable justice, confondant les bavards avec les travailleurs, l'élite avec la masse ignorante, la bourgeoisie oppressive avec le pauvre diable de tenancier qui paye des fermages usuraires. // s'agit de savoir, en un mot, si, dans notre désir sincère de venir en aide à cette société tantôt primitive, tantôt vermoulue et toujours moyenâgeuse, nous resterons les maîtres de l'heure ou si nos sujets deviendront nos maîtres.
Voilà toute la question que ni les utopies des publicistes ni la Ligue des Droits de l'Homme ne réussiront à obscurcir. Elle est politique au premier chef. L'amélioration rationnelle et progressive du sort des indigènes n'a rien à voir ici.
Mon cher collègue, vous n'êtes que trop scrupuleux. Votre seule erreur fut d'expédier M, Ali Bach Ilamba en France, à portée des bureaux de rédaction et des couloirs du parlement. Savezvous ce que j'aurais fait à votre place? Mon Dieu, ce que j'ai fait pour le gendre du prince Taieb bey qui me donnait du tracas. J'aurais envoyé M. Bach llamba aux îles Kerkenna, avec ordre de compter les palmiers stériles et d'attendre, pour me dire leurnombre, que je le lui demande.
21 mai 1912.
M. Bergeret, débarrassé de sa femme et content des soins discrets de sa gouvernante, vieillissait entouré de l'estime universelle. Après avoir sapé d'une main nonchalante la plupart des notions que les Français ont accoutumé de respecter, mais plus particulièrement l'idée de patrie, cette grande erreur, il s'était vu porter aux nues par une génération dont sa philosophie flattait les instincts négatifs. Enveloppé dans une modestie douillette et confortable qui ne lui interdisait pas de rechercher les honneurs mais qui le dispensait d'en accepter les charges, passant pour un écrivain original auprès des femmes et des jeunes gens qui ne lisent ni Catidide ni les Lettres persanes, et pour un penseur profond auprès de ceux que Socrate appelle les misologues ou ennemis de la pensée, il tenait, pour ainsi dire, école d'i-
ronie : ne dédaignant pas d'ailleurs d'exercer cette faculté sur lui-même et, dans le silence du cabinet, étonné parfois de son propre succès. Par une pente naturelle, ce démolisseur bénin avait glissé dans le camp des anarchistes. Porté en triomphe par les révolutionnaires à l'heure même où il se moquait de la Révolution, il goûtait le double plaisir de mépriser les hommes et de respirer leur encens, ce qui, pensait-il, est le privilège des dieux.
Toutefois, quand le ciel était à la pluie, son magnifique cabinet de travail, sa bibliothèque, source principale, pour ne pas dire unique de son inspiration, ses objets d'art, tout lui paraissait morose, et « un grand dégoût envahissait son cœur », tant il est vrai que « toutes nos misères véritables sont intérieures et causées par nousmêmes ». Si bien clos que fût son asile, un air plus vif passait t\ travers les fenêtres et quelque chose était changé dans l'atmosphère. Une grande partie de lajeunesse paraissait se détacher de lui. Ses efforts pour se hausser jusqu'à la grande histoire n'avaient pas été heureux. Sa Jeanne d'Arc, en deux volumes, bourrés de faits et de notes, venait d'être froidement accueillie. La France se refusait à croire que l'héroïne nationale relevât lie la Salpêtrière et que la seule question importante fût (le savoir si elle entendait ses voix *\yi l'oreille gauche ou de l'oreille droite. Enlin, son élève favori, M. Houx, après l'avoir grossièrement
trompé, s'obstinait à cultiver les vertus militaires, et malgré les leçons lumineuses de son maître sur la médiocrité des Français « qui prennent tout et ne gardent rien », faisait maintenant des conférences avec projections pour populariser ce qu'il appelait crûment la conquête du Maroc.
M. Bergeret éprouvait alors malgré lui la nostalgie de la Méditerranée. Il déplorait amèrement « qu'il ne lui eût pas été permis, comme à Gaston Deschamps, de visiter les rives où fut Troie, de contempler les paysages virgiliens... » Il était dans une de ces journées mélancoliques, lorsqu'il fut invité par M. Gaston Thomson à venir contempler, à défaut de Troie, la colline où fut Carthage et de là tout l'ensemble de l'Afrique romaine jusqu'aux confins presque fabuleux de la Mauritanie Tingitane. M. Bergeret se laissa convaincre, boucla sa valise et partit, à la grande stupéfaction de la France qui le croyait revenu de tout, même du quatrième livre de ÏEnéide.
Ce voyage fît concevoir à ses disciples de grandes espérances. Il était bon qu'après Marins, après Chateaubriand, après tant d'autres, le prince des intellectuels français allât méditer sur les ruines de Carthage et nous fît part de ses impressions. Les amis de M. Jaurès n'étaient pas moins désireux de soumettre à l'épreuve de sa dialectique l'échafaudage de notre œuvre africaine. Ce subtil contempteur des activités humaines allait dissiper tous les mirages de la cupidité et de l'am-
biLion. Dans les salons comme dans les clubs, parmi les sceptiques des petites revues élégantes et parmi les adeptes de la foi socialiste, on attendait avec impatience qu'il rendît son oracle et on interrogeait fiévreusement les journaux.
La première attente fut trompée. Les compagnons de route de M. Bergeret subirent une égale déception. Ce causeur incomparable, si fertile en aphorismes quand il fréquentait l'officine d'un libraire de province, gardait en cours de route un silence obstiné. Vainement les colons venaient le saluer au passage, vainement les grands chefs indigènes agitaient devant lui les drapeaux des confréries religieuses : le grand homme se taisait. Lorsqu'au fond de la brousse ou dans les sables du Sud-Oranais nos braves officiers lui montraient quelques-uns de ses livres, conservés précieusement dans leur bibliothèque ambulante comme autant de souvenirs de la patrie, il n'eut, pour les remercier, qu'un faible signe de tète. Jamais marabout plus impassible ne foula le sol de l'Afrique. Il s'attirait par là une grande considération, car les musulmans font du mutisme un attribut de la sainteté. Les Français eux-mêmes, parce qu'ils sont bavards, admirent les silencieux. Une fois de plus, M. Bergeret se montrait bon psychologue.
Que n'a-t-il persisté dans ce silence prudent! Nous n'aurions pas pu en sonder la profondeur. A l'exemple de tel personnage de Dante, on au-
rait (lit de lui: il passa et se tut. Mais, de retour dans le somptueux ermitage qu'il occupe près du Bois de Boulogne, il n'a pu résister aux artifices de notre confrère Raoul Aubry. Tout en déménageant sa chambre à coucher, déplacement plus considérable à ses yeux qu'un voyage en Afrique, il a parlé : le monde attentif a pu recueillir ses paroles dans le Temps du 19 mai.
Nous avons appris de la sorte que le Maroc, dont il n'a vu que l'extrême bordure puisqu'il n'a pas dépassé les confins du Sud-Oranais, est un pays vague, très vague où, malgré la lumière accablante, personne ne voitclair. « Nous sommes, dit-il, au seuil d'un pays peut-être très fertile et très beau, peut-être stérile et dangereux... » Voilà au moins qui n'est pas compromettant. On re connaît la sagesse éclectique du maître. Comme au surplus il n'a lu ni l'ouvrage d'Augustin Bernard sur les confins algéro-marocains, ni les récits de Foucault, de Segonzac, de Gailhard, de Lacharrière et de tant d'autres, ni les rapports circonstanciés de nos officiers sur la fertilité du Gharb et de la Ghaouia, ni les nombreux documents publiés par le Comité du Maroc, il retarde de dix ou vingt ans sur les faits. Par une généralisation téméraire, dont il se serait gardé quand il était professeur en province, étendant autour de lui sa propre ignorance, il déclare « qu'on ne sait rien », et « qu'on n'est pas d'accord sur la largeur d'une rivière ou la situation d'une montagne. »
Du reste, les villages marocains sont noirs ; leurs habitants, pleins de défiance et bien armés. « Gomment aller vers ces êtres sauvages et leur donner notre àme ? » Mot profond, nouveau même dans la bouche de M. Bergeret, qui n'a jamais été bien sur de l'existence de son âme.
En revanche, il trouve détestable notre système d'occupation militaire. « Nous allons, dit-il, suivre l'ancienne méthode des petits paquets » ; et il en donne une raison surprenante : c'est que « les militaires ne désirent que conquêtes et veulent justifier leur action. » Il semble, dans ce cas, qu'ils devraient préférer les gros paquets et les grandes aventures. Mais pourvu qu'il dise du mal des militaires, M. Bergeret n'en est pas à une contradiction près. Voilà tout son remerciement pour l'excellent accueil que lui ont fait nos officiers.
Et l'administration civile ? qu'en pense cet homme qui voyageait dans la suite du gouverneur de l'Algérie et mangeait tous les jours à sa table? Peuh ! rien de bon. « L'autorité qui s'établit en pays conquis est toujours l'autorité », c'est-à-dire une chose détestable, au regard de la doctrine anarchique. Parlez-nous des Romains! Ceux-là savaient gouverner et coloniser! (Tiens? je croyais qu'en fait de gouvernement autoritaire, celui des Romains n'en devait à personne. Mais M. Bergeret, commentateur de Virgile, en sait probablement plus que moi là-dessus).
Donc les Romains étaient passés maîtres dans l'art de coloniser. Nous, nous ne faisons rien qui vaille. Savez-vous à quoi s'occupent nos colons? Je vous le donne en mille. Partout où ils voient « une pierre taillée » (M. Bergeret confond ici l'Islam avec la religion des druides), les colons s'empressent de planter une croix et de l'imposer à l'Islam récalcitrant. Vous avez bien entendu. Ces colons qui font plus d'un milliard d'affaires et qui viennent de s'enrichir par une si belle récolte de vin sont, au fond, animés du seul esprit de croisade. Leur grande affaire n'est pas de remplir leurs celliers, mais de remplacer le croissant par la croix. Qui diable — non, pardon, qui, au nom du ciel, M. Bergeret a-t-il rencontré en Algérie, en Tunisie? C'est à croire qu'il n'a jamais mis le pied sur un domaine français.
Il est cependant partisan des chemins de fer, parce que « l'Arabe et le Marocain... sont essentiellement nomades » et ne demandent qu'à circuler. ( Quels Marocains ? ceux de la plaine, fixés au sol, ou ceux de la montagne, encore plus difficiles à déraciner?) Ne croyez pas d'ailleurs que, s'ils font le pèlerinage de La Mecque, c'est par esprit religieux. Erreur! Ils vont en Arabie « par besoin de négoce » ; car chacun sait que l'Arabie Pétrée est, pour les débouchés commerciaux, un pays merveilleux.
Telles sont les découvertes que M. Bergeret a faites dans un pays cher à Virgile, oii le pieux
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Enée ne dédaigna pas de s'attarder. Je me trompe : il a découvert le Musée du Bardo et, fidèle à ses vieilles préférences, il est tombé en arrêt devant l'incomparable trésor des statues grecques qu'on vient de repêcher dans les eaux de Sousse.
Restez dans les musées, cher monsieur Bergeret, et aussi dans les bibliothèques que vous époussetez admirablement. C'est là votre vrai domaine, le berceau de votre renommée, le refuge de vos derniers rêves. Nous savons désormais de science certaine ce que nous soupçonnions un peu, à vrai dire, que, malgré tous vos efforts pour embrasser l'avenir nébuleux du socialisme, vous êtes un homme du passé et que vous ne comprenez absolument rien aux événements qui se déroulent sous vos yeux. Il faut à votre regard un peu myope le contour définitif de l'histoire accomplie, des choses mortes. Encore ôtes-vous plus apte à en saisir l'anecdote que la grande ligne. Vous racontez mieux les aventures d'une courtisane égyptienne que l'épopée héroïque d'une fille du peuple portant dans son grand cœur l'avenir de la France.
Jouissez en paix de votre pontificat; continuez à séduire nos oreilles et nos yeux par une langue incomparable, dérivée directement du fleuve classique. Contentez-vous de ce mérite rare et singulier de la forme ; mais ne prétendez pas nous rendre ni Voltaire, ce grand remueur d'idées, ni Fontenelle, cet assembleur de mondes, ni Mon-
tesquieu, ce constructeur d'Etats, ni surtout votre maître Renan, le Socrate moderne, l'accoucheur des intelligences, le démolisseur fécond qui n'a brisé les murs de notre vieille prison que pour nous ouvrir d'immenses perspectives.
Vous, Bergeret, vous n'ouvrez rien du tout. Vous resterez simplement comme un modèle de style à suivre et de sophisme à éviter. Votre nom ne sera qu'une date : celle du découragement de l'élite intellectuelle de la France dans les années qui ont suivi la guerre.
Mais cette date est déjà dépassée. La France républicaine, grandie dans les épreuves, ne veut plus rien savoir de vos délicatesses ni de vos rêveries.
Elle fonde en ce moment une nouvelle France sur l'autre rive de la Méditerranée ; et cette œuvre colossale, conquête incomparable de notre race, vous venez de la traverser les yeux bandés sans y rien comprendre !