‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 32 sur 40 · LE PAVE DE L'OURS · texte numérisé non relu

LE PAVE DE L'OURS

U juin 1912.

a Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ! Je me charge de mes ennemis. » Voilà ce que peut dire un indigène instruit, au courant de nos classiques, comme il s'en trouve, paraît-il, à foison, en l'an de grâce 1912, s'il lit tout ce qui s'écrit et s'imprime en sa faveur dans les feuilles publiques les plus huppées. Car il doit sentir vaguement qu'en le hissant sur un piédestal et en opposant ses intérêts à celui du colon qui, cinq fois sur dix, le nourrit, le paie, le fait vivre, on risque de lui mettre une méchante affaire sur les bras.

Les promoteurs de cette campagne en faveur des indigènes de l'Afrique du Nord sont animés des meilleures intentions. Il y a parmi eux les esprits les plus nobles, les cœurs les plus chauds, les serviteurs les plus dévoués d'un idéal de justice et de paix. Mais l'ours aussi, l'ours de la fable

voulaitle bien quand, pour écraser une mouche, il envoya le pavé sur le nez de l'amateur des jardins. La seule différence est que, cette fois, le pavé tombe non sur un amateur, mais sur un destructeur des arbres, des fleurs et des fruits.

Les Romains, nos ancêtres, avaient fait de cette Afrique le plus admirable jardin du monde. Ce n'était partout que riches cultures, villas splendides, routes solides, habile aménagement des eaux, forêts d'oliviers, vignes, troupeaux, moissons : en un mot le grenier de Rome. Après tant de siècles écoulés, les restes de cette belle civilisation nous surprennent encore et nous sommes fiers de lire sur ses ruines éparses une langue mère de la nôtre.

Qu'a fait de ces merveilles ce mélange de Berbères, d'Arabes, de Bédouins, de corsaires et de renégats qu'on désigne généralement sous le nom d'indigènes ? Un désert, ou peu s'en faut. Rapine en haut, brigandage en bas ont opéré pendant quatorze siècles une destruction méthodique. Ce que l'avidité des gouverneurs épargnait, les razzias des tribus s'en emparaient et l'industrie pastorale, ennemie des arbres, achevait de le détruire. Quand nous sommes entrés dans le pays, quelques bois d'oliviers sur la côte, quelques champs perdus dans les montagnes, quelques oasis luttant contre l'envahissement des sables offraient seuls un reflet bien affaibli de l'ancienne prospérité. Partout ailleurs, les oueds à sec ou torrentueux, les

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travaux d'art démolis, les forêts dévastées, les vergers rasés, les oliviers devenus sauvages et couverts d'épines, les sources déshonorées ou perdues; partout la brousse monotone, cette rouille de la terre ; entre les buissons rongés par la dent des chèvres, quelques sillons tracés à la hâte et d'une main nonchalante par des fellahs que la dure tyrannie de la bourgeoisie indigène réduisait à la misère. Voilà les écuries d'Augias que les colons français ont entrepris de nettoyer.

Notez que ces descendants des Romains, les « Roumis » comme on les appelle là-bas, n'entraient pas là sur la terre des autres, ainsi que les Anglais dans l'Inde ou les Espagnols chez les Incas. On peut dire qu'ils revenaient chez eux pour renouer, sur l'autre bord de la Méditerranée, la chaîne brisée de leur propre civilisation. C'est une vérité qu'on ferait bien de rappeler à ces indigènes qui le prennent aujourd'hui de si haut, — j'entends par là non pas la masse, assez indifférente, mais les lettrés de fraîche date qui ont la prétention de parler en son nom. Quatorze cents ans de sauvagerie sur un sol jadis ensemencé par l'Europe et presque autant d'années d'un détestable gouvernement qui prenait tout et qui ne rendait jamais rien, vingt ou trente invasions, des guerres continuelles entre voisins, entre frères et puis, quand la terre fut à peu près épuisée, le brigandage porté sur mer et jusque sur les côtes d'Europe, ce sont là des

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titres fort contestables à la possession d'un pays. Ceux qui, de siècle en siècle, l'ont ainsi saigné à blanc n'ont pas le droit d'en parler comme d'une patrie. Si vous voulez qu'on vous écoute, messieurs les indigènes, soyez modestes dans vos revendications. Car vos pères avaient reçu cette terre en dépôt et ils ont été de très mauvais dépositaires.

Nos colons ont donc entrepris ce travail d'Hercule, je ne dis pas même de la nettoyer, mais de la ressusciter : car elle était aux trois quarts morte. Avec quels ménagements pour la population locale, ceux-là qui ont vécu là-bas peuvent l'attester. Ah! les Romains dont nous déblayons les traces, y mettaient moins de façons. Ils traitaient vraiment les indigènes en vaincus, employaient leurs bras sans compter. Après les avoir dépouillés de leurs champs, ils leur laissaient à peine de quoi vivre. Je n'en veux pour preuve que les inscriptions qui nous font connaître le régime intérieur d'une ferme romaine et mieux encore, ces mosaïques, ces marbres, ces statues, ces fontaines dont la pioche met au jour les débris. Luxe africain, payé littéralement par la sueur des indigènes; rançon de la civilisation antique.

Quel contraste avec les fermes françaises, si simples, si nues, dont beaucoup se refusent même le luxe nécessaire d'un jardin ! C'est que le colon français prétend, parce qu'il est humain et juste, payer argent comptant tous les services

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qu'on lui rend. Il est ainsi dominé, souvent môme écrasé par un souci complètement ignoré du maître antique, à savoir celui du prix de revient. Aussi sa seule présence est-elle une source de bien-être pour les populations qui l'entourent : un fellah qui travaille chez les colons gagne 1 franc ou 1 fr. 30 par jour au minimum. C'est quatre fois plus qu'il ne gagnait sur un domaine indigène. Si ce n'est pas là une stricte application des idées de « justice » qui sont l'honneur do la civilisation française, je me demande ce que parier veut dire.

Ce n'est pas tout. Non seulement le colon doit tenir ses comptes avec une rigidité toute moderne, mais il est à chaque instant débordé par l'immensité d'une tâche aléatoire. Les problèmes qu'il doit résoudre là-bas n'ont rien de commun avec l'agriculture de la métropole. Il vient d'un pays où l'eau abonde, oii les biens de la terre sont sagement dispensés, où des pratiques séculaires et un énorme capital accumulé réparent les caprices de la nature. En Afrique, tout est à créer dans des conditions nouvelles, sous un ciel souvent accablant, avec des pluies intermittentes et des chaleurs presque tropicales. Point de réserve de capital. Point de lit tout fait où le fils puisse recueillir le fruit facile du labeur paternel. Mais une invention, ou plutôt une bataille de tous les jours. A l'heure présente, on est à peine lixé, en Tunisie, sur le genre de culture qui convient

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dans différentes régions. Un olivier planté demande vingt ans pour produire 5 et pour que cette forêt féconde s'étende, comme jadis, de Gabès à Tebessa, il faudra — comme il fallut aux Romains — deux siècles : car les chemins de fer ne peuvent rien sur la croissance d'un arbre. Avance énorme de fonds, sans parler de l'imprévu ! Je connais un planteur d'oliviers qui, en dehors des frais ordinaires, adû dépenser d'un seul coup 100.000 francs pour arracher le chiendent qui envahissait son domaine.

En Algérie, les colons ont joué leur fortune sur la vigne. On le leur a reproché, en faisant ressortir les inconvénients de la monoculture. Maintenant on leur reproche de gagner trop d'argent, sans faire état des années nombreuses où ils étaient au-dessous de leurs affaires. On leur reproche même le nombre de leurs automobiles, comme si l'augmentation des instruments de transport n'était pas un nouveau moyen d'action! Etrange raisonnement, tout à fait digne de l'école socialiste, qu'on s'étonne de rencontrer dans un journal sérieux. C'est à peu près comme si l'on reprochait à la Société de Gafsa la hausse extraordinaire de ses actions, parce qu'elle bénéficie d'une richesse qu'elle a créée. C'est pourtant le principe invariable d'une saine économie, que le profit doit être en proportion des risques. Si vous aventurez 20 millions, vous pourrez en récolter 100, et c'est justice, car vous auriez pu

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aussi les perdre. Mais à côté de ces gains inespérés, que de mésaventures, que de naufrages dont on se garde bien de parler, dans cette œuvre périlleuse de la colonisation! Que de déceptions, que de ruines même pour fumer le terrain d'une expérience heureuse! Nous n'aurions pas à chercher bien loin pour rencontrer l'exemple d'une entreprise admirablement conduite par les hommes les plus compétents, qui, en dix ans, n'a pas donné un sou de dividende à ses actionnaires; et l'exemple serait encore plus piquant, si la tentative émanait d'un adversaire implacable des « privilèges coloniaux .» Il attesterait du moins son remarquable désintéressement.

Sans doute, l'œuvre coloniale de la France est en plein essor dans l'Afrique du Nord, mais elle est loin encore d'avoir dépassé l'âge critique. En Tunisie, malgré un magnifique et rapide développement, l'intérieur du pays est à peine effleuré. Le nombre d'hectares possédés par des Français fait bonne figure sur le papier; mais, même dans les grands domaines, la brousse domine encore, et si l'on voyait se dérouler sous nos yeux l'ancien tapis de la province romaine, c'est ù peine si des taches plus claires marqueraient de distance en distance les parties défrichées. L'Algérie, cultivée depuis plus longtemps, est un peu plus avancée. 11 suflit cependant de la parcourir pour mesurer ce qui reste à faire. Les hauts plateaux sont encore voués presque entièrement à l'industrie pasto-

raie, pauvre et précaire. Des régions, jadis fort riches, comme le Hodna, sont aujourd'hui complètement délaissées. Enfin, la gestation est si pénible, si incertaine, qu'on ignore encore quels seront les résultats du procédé américain connu sous le nom de dry farming ou culture des terres sèches. De tous les côtés, on est en pleine évolution.

Certes, quand des colons sont attelés à une pareille tâche, il n'y aurait aucune injustice à leur accorder certains avantages au détriment de la population qui, par son incurie, sa paresse et son ignorance, a rendu cette œuvre de restauration nécessaire.

Mais c'est exactement le contraire qui est vrai : il ne serait pas difficile de démontrer que les Européens paient beaucoup plus d'impôts que les indigènes. Ouvrons le budget tunisien de 1910. Le total de ses ressources normales atteint près de 52 millions. Sur ce chiffre, si l'on ajoute à l'impôt direct des indigènes le produit de certains droits de circulation, la population locale, qui est environ de 1,800.000 habitants, paye 14 millions. Toutes les autres taxes frappent également les Européens, mais dans des proportions bien plus considérables. D'abord, ils ne sont que 150.000. Ensuite, les droits de timbre et d'enregistrement ainsi que les diverses taxes de consommation les atteignent bien plus que la population indigène, par cela même qu'ils font

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plus d'affaires, vendent ou achètent plus d'immeubles, etc. De sorte que l'on peut dire que ces loO.OOO personnes défrayent, à elles seules, la moitié des dépenses de la Régence. Quel sophisme de considérer la situation du contribuable sur un point isolé, dans sa vigne par exemple, au lieu de supputer l'ensemble de ses charges!

Il en est de même pour l'Algérie. Lisons le budget de 1908. Il s'élève, déduction faite du produit des emprunts, à 91 millions. Là-dessus, les contributions arabes figurent pour un peu plus de 8 millions. Toutes les autres taxes pèsent également sur les Européens, et toujours pour la même raison dans une proportion beaucoup plus forte, puisque la plus grande partie du commerce est entre leurs mains. Telle de ces taxes, par exemple celle sur les boissons, ne frappe que sur eux : ce qui n'a pas empêché les délégations financières de les augmenter en 1907. On peut donc dire, sans aucune exagération, que les trois quarts du budget général de l'Algérie sont alimentés par 500.000 colons, tandis que le dernier quart est fourni par 4 millions d'indigènes. Est-il excessif dans ce cas d'astreindre ceux-ci à certaines corvées locales en harmonie parfaite avec leurs habitudes et de leur demander encore liuit ou dix millions de contributions pour les communes et les départements? En totalisant ces chiffres, en les forçant môme un peu, comme on l'a fait pour les besoins de la polémique, on

n'arrive pas encore à la moitié des ressources totales de l'Algérie!

Voilà pourtant le système fiscal qu'on a osé qualifier d'impôt de guerre et de conquête, d'injustice criante ajoutant « la dérision à la violence », enlin, pour tout résumer dans un mot, de (( régime de violence et d'arbitraire ! » Expression bien dangereuse et bien faite pour éloigner de nous les populations marocaines. Déjà rééditée par une petite revue qui se fait honneur de soutenir les indigènes, mais qui le faisait jusqu'ici avec plus de modération ; transcrite bientôt par les journaux arabes et colportée de proche en proche dans les dernières bourgades, elle peut devenir, sur ces bouches ignorantes, un véritable appel à l'insurrection. Alors les autorités françaises devront redoubler de vigilance et peut-être augmenter les pouvoirs des administrateurs, au lieu de les restreindre.

Tant la passion peut aveugler les âmes les plus généreuses! C'est justement ce que j'appelle « le pavé de l'ours. »

Il nous faudra beaucoup de sang-froid — à nous qui aimons sincèrement les indigènes, et qui nous faisons gloire d'avoir travaillé à leur émancipation graduelle autrement que la plume à la main — pour démêler les griefs légitimes qui sont, pour ainsi dire, noyés dans ce formidable réquisitoire.

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