LES INDIGI:NES D'AFRIQUE SONT-ILS SACRIFIÉS
43 juin 1912.
On nous avait dit qu'ils payaient plus que les colons, c'est tout le contraire. On ajoute : ils profitent moins du budget général ou local. Voyons ce qui en est.
La France leur apporte d'abord un bienfait inestimable, c'est la paix. Avant notre arrivée, ils se déchiraient les uns les autres, à peu près comme les tribus marocaines : non seulement Berbères contre Bédouins, mais Kabyles contre Kabyles, et quelquefois dans la même tribu, sof contre sof, pour employer leur langage. Dans la grande Kabylie, si laborieuse, si voisine des mœurs européennes, les laboureurs lâchaient le manche de la charrue et se fusillaient d'un versant <\ l'autre de la même vallée : mauvaise condition pour semer et récolter. Le corps d'occupation
protège les colons, c'est entendu, mais aussi les indigènes contre eux-mêmes. Et, notez-le bien, ces troupes sont défrayées par la métropole. Quand elle recrute sur place des spahis et des tirailleurs, elle les paie largement. Autre charge financière, dont on ne dira pas qu'elle pèse sur la population musulmane. Double profit pour ces musulmans, par la solde d'abord, par la tranquillité ensuite. En Algérie, leur nombre s'est accru de moitié. Un peuple qui multiplie aurait mauvaise grâce à se poser en victime.
La France leur a donné de plus un bien qu'ils n'ont jamais connu, à savoir un gouvernement qui, au lieu de dévorer l'argent des contribuables, l'emploie en dépenses d'utilité publique. Bienfait banal, dira-t-on, presque négatif, tant il est passé dans la coutume des peuples civilisés. Pas si ancien cependant, puisque, même chez nous, il ne date que de la Révolution française. En Afrique, grande nouveauté, en opposition avec certains principes du Coran. Ce livre, rédigé pour un peuple nomade et guerrier, n'admet comme dépense légitime, en dehors de quelques institutions religieuses et charitables, que la contribution nécessaire à l'entretien des troupes. Lorsqu'un souverain musulman , désireux de construire des ports ou d'améliorer les pistes, voulait, par les taxes indirectes, se créer de nouvelles ressources, il se trouvait tout à point un
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Ulé?Jia OU un Faqui pour démontrer, avec citations à l'appui, que Mahomet n'avait rien prévu de pareil, et ce docteur faisait un bruit du diable, à moins que le prince ne lui fermât la bouche en lui donnant part à la curée. Le plus souvent, les travaux publics de première nécessité, imputés sur le butin de guerre, étaient considérés comme un objet de luxe. D'où l'obligation pour les princes bâtisseurs d'être en même temps conquérants; et pour leurs héritiers moins scrupuleux, l'habitude de iaire passer leurs fantaisies personnelles avant les besoins de l'Etat.
Vous pensez peut-être que c'est là de l'histoire ancienne, assez semblable à la nôtre? Allez donc au Maroc : vous trouverez le système en pleine vigueur et vous en verrez les suites.
Qu'on ait précisément choisi, pour faire le procès des institutions françaises, le moment où nous pénétrons dans le désordre marocain; qu'on oublie, en face de cet exemple vivant, les instincts de l'indigène présenté en liberté; qu'une centaine d'étudiants, échappés de nos écoles africaines, commentent avec arrogance nos règlements d'administration publique, se montrent pointilleux sur le doit et l'avoir, et prétendent nous faire la leçon à l'heure même où leurs congénères donnent au Maroc la mesure de leur indiscipline et de leur incapacité ; que nos publicistes les écoutent et les encouragent, en qualiliant de « tyrannie odieuse » l'ordre que nous apportons avec
nous, — c'est le chef-d'œuvre de l'incohérence et de l'esprit de parti.
Comment donc établira-t-on cette égalité des indigènes dans la répartition des dépenses? Ferat-on moins de ports, moins de routes, moins de chemins de fer, sous prétexte que les ports, les routes et les voies ferrées profitent surtout aux Européens et que les indigènes, ne roulant pas carrosse, n'ont pas besoin de chaussées? Comment donc les élever jusqu'à nous si ce n'est en les associant à des travaux dont la plupart d'entre eux ne comprennent pas d'abord la nécessité?
J'ai vu passer en Tunisie, sur une route récemment construite, un convoi de chameaux. Leurs larges pieds en forme d'épongé, visiblement destinés à s'imprimer dans le sable, se sentaient mal à l'aise en terre chrétienne, bien empierrée, bien damée. Dispersés, désorientés, ils gênaient la circulation. Leur lippe de vieilles douairières, symbole de toutes les réactions, se tournait vers nous avec une indignation comique. Satisfaits d'eux-mêmes, redressant majestueusement leur cou pelé sous le fouet des conducteurs, ils gardaient leur expression de dédain têtu, transcendant, invincible. Évidemment les chameaux n'ont aucun goût pour les travaux publics, et plus d'un chamelier leur ressemble. Ecouterons-nous ce conservateur obstiné? Pour quelques bouillants étalons, formés dans les haras d'Algérie ou de Tunisie et qui témoignent d'abord de leur esprit
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civilisé par des ruades à noire adresse, que de chameaux dédaigneux, que de bourricots passifs d'un bout à l'autre de la Berbérie!
— Mais, nous dit-on, le budget général n'est pas en cause. Ce sont les budgets particuliers des communes : « On peut souteni?' que les indigènes bénélicient du budget général dans la même mesure que les colons... » Je crois bien qu'on peut le soutenir! Ils en bénéficient d'autant plus qu'ils ont plus de chemin à faire pour sortir de leurs bourbiers. On nous assure cependant que dans les dépenses d'utilité locale, ils sont considérés comme s'ils n'étaient point.
Savez-vous quelles sont, au dire de leurs avocats, ces dépenses municipales qui ne touchent pas les indigènes? Ce sont la justice de paix, la police, les postes et télégraphes, les chemins d'intérêt régional ou vicinal, les fontaines, les marchés!... Il paraît que les indigènes sont si sages qu'ils n'ont besoin ni de juges, ni de gendarmes; si peu communicatifs qu'ils ne mettent jamais une lettre à la poste; si mauvais commerçants qu'ils ne fréquentent pas les marchés, même pour vendre leurs poules ou leurs légumes; et que la présence d'une fontaine bien claire au centre du bourg n'a aucune valeur pour ces buveurs d'eau ! Quant aux routes « d'intérêt régional ou vicinal, » je me demande comment nos perfides agenls-voyers les dessinent pour qu'elles ne traversent jamais une agglomération arabe.
Est-ce que, par hasard, elles tourneraient en rond autour des villages, sans jamais rayonner du centre aux extrémités? Ce serait bien maladroit de la part des Français habitant le bourg, presque tous nlarchands, bourreliers, charrons, maréchaux-ferrants, épiciers, etc., par conséquent fournisseurs de la clientèle arabe. Les imaginezvous coupant les routes et tenant le client à distance ?
On choisit le cas le plus défavorable : une commune de plein exercice en Algérie, celle de Tizi- Ouzou. Cette agglomération dispose d'un budget de 220.000 francs, « fournis par les indigènes pour plus des neuf dixièmes ». Ce qui n'est pas très surprenant, puisque les indigènes sont au nombre de 27.886 contre 1.703 Français. Quel est donc le crime de ces affreux colons? Ils commencent par pourvoir largement aux dépenses d'assistance et de bienfaisance, au service des eaux du bourg, aux chemins vicinaux et ruraux « qui leur sont nécessaires à eux, colons », et à eux seuls, sans doute parce que les indigènes à pied ou à cheval préfèrent passer à travers les champs qu'ils piétinent sur cinquante ou cent mètres de large : vieil usage qui n'en est pas plus respectable. Quand la municipalité a consacré la plus forte part du budget à ces frais indispensables que l'on traite de somptuaires, elle s'ingénie enfin pour rendre son village agréable, parce qu'il représente la patrie en miniature. Elle ose
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consacrer 3.755 francs au nettoyage des rues, 12.500 francs à l'éclairage ! Cela crie vengeance. Nettoyer les rues! les éclairer! a-t-on jamais vu pareil gaspillage? Les indigènes du lieu diraient volontiers, comme Don Juan : « On n'a pas besoin de lumière quand on est éclairé par le ciel!... » De propreté non plus apparemment. 11 vaut mieux croupir saintement dans sa crasse.
Et moi, je dirais volontiers aux braves colons de Tizi-Ouzou : Courage, mes amis, continuez ! Bravo pour le tambour! ((500 francs). — Bravo pour la musique! (l.oOO francs). — Bravissimo pour la promenade publique ! (2.000 francs). — Trois hourras pour l'éclairage et le nettoyage des rues ! Les indigènes, si arriérés qu'ils soient, viendront vous entendre, vous applaudir et se promener au milieu de vos familles. Vous avez l'électricité probablement ? On l'a dans presque toutes les communes importantes d'Algérie. Vous leur expliquerez cette belle invention et quand ils rentreront dans leurs douars, sous leurs toits de paille et de roseaux, ils emporteront la vision et le désir du progrès. Dans votre bourg de Tizi-Ouzou, vous aurez fait ce que vous pouviez avec vos modestes ressources, pour leur apporter une peu de cette civilisation que le sultan Moulay-Halid viendra bientôt contempler i\ Paris. Sages en ceci qu'à votre estime, l'homme, fCit-il Berbère, ne vit pas seulement de blé dur et de raves ; qu'il faut encore le prendre pur les
yeux et, s'il se peut, par le cœur. Je ne doute pas que vous ne fassiez participer l'indigène aux bureaux d'assistance et de bienfaisance. Votre seul tort est, paraît-il, d'avoir ouvert une seule école pour ses enfants, lorsque vous en aviez quatre pour les vôtres. Il apprécie peu, direz-vous, les bienfaits de l'instruction. C'est égal : il faut aller au devant de ses vœux, et surtout lui dispenser les premiers rudiments du savoir selon ses forces et ses besoins : tort facilement réparable.
En somme, ce que l'acte d'accusation relève de plus grave à la charge des municipalités algériennes, c'est qu'aux environs de TIemcen deux jolies mosquées manquent de chemins d'accès : lacune peu sensible aux musulmans qui n'ont point l'habitude de visiter les mosquées en voiture et se contentent de déposer leurs babouches à la porte; mais très préjudiciable aux touristes, amateurs des monuments de l'Islam africain. Et sans doute il suffira de signaler cette lacune, moins à la vigilance des pouvoirs publics qu'à celle du Touring-Club de France.
Si réellement ce sont là les plus gros méfaits des municipalités algériennes à l'égard des indigènes, nous sommes loin du boucher Sapor de terrible mémoire; et point n'était besoin de déployer contre elles un pareil tonnerre.
En bon français, cela s'appelle grêler sur du persil.