LES ASPIRATIONS DES LNDIGÈNES
18 juin 1912.
Quand on disserte à perte de vue sur les indigènes, je me rappelle le mot de la grande Catherine à l'un de nos philosophes: « Monsieur, votre papier peut tout supporter ; moi, je travaille sur la peau humaine ! »
En fait, il y a, dans l'Afrique du Nord, vingt espèces d'indigènes qui ne se ressemblent guère. Les Juifs sont aussi des indigènes, souvent même antérieurs à la conquête arabe. Le Berbère de sang pur, tel qu'on le rencontre dans les montagnes, diffère totalement du Berbère arabisé de la plaine. Il ne parle pas la même langue, il n'a pas les mêmes institutions. Régime démocratique en haut, avec égalité complète des chefs de famille ; patronage et clientèle en bas. Vie sédentaire à flanc de coteau, vie nomade ou seminomade en rase campagne. Propriété particulière
au nord, collective au centre et au midi. Là, condition voisine du servage, quelques lieues plus loin, fière indépendance. Dans la même région, contraste absolu entre les habitants des villes, mélange indéchiffrable de toutes les races de la Méditerranée, et les fellahs campés sous la tente, jusque dans la banlieue des grandes cités. Sur les ruines de Carthage, à l'époque de la moisson, les cultivateurs mènent le même genre de vie, portent les mêmes vêtements, se servent de la même charrue que les contemporains d'Amilcar. Confondez tous ces gens-là sous le nom d'indigènes et appliquez-leur des règles communes : vous risquez fort de vous tromper.
Le premier devoir de ces administrateurs pour lesquels les théoriciens de la métropole montrent un tel dédain, c'est de remiser les idées générales et de se mettre en présence des réalités. Le tableau qu'ils ont sous les yeux ne ressemble guère à certaines peintures de fantaisie.
Philanthropes estimables, laissez un instant vos livres, transportez-vous par la pensée dans ce monde musulman tel qu'il est. Rappelez-vous, dans les villes, ces tas de haillons effondrés au pied des murailles; dans les campagnes, ces huttes misérables, ces tentes en poil de chameau ouvertes à tous les vents, ces tribus rongées par les plus affreuses maladies, ces enfants décimés par le legs des tares paternelles, ces ophtalmies, ces petites véroles et le reste, cette absence com-
LES ASPIRATIONS DES INDIGENtS "259
plète de l'hygiène la plus élémentaire ; et dites si le moment est venu de transformer cette pauvre humanité en troupeau d'électeurs, même à deux ou trois degrés, ou s'il ne convient pas d'abord de la décrasser, de lui rendre peu à peu la dignité, le sens et le goût du travail, l'habitude de la prévoyance.
Rappelez-vous l'incurable inertie de ces grands enfants, qui se gavent dans l'abondance et crèvent dans la disette ; l'aspect merveilleux de ces campagnes au printemps, lorsque les chevaux et les bœufs ont de l'herbe jusqu'au ventre, sans que le cultivateur pense à faire sa provision de fourrage pour la saison sèche... Je l'avoue, au risque de m'attirer vos foudres, j'ai usé de ce fameux arbitraire administratif qui vous inspire une telle horreur pour mobiliser une tribu et faire faucher d'autorité le trop-plein des prairies. Cette année-là, le bétail, s'il avait eu la parole, m'aurait certainement voté des remerciements. La leçon a-t-elle servi? Je l'ignore. Mais ce que je sais bien, c'est que d'un bout à l'autre de notre empire africain, le souci constant de nos administrateurs est de lutter contre l'ignorance, la paresse et la maladie et de répandre autour d'eux ce bien-être qui est le premier échelon de toute civilisation. Ce faisant ils accomplissent une besogne plus utile que ne fera jamais votre conseil d'arbitrage appelé à fonctionner sur les bords de la Seine.
Maintenant convient-il de bouleverser de fond en comble nos institutions africaines pour faire plaisir à une petite élite formée dans nos écoles d'Algérie et de Tunisie? Je m'expliquerai là-dessus avec la plus grande franchise, comme je l'ai fait au moment du Congrès de l'Afrique du Nord et comme je le ferais demain si je me trouvais en présence de ces jeunes gens.
Je revendique hautement ma part de responsabilité dans leur essor intellectuel. J'ai aidé les Jeunes-Tunisiens à fonder une association pour la diffusion des sciences qui, comme on le dit très bien, ne sont ni arabes, ni particulièrement françaises, mais simplement humaines.
Mais, loin de faire de cet enseignement un instrument de guerre contre l'Islam, je ne l'ai proposé aux professeurs de la Grande Mosquée qu'en leur remémorant le passé glorieux de leurs anciennes universités musulmanes. Au moyen Tige, ces écoles arabes éclipsaient complètement les nôtres ; et si elles sont tombées depuis dans une espèce de décrépitude, c'est parce qu'elles ont contracté les mêmes défauts que notre scolastique du temps passé. Mais je ne vois pas du tout pourquoi des croyances qui s'accommodent de la familiarité d'Aristote seraient maintenant inconciliables avec les découvertes d'un Pasteur et d'un Berthelot. Il est même surprenant d'entendre affirmer aujourd'hui que science et civilisation sont des termes absolument identiques et
LES ASPIRATIONS DES INDIGÈNES 'IQl
qu'une religion, d'ailleurs aussi peu chargée de dogmes que l'Islam, est nécessairement incompatible avec les vérités scienlifiques. Dans ce cas, Pasteur, le plus grand savant de notre époque, serait une espèce de monstre, puisqu'il était resté croyant.
11 me paraît de plus singulièrement imprudent de déclarer ainsi, à la face de l'Islam, que notre science moderne est l'ennemie déclarée de toute espèce de religion et de faire le procès de l'administration algérienne parce qu'elle paie des maîtres de Coran dans les écoles arabes. Pour quelques rares adeptes qu'on dépouillera de la foi de leurs pères et dont on fera des déclassés, on se heurtera à la résistance invincible de toute la société musulmane. Non seulement la chimère de l'assimilation, mais l'espoir légitime du rapprochement des races en recevra une mortelle atteinte.
C'est dans un tout autre esprit que nous avons commencé à Tunis notre propagande scientitique; non pas au sein même de la Grande Mosquée, ce qui aurait amené l'échec immédiat de la tentative en froissant des sentiments respectables, mais tout i\ côté, de telle sorte que les étudiants n'eussent qu'une rue à traverser pour passer, si l'on peut dire, du xiii' siècle au xx"; et, contrairement à ce que pense le rédacteur du Temps, des avantages très palpables ont été assurés aux élèves de l'enseignement moderne. En somme, cette greffe
entée sur le vieux tronc de la mosquée de l'olivier a donné de bons résultats. J'ai été heureux de constater que les plus marquants des membres de la Kaldounia se sont tenus à l'écart des agitations récentes, tout en travaillant de leur mieux à améliorer le sort de leurs compatriotes.
Je crois fermement qu'il faut persévérer dans cette voie. Un pays tel que la France ne saurait, par calcul égoïste, mettre la lumière sous le boisseau sous prétexte d'éviter des embarras au gouvernement. Elle doit distribuer le savoir à pleines mains sans trop s'alarmer de quelques incartades, et c'est d'elle qu'on peut dire, autant que du bon Dieu, que si un peu de science en éloigne, beaucoup de science y ramène.
Mais tout le monde n'a pas été aussi sage. Quelques esprits moins bien équilibrés se sont grisés de ce vin nouveau, à peu près comme le brave Noë buvant le jus de sa jeune vigne.
La cause de leur erreur, je vais la dire d'un mot.
Depuis les victoires japonaises, il y a certainement quelque chose de changé dans le monde : non pas que la culture européenne soit moins recherchée qu'autrefois, tout au contraire. Mais les peuples ont fait cette découverte : que l'Europe pouvait être combattue et même vaincue avec ses propres armes, et qu'il fallait lui emprunter sa culture intellectuelle aussi bien que ses procédés scientifiques pour les retourner contre elle.