‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 35 sur 40 · LES ASPIRATIONS DES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

LES ASPIRATIONS DES INDIGÈNES

Dans les pays indépendants, pas de difficulté : en Perse, au Siam et ailleurs, la réforme se poursuit avec plus ou moins d'habileté ou de bonheur.

Mais dans les possessions européennes, la lutte prend un autre caractère. Aux Indes, en Egypte et bientôt chez nous, quelques intellectuels, parce qu'ils sont frottés d'un certain vernis européen, se découvrent tout à coup une vocation d'hommes politiques. Ils frondent le gouvernement établi, réclament des droits, prétendent être placés d'emblée sur le même pied que les maîtres du pays et si ces derniers sont assez faibles pour leur céder, ils aviseront bientôt aux moyens de les mettre à la porte. Du reste, ces soi-disant civilisés s'appuient d'abord sur les éléments les plus fanatiques de la population, et emploient leur science à flatter les vieux préjugés. On l'a vu dans l'Inde ; et si le résident général n'y avait mis bon ordre, on l'aurait vu à Tunis. Quelle leçon 1 La culture scientifique devrait les dégoûter de l'Islam et leur premier geste est la formation d'une ligue pour la défense des institutions musulmanes !

Rien n'est nouveau sous le soleil. Rome, dans toute sa force et sur cette même terre d'Afrique, a eu ses Tacfarinas qui, après avoir combattu 90US ses étendards, tournaient contre elle sa propre tactique. Mais elle en est venue à bout; et elle est demeurée la maîtresse, jusqu'au jour

OÙ les institutions impériales ont été minées par des sentiments humanitaires fort semblables à ceux qu'on étale aujourd'hui.

Eh bien, j'admets qu'on doive étendre progressivement la représentation des indigènes dans les assemblées locales, en les faisant autant que possible délibérer séparément, ainsi que cela se passe dans la délégation indigène de Tunisie ; je verrai disparaître sans regret l'institution bâtarde qu'on appelle, en Algérie, la commune de plein exercice ; mais je ne comprends pas que l'on veuille en même temps réduire, dans les communes mixtes, les pouvoirs des administrateurs qui appliquent à cette population le régime paternel et la justice sommaire les mieux appropriés à ses mœurs. Je repousse de toutes mes forces l'idée d'une représentation indigène dans notre Parlement, conception qui a fait le malheur de nos vieilles colonies, et je demande à réfléchir avant d'approuver cette espèce de conseil suprême qui tiendrait ses assises à Paris.

S'il y a une vérité que l'on croyait définitivement établie par les récentes expériences coloniales, c'est que les colonies ne sont bien gouvernées que sur place. Il est plaisant d'entendre certains publicistes, naguère apôtres fervents de l'autonomie coloniale, soutenir maintenant le contraire et prôner, sous une forme à peine déguisée, le vieux système des rattachements qui paraissait condamné sans appel.

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Ce serait inexplicable si l'on ne connaissait la répugnance de ces idéalistes pour toute concentration vigoureuse du pouvoir exécutif. La société humaine est à leurs yeux une grande usine que l'on met en mouvement par une série de rouages plus ou moins automatiques. Le progrès consiste à emboîter l'un dans l'autre une série de conseils opérant, par des courroies de transmission, du centre aux extrémités et supprimant autant que possible l'intervention de la main de l'homme. Règle excellente pour l'industrie mécanique, déplorable dans ces œuvres coloniales qui exigent autant de vigilance que de souplesse. Si le gouverneur général de l'Algérie ou le résident de Tunis se laissent prendre les doigts dans l'engrenage et deviennent, comme on le dit, « prisonniers » de tel ou tel parti, qu'on les change; mais, lorsqu'ils remplissent courageusement leur devoir d'initiative et d'arbitrage, qu'on les laisse faire d'abord, qu'on les soutienne ensuite; alors ils ne seront les prisonniers de personne, — pas même de vous, mon cher contradicteur.

Car vous êtes le seul i\ ne pas vous apercevoir de votre injustice envers M. Alapelite. Lorsqu'il défendait les indigènes opprimés, vous le portiez aux nues et vous aviez raison. Mais le jour où la balance penche de l'autre côté, précisément en vertu de ce rôle d'arbitre qu'il remplit avec tant de tact et de [)rudence, lorsqu'il est amené à

défendre la colonie contre les prétentions excessives de certains indigènes, alors vous l'attaquez sans raison ni mesure, nous faisant ainsi pressentir quel genre de justice nous devrions attendre de ce comité que vous voudriez voir constituer à Paris.

Ainsi, mon cher philosophe, l'homme partial c'est vous, parce que vous êtes le prisonnier, non certes d'un parti, mais d'une idée, d'ailleurs fort généreuse; le sage arbitre, c'est lui, le représentant de la France, pareil au commandant d'un navire qui, les yeux fixés sur sa boussole, redresse de temps en temps le gouvernail et ne se laisse pas détourner de sa route.

Vous aurez beau faire, vous ne remplacerez pas le capitaine par un syndicat de matelots, même en y mêlant les visages bronzés des descendants de Jugurtha.

ENCORE LES INDIGENES

2 juillet 4912.

Au rédacteur du Temps.

Mon cher ami,

Nous sommes animés tous les deux d'un égal amour pour la France d'outre-mer. Nous pensons l'un et l'autre que la fondation de cette nouvelle France dans l'Afrique du Nord est un des plus grands événements du siècle. La race déchue, mais noble et guerrière, qui l'habite nous paraît digne de tous les égards. Elle est à nos yeux la collaboratrice indispensable de l'œuvre française. Nous sommes donc d'accord sur le but, mais nous différons sur les moyens. Puisque, avec votre courtoisie ordinaire, vous me mettez personnellement en cause, je dois résumer brièvement les cinq ou six raisons qui empêchent l'ancien résident à Tunis de vous suivre.

D'abord le ton même de votre polémique : il aurait été digne du Temps et de vous-même d'ouvrir une enquête impartiale sur la condition des indigènes en faisant la part du bien et du mal. Vous n'avez dressé qu'un réquisitoire. Au lieu de peser les griefs des indigènes, vous les épousez aveuglément. Certes, toutes les institutions humaines sont perfectibles. La France n'a pas cessé d'améliorer la condition de ses sujets ou protégés. Elle le fera encore. Mais elle entend choisir son heure et ne pas se laisser dicter des lois. Si vous voulez mesurer les effets d'une campagne regrettable, vous n'avez qu'à lire le premier numéro du journal Tout ou Rien que vient de fonder à Oran le digne, le sage, le lettré, le très prudent Aoued ould Ahmed ben Abdallah. Vous y trouverez que « la France actuelle est une nation inférieure ; qu'elle ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait;... qu'elle est cause que des milliers de travailleurs meurent de faim dans tous les pays pour n'avoir pas voulu, par orgueil, renoncer à deux provinces (c'est de l'Alsace-Lorraine qu'il s'agit), dont une grande partie de la population, après trois siècles de domination française, ne devait pas parler français... » Tel est le premier usage que nos clients d'Algérie font de la liberté de la presse et l'interprétation qu'ils donnent à vos enseignements.

Cet exemple et vingt autres semblables ne vous convaincront pas. Vous avez la foi, cher ami, et

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