ENCORE LES INDIGÈNES
la foi ne raisonne pas. Elle ne retient que les faits ou les opinions qui lui sont favorables. C'est ainsi que vous avez enrégimenté M. Jonnart sous votre bannière, un peu malgré lui, je suppose. J'ai eu la curiosité d'ouvrir le livre de son ancien chef de cabinet, M. Raymond Aynard, sur l'œuvre française en Algérie. On y lit, page 18 : « L'idée de faire appel aux élus des indigènes pour éclaircir les grandes questions oii leurs intérêts sont engagés et pour redresser les abus de notre administration peut paraître, quant à présent, tout à à fait plaisante. On ne voit pas, par exemple, ces délégués préconiser la réforme nécessaire des impôts arabes pour dégrever les petits aux dépens des puissants et des riches; bien au contraire, il est à craindre que le suffrage étendu ne serve qu'à créer parmi nos musulmans une nouvelle oligarchie et un nouveau mode d'exploiUition à leur détriment. » J'en conclus qu'il est imprudent de faire des concessions et que M. Jonnart serait bien étonné si l'on concluait de ses paroles que, pendant près de dix ans, il a couvert de sa haute autorité « un régime odieux d'arbitraire et de violence » et qu'il a été incapable de prendre aucune bonne résolution, parce quil était « le l)risonnier des colons ».
Vous auriez fait, selon moi, de meilleure besogne si vous vous étiez borné à combattre certains abus notoires, par exemple ceux de la commune de plein exercice. Mais vous enveloppez
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dans la même réprobation toutes les institutions françaises et vos critiques les plus acerbes sont dirigées contre les pouvoirs des administrateurs dans les communes mixtes. De sorte qu'à vous entendre tout est bon à jeter au feul Que voulezvous donc? Vous l'avez dit vous-même, jeter les indigènes en masse dans nos luttes municipales, afin de forcer les colons, déjà si divisés, à rechercher leur appoint pour former une majorité. On voit ici les conséquences : un nouveau ferment de discorde, des élections à coups de matraque et de revolver et finalement le plus parfait gâchis.
Autre cause d'erreur : vous confondez deuxchoses très différentes, l'égalité civile et l'égalité devant l'impôt. La première consiste essentiellement dans le respect de la loi musulmane : les indigènes la possèdent. La seconde est d'ordre administratif. Dans ce cas, il vaudrait mieux parler, non d'égalité, mais d'équité. Les indigènes ont tout intérêt à conserver la forme d'impôt à laquelle ils sont accoutumés : la dîme est en rapport avec le caractère intermittent de leur travail et de leurs récoltes. Les Européens accepteront plus volontiers une taxe foncière qui ne comporte aucune inquisition du fisc. Ils sont en train de l'établir en Algérie. Vous n'avez pas trouvé un mot pour les en féliciter. Vous ne serez pas content si l'on n'accorde pas aux indigènes l'égalité absolue. Voilà l'esprit de géométrie : périssent les Colonies plutôt qu'un principe.
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D'autre part, vous déclarez la guerre ;\ la religion musulmane et vous exprimez nettement l'espoir que la « science » détruira la croyance des indigènes. Un pareil aveu doit combler de joie les marabouts. C'est justement leur principal argument contre la culture française. On ne tient pas un autre langage chez les Senoussi et dans les zaouïas les plus fermées du Maroc.
Mais ce qui m'a surpris par-dessus tout, venant d'un ancien fonctionnaire tunisien, c'est que votre philippique ne fait à peu près aucune différence entre l'Algérie et la Tunisie. On s'imaginait en France que le régime du protectorat offrait plus de garanties aux indigènes et ménageait mieux leurs intérêts. Nous pensions tous qu'en maintenant l'autorité du souverain, en respectant les biens religieux, en évitant de porter la plus légère atteinte au statut des musulmans, en confirmant, contre la logique apparente, les exemptions d'impôts consenties par les anciens beys, en organisant des municipalités mixtes dont un indigène a toujours la présidence, même à Tunis — nous avions donné un grand exemple de tolérance, de mesure et d'humanité. C'est à peine si vous faites allusion, dans une toute petite phrase, à ces bienfaits réels. Vous vous gardez d'en présenter le détail : les lois musulmanes codifiées, les tribunaux indigènes réorganisés, l'impôt de capitation réduit de près d'un tiers. Tout cela ne compte pas à vos yeux. Et pourquoi? Parce que nous avons
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laissé au bey le pouvoir dont il jouissait sur ses propres sujets, en nous bornant à le contrôler et à le diriger. Il vous coûte de reconnaître que le bey avait autant d'intérêt que nous à contenir les écervelés qui troublaient sa capitale et menaçaient son trône. Vous ne voyez pas que l'essence du protectorat consiste à se servir d'un régime patriarcal dans l'intérêt de l'ordre et de la justice. Et vous, qui avez écrit plus de cent articles pour défendre le protectorat, vous qui demandez, pour le Maroc, un régime analogue, vous n'hésitez pas à le détruire, puisque vous réclamez, en faveur de vos clients, une représentation dans la métropole. Car enfin, si la Tunisie envoie des délégués soit au parlement, soit dans un petit parlement créé tout exprès pour eux, ces délégués deviendront les maîtres de la Régence et il ne restera plus au Bey que les yeux pour pleurer. On ne tardera pas sans doute à réduire également à néant le sultan du Maroc. Et vous aurez travaillé sans le vouloir à préparer l'annexion pure et simple, au détriment de la masse indigène, mais pour la plus grande gloire de M. Ali Bach Hamba.
C'est en vain d'ailleurs que vous vous défendez de conférer à vos clients des droits politiques. Est-ce que le droit d'envoyer à Paris des représentants élus n'est pas essentiellement politique ? Vous le sentez si bien vous-même que vous posez l'alternative d'une représentation indigène dans le parlement ou dans un conseil supérieur. Nous