‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 5 sur 40 · IL FAUT ABOUTIR · texte numérisé non relu

IL FAUT ABOUTIR

W octobre idH.

Deux paysans se rencontrent au marché pour échanger un bœuf contre six cochons. Là-dessus discussion, propos interminables, débinage réciproque de la marchandise : « Tes porcs sont Lrop maigres ! — Ton bœuf plie sur ses jarrets ! » On feint de rompre, on fait un tour sur la place, on revient en sifflotant d'un air détaché : manœuvre vieille comme le monde ; elle fut sans doute pratiquée au sortir du paradis terrestre. Mais en (in, il n'est bonne comédie qui n'ait son terme. Les deux compères, après avoir bien barguigné, s'asseyent, boivent chopine, et se tapent dans la main. Top ! marché conclu! Ladre qui s'en dédit! — Ou bien si l'un d'eux, trop irrésolu, ne peut se départir, qui de son bœuf, (|ui de ses cochons, s'il écoute tous les avis et ne se décide pour aucun; s'il surfait tellement sa marchandise que

tout accord devient impossible, — ses voisins se moquent de lui, son cas est illustré par plusieurs douzaines de contes et de proverbes. C'est l'àne de Buridan et ses deux bottes de foin. C'est Dindenaut avec ses moutons. C'est le meunier qui voudrait contenter tout le monde « et son père ». C'est Panurge consultant pour savoir s'il se doit marier, mais ne pouvant s'y résoudre par crainte de devenir... ce que vous savez. De tout temps nos aïeux ayant bon pied, bon œil et la main leste, se sont égayés aux dépens des indécis et des impuissants. Que diraient-ils présentement du marchandage de Berlin? Est-ce parce qu'il s'agit du Maroc au lieu d'un bœuf, du Congo au lieu de six cochons que la comédie échappe au ridicule? Au mois d'août dernier, nous estimions, comme Henri IV, que Paris vaut bien une messe, autrement dit que le Protectorat du Maroc ne serait pas trop payé par l'abandon d'un partie du Congo. A présent que nous touchons au but et que nous croyons tenir le bœuf, nous versons des larmes de crocodile sur nos six cochons. Nous assistons au défilé patriotique de tous les Jules Favre , nombreux dans notre pays, et d'ailleurs très respectables, qui s'écrient : « Pas une pierre de nos forteresses! pas un pouce de notre territoire! » ces « pierres » et ces « pouces » fussent-ils au centre de l'Afrique. Un homme d'Etat, et non des moindres, a même trouvé cette formule admirable : « Eh quoi ! nous allons mutiler le Congo,

notre seule colonie équatoriale ?» — Comme si c'était un avantage, pour une colonie, d'être située dans l'Equateur ! Naturellement ces protestations sont accompagnées du dénigrement des deux royaumes de Fez et de Marakech dont le protectorat nous serait attribué.

Eh! sans doute! le Congo a une valeur. Qui le conteste? S'il n'en avait pas, pourrait-on l'offrir en échange de quoi que ce soit? Il faut se demander seulement quelle serait la situation du gouvernement français en cas de rupture. On lui rappellerait ([u'il y a six ou sept ans, il a acheté à trois puissances le droit de contrôler le Maroc ; que chacune de ces puissances — Angleterre, Espagne, Italie — a touché le prix du marché, à savoir : l'Angleterre, l'Egypte et Terre-Neuve ; l'Espagne le terrain qu'elle occupe au Maroc sans notre permission ; l'Italie, la Tripolitaine où elle vient d'entrer. Nous seuls, faute d'avoir payé à temps le désistement de l'Allemagne, nous, qui avons fait au Maroc les plus gros sacrifices en hommes et en argent, nous serions exclus des bénétices de l'opération, ou renvoyés devant je ne sais quel aréopage européen chargé de nous ligoter! Cette situation serait lellement intolérable que, plutôt que de la supporter indéfiniment, il vaudrait mieux, oui certes, il vaudrait mieux la trancher une bonne fois par une guerre qui nous délivrerait de tous les mensonges de pénétration pacifique, de mandat international, de respect de

l'Europe et autres billevesées dans lesquelles nous trébuchons depuis cinq ans. Ah ! l'Italie n'a pas fait tant de façons, ni l'Espagne non plus. L'une et l'autre ne se sont inspirées que de l'intérêt national. L'Italie particulièrement a joué sa partie si juste, que l'adversaire paralysé esquisse à peine un semblant de résistance. Nous demandons que la France ne se montre ni moins résolue ni moins habile que ses deux sœurs latines et nous avons confiance dans la fermeté du gouvernement actuel pour clore ce grand débat.

L'ŒUVRE DE M. GAILLAUX

%1 décembre 4911.

On peut penser tout ce qu'on voudra du caractère de M. Caillaux. D'aucuns disent qu'il est vif, péremptoire et même un peu cassant. Mais on ne peut lui refuser le mérite d'être un homme d'action : qualité rare par le temps qui court.

Il est et il restera devant l'histoire le principal artisan de la convention franco-allemande. C'est ce que tant d'impuissants ne peuvent lui pardonner. La Chambre, un instant dominée par sa parole claire et précise, n'a pas tardé à se ressaisir. Elle s'est dédommagée d'une sagesse qui lui pesait par un débordement de politique sentimentale. Ce sera bien autre chose au Sénat. M. Caillaux sera mis sur la sellette par tous les anciens présidents du Conseil, par les ministres passés ou futurs, dont quelques-uns ont trempé dans l'alïaire du Maroc, mais dont aucun n'a été

de taille à la résoudre. Ils auront beau jeu à critiquer le seul homme qui ait regardé la situation face à face et qui ait eu le courage de la trancher.

Savez-vous ce qu'on lui pardonnera le moins ? précisément ce qui, à nos yeux, lui fait le plus d'honneur: d'avoir rompu avec la politique d'Algésiras. Songez donc ! depuis plus de cinq ans, tous les ministres qui se sont succédé au pouvoir nous ont vanté ce fameux traité. Bien plus, M. Clemenceau a été renversé pour avoir laissé entendre qu'il ne valait rien. Gomment voiilez-vous que tant de députés et de sénateurs, dont les uns ont grandi, les autres vieilli dans la fade atmosphère de ce pacte international, changent brusquement leur fusil d'épaule et admettent qu'il fallait faire des sacritices pour s'en débarrasser? ou bien, s'ils l'admettent, comment ne rechercheraient-ils pas curieusement, dans le nouveau traité, les vestiges d'un régime qui leur est cher? En réalité, on leur avait toujours caché le véritable état de choses au Maroc. M. Caillaux lui-même n'a pu tout dire, parce qu'il lui aurait fallu mettre en cause la politique de ses prédécesseurs. Il s'est contenté d'aftirmer sobrement que l'acte d'Algésiras nous créait des devoirs sans nous donner les moyens de les accomplir.

Nous qui n'avons pas les mômes motifs de réserve, nous devons rappeler ce qu'était pour la France le Maroc d'hier. Nos officiers de police,

investis d'un mandat « européen », n'avaient pas le droit d'opérer à quelques kilomètres des ports dont ils avaient la garde. Les autorités locales ne leur prêtaient aucun concours. A Rabat, le capitaine Michaud, commandant le détachement et campant hors des murs, se vit un jour refuser les clefs de la ville ! Dans la Ghaouia, en pleine occupation française, nous n'osions ni faire un chemin de fer digne de ce nom, ni construire une maison pour abriter notre général, ni capter une source dont le débit abondant aurait alimenté le camp et la ville de Casablanca. Même difficulté pour la création d'un égout dans cette ville infecte. Parcimonieusement, la commission des Travaux publics, qui fonctionnait sous l'œil jaloux des diplomates, allouait, pour ce double travail de première nécessité, une somme dérisoire.

C'est du reste à Tanger même qu'il fallait apprécier les beautés d'Algésiras. Les commissions se superposaient les unes aux autres, ou bien pour la délibération la plus simple il fallait faire le tour des légations, recueillir des signatures, palabrer éternellement sans avancer d'un pas. La partie des recettes douanières que le traité d'Algésiras affectait aux Travaux publics, au lieu d'être employée d'abord sur un seul point et de servir de gage i\ un emprunt, était dispersée en poussière de petites dépenses insuflisantes sur toute la cote. Le corps diplomatique étendait chaque jour ses attributions et visait à régler les

affaires de tout l'empire, autant dire à paralyser le corps tout entier.

Sait-on que les petits Etats, au lieu de nous aider, se montraient le plus souvent hostiles? que la Hollande et la Belgique se distinguaient par leur mauvaise volonté? qu'un fougueux représentant de l'Espagne, frère du ministre d'État du Pape, nous créait toutes les difficultés imaginables? Nos infortunés compatriotes souffraient en silence toutes ces piqûres et le ministre des Affaires étrangères se gardait bien d'en parler à la tribune. Pendant que nous nous débattions à Tanger contre M. Merry Del Val, il n'était question à Paris que des bons sentiments de l'Espagne !

A la douane, on nous laissait à peu près tranquilles, parce que la douane rapporte de l'argent, qu'il fallait payer les créanciers et que le Maghzen encaissait le surplus. Mais nous étions si peu les maîtres, que nos agents ne pouvaient rien contrôler en dehors des ports, et que sur toute la côte, la contrebande se faisait ouvertement. Et puis le ministre des Finances, El Mokri, commençait à trouver notre administration bien rigide. Il avait entrepris de retirer à M. Gaston Guiot, le distingué représentant de la Dette, le pouvoir de décision qui lui était conféré par la dernière convention avec la France. Si nous étions demeurés sous le régime d'Algésiras, toute cette œuvre admirable pouvait être remise en question^

Faut-il rappeler l'incertitude de la propriété, la sourde mauvaise volonté des caïds, l'impossibilité pour les Européens de créer une exploitalion agricole sérieuse, l'insécurité des pistes, les courriers dévalisés ou tués entre Rabat et Casablanca? 11 est impossible de tout énumérer. Nous en appelons seulement aux nombreux voyageurs qui ont visité le Maroc.

Mais ce qu'il faut dire, et ce que la Chambre paraît avoir oublié, c'est qu'après Algésiras, tous les établissements faits par nous depuis cinq ans, y compris ceux de Casablanca et d'Oudjda, restaient absolument précaires. Combien de fois nos ministres n'ont-ils pas déclaré, aux applaudissements du parlement, que cette double occupation était purement temporaire, et que la France retirerait ses troupes aussitôt que la police du pays serait suffisamment assurée ! Et il leur était impossible de tenir un autre langage, puisque le préambule d'Algésiras proclamait la souveraineté du sultan et l'intégrité de son territoire. Un brusque déplacement de majorité, qui aurait placé le gouvernement français dans la dépendance du parti socialiste, pouvait entraîner l'évacuation complète du Maroc et la perte de tout le terrain conquis.

Enfin — on ne l'a pas assez clairement montré dans la dernière discussion — l'accord de 1909 avec l'Allemagne ne nous assurait aucune stabilité. Que disait l'Allemagne? Elle reconnaissait à

la France un intérêt politique spécial au Maroc et le droit d'y faire régner l'ordre. Mais admettaitelle par là l'occupation permanente de tout ou partie de l'empire chérifien ? Nullement ! Cette déclaration beaucoup trop laconique pouvait s'interpréter de bien des manières. Par exemple, l'Allemagne pouvait soutenir que nous devions agir dans tout le Maroc comme autrefois sur la frontière algérienne, par des incursions rapides suivies d'une prompte retraite : telle, jadis, l'expédition du général de Wimpfen dans le Sud Oranais. En un mot, les Allemands étendaient au pays tout entier le droit de suite que nous tenions du traité de 1843, mais ils auraient pu s'appuyer sur l'acte d'Algésiras pour réclamer notre départ aussitôt l'ordre rétabli.

Et c'est probablement ce qui serait arrivé si M. Gaillaux avait refusé de négocier. On lui a beaucoup reproché de n'avoir pas envoyé un bateau à Agadir après l'arrivée du navire allemand. Ce reproche est tout naturel dans la bouche de ceux qui ne rêvent rien de mieux au Maroc que la continuation du gâchis international. Quelle aurait été, en effet, la conséquence de cette démonstration navale, même en supposant qu'aucun conflit ne se fût produit entre les marins des deux nations? L'Angleterre aurait bientôt suivi, puis l'Espagne, puis toutes les puissances qui se piquent d'avoir une flotte dans la Méditerranée. On aurait eu, sur les côtes du Maroc, un

spectacle analogue à celui qu'on a vu tant de fois en Macédoine ou en Crète. Les Allemands n'auraient pas pu débarquer; mais, furieux d'avoir donné un coup d'épée dans l'eau, — c'est le mot — ils auraient réclamé le retour pur et simple à l'acte d'Algésiras. Ils nous auraient dit: « Maintenant que l'ordre règne à Fez, à Casablanca et à Oudjda, votre droit politique est épuisé. Rentrez chez vous. » Et, même le texte de 1909 à la main, nous n'aurions rien eu à répondre. Ils auraient refusé de renouveler le bail de la police qui expirait en 1912. Enfin ils auraient pu demander que l'administration des douanes fût placée sous le contrôle direct des puissances, conformément aux stipulations de l'acte d'Algésiras. L'Angleterre n'aurait fait aucune objection, car elle s'arrange très bien du régime international dans les environs de Gibraltar ; et comme l'opposition ne serait pas venue de son chef, nous n'aurions pas eu le droit de nous plaindre à Londres.

Il en aurait été de même si, à la fin du mois d'août, les négociations avaient été rompues. L'Allemagne n'avait pas besoin de mobiliser. Algésiras lui fournissait des armes suffisantes; à moins que nous eussions refusé carrément de retirer nos troupes. Mais alors c'était la guerre. Ceux qui acceptent celte éventualité devraient le dire nettement. M. Cailiaux a préféré la solution pacifique ; et si la nation s'est montrée à la hauteur des circonstances, si, par son attitude, elle a soutenu le

gouvernement au cours d'une longue et pénible négociation, nul ne peut dire qu'elle regrette aujourd'hui d'avoir obtenu, sans tirer l'épée, le protectorat du Maroc.

Avec un coup d'œil qui l'honore, le président du Conseil a pensé qu'il fallait à tout prix rompre cette ceinture internationale qui menaçait de nous étrangler en Afrique, comme jadis les traités de la Barrière nous ont arrêtés sur l'Escaut et sur la Meuse. Pas un instant il n'a été dupe des illusions du quai d'Orsay, où l'on s'imaginait bonnement que les puissances nous laisseraient faire et que nous pourrions nous emparer du Maroc par une sorte de pénétration clandestine. Il lui a semblé qu'il fallait aborder l'obstacle de front et faire disparaître, en traitant avec l'Allemagne, la source principale des difficultés que nous rencontrions depuis dix ans.

C'est exactement le 17 août que son influence s'est fait directement sentir et qu'on s'est acheminé vers un dénouement acceptable. Grâce à lui, la presse française, orientée jusque-là vers une conférence, a changé de ton. A la même époque, notre ambassadeur à Berlin a reçu pour la première fois des instructions écrites en vertu desquelles il devait poser la question du Maroc avant d'envisager les compensations territoriales.

Et non seulement dans cette circonstance le président du Conseil a fait preuve d'un jugement très sûr, mais encore il a eu le courage, difficile

LA NÉGOCIATION ALLliMANDE ÎJ8

pour un ministre français, d'endosser l'impopularité qui s'attache toujours, chez nous, à une tractation directe avec l'Allemagne ; et il l'a fait sans rien compromettre des amitiés de la France, sans rien faire qui fût de nature à sacrifier la dignité du pays ou à changer le système de ses alliances.

Il ne se faisait d'ailleurs aucune illusion sur l'accueil qui l'attendait, sachant que les nations, comme les femmes, n'apprécient les cadeaux qu'à la condition de ne pas les payer. « Il est possible, disait-il à un ami, que je sois renversé. Mais si je contribue, pour ma part, à donner le Maroc à la France, j'aurai atteint mon but. Après, on fera de moi ce qu'on voudra. »

Nous trouvons, quant à nous, que le Parlement agirait sagement en maintenant aux affaires un ministre énergique, ce ministre eût-il quelquefois la main un peu rude. Dans tout autre pays, on lui permettrait au moins de mener jusqu'au bout, par un arrangement avec l'Espagne, l'œuvre qu'il a si bien commencée. Son autorité, si elle était fortifiée par un vote solennel de confiance, pèserait d'un poids très lourd dans cette négociation espagnole moins périlleuse, mais presque aussi épineuse que la première. Il est triste de constater que la durée de nos ministères est d'autant plus problématique qu'ils rendent plus de services au pays et qu'ils assument plus de responsabilité.

Quelque parti que prenne le parlement, et en supposant, comme il arrive trop souvent, que

M. Caillaux soit enseveli dans son triomphe, nous ne doutons pas que l'heure de la réparation ne sonne bientôt pour lui.

Il pourra dire, comme le vaillant soldat de Mérimée au camarade qui lui tendait la main après l'assaut : « f. .., mon cher! mais la redoute est prise I »

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