‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 6 sur 40 · L'ACCORD FRANCO-ALLEMAND DEVANT LE SÉNAT · texte numérisé non relu

L'ACCORD FRANCO-ALLEMAND DEVANT LE SÉNAT

3 janvier ■/,9f2.

Comme nous l'avions prévu, les rivalités personnelles et les récriminations inutiles ont tenu une large place dans les premières délibérations de la Commission sénatoriale. Tout l'essentiel ayant été dit à la Chambre pour ou contre le traité, nos Pères Conscrits, jaloux de maintenir le prestige de la Haute Assemblée, se sont mis en quête de révélations sensationnelles. Il s'est trouvé des hommes graves de langage et de complexion, considérables par les services rendus pour peser, dans une balance infiniment sensible, les paroles échangées entre notre ambassadeur et le ministre allemand. Le sort de la République et la paix du monde ont paru attachés à la question de savoir lequel des deux, en regardant l'autre, a prononcé le premier ces deux syllabes

magiques : Con-go, qui devaient être le « Sésame, ouvre-toi » du Maroc. Et l'histoire est si difficile à écrire, qu'à six mois de distance nous ignorons encore si M. Gambon a d'abord allumé son cigare et si M. de Kiderlen lui a demandé du feu, ou si c'est l'inverse.

Pour nous, simples citoyens, une seule chose importe : c'est de savoir si on a bien fait de traiter avec l'Allemagne. M. Pichon prétend que non, et que l'accord de 1909, élaboré par lui-même, suffisait. On aurait donc à son avis payé très cher un droit qu'on possédait déjà.

Notre ancien ministre des Affaires étrangères nous paraît avoir la mémoire un peu courte. Voici en quels termes le prince de Bûlow caractérisait devant le Reichstag l'arrangement de février 1909 dans la séance du 29 mars de la même année : « Cette convention assure à la France, spécialement intéressée au maintien de l'ordre dans ce pays, une influence politique légitime, sans lui donner la possibilité de s approprier le Maroc sous une forme quelconque ». Il y a loin de là au protectorat, même le plus mitigé. Cette interprétation qui, à aucun moment, n'a été contestée par le gouvernement français, permettait aux Allemands d'intervenir toutes les fois que nos entreprises au Maroc prendraient la tournure d'une prise de possession.

Il serait difficile d'ailleurs de connaître la véritable pensée du gouvernement ou celle du parle-

LA NÉGOCIATION ALLLJIAXDE 59

ment français sur la convention de février, attendu que cette convention n'a jamais fait, chez nous, l'objet d'une discussion publique. Lorsqu'au printemps de 1909 M. Pichon eut l'occasion de s'expliquer au Sénat sur les difficultés intérieures du Maroc, il ne dit pas un mot de l'arrangement avec l'Allemagne ; et au mois de novembre suivanf, pendant deux longues discussions devant la Chambre, il n'en parla que tout à fait incidemment pour constater que les Allemands remplissaient bien leur engagement. Le texte même du traité, si l'on peut donner ce nom à une simple déclaration assez vague, n'a été officiellement publié que dans le Livre Jaune du mois de novembre 1910, soit plus de dix-huit mois après la signature.

Ce silence du parlement, on pourrait presque dire cette indifférence de l'opinion publique font un contraste saisissant avec les passions soulevées parla longue négociation de 1911. Puisque tant de députés et de sénateurs prétendent aujourd'hui que l'accord de 1909 était suffisant, comment se fait-il que pas un d'entre eux, — vous entendez : pas un! — ne soit monté à la tribune pour en discuter le contenu et pour en préciser la portée? Si, comme on l'assure, cet acte devait être interprété comme un consentement de l'Allemagne au protectorat français — alors que M. de Biilow disait tout le contraire, — pourquoi n'a-ton pas mis notre gouvernement en demeure

d'opposer sa thèse à celle du chancelier? En réalité, il y avait détente entre la France et l'Allemagne, rien de plus. Notre situation au Maroc n'était point essentiellement modifiée. C'est encore M. Pichon lui-même qui va nous le dire. Au Sénat, le 24 juin 1909, il s'écrie : « Nous ne rêvons d'aucune action nouvelle au Maroc. Nos intérêts et nos droits dans ce pays sont aujourd'hui ce qu'ils étaient hier... » Et, fidèle à l'attitude de neutralité qui, selon l'expression de M. Delafosse, nous avait déjà coûté si cher, n'admettant pas un instant qu'il eût les mains déliées par l'accord du mois de février précédent, il ajoutait : « De même que nous avons refusé de prendre parti pour Moulay Hafid contre Abd el Aziz à l'époque où l'un et l'autre se disputaient le trône, de même nous nous refusons de la manière la plus absolue à nous mêler aux querelles intérieures qui peuvent aujourd'hui se produire dans le même pays. » [Très bien! très bien !)

On le voit, le ministre soutenait alors et le Sénat approuvait une politique de réserve diamétralement opposée à la politique d'intervention qui a prévalu en 1911 et qui a nécessité un nouvel accord avec l'Allemagne.

Cependant, dès 1909, les événements se précipitaient et le mauvais vouloir du sultan Moulay Halid motivait de notre part des observations sévères. Devant la Chambre, dans les séances des

22 et 23 novembre 1909, le langage du ministre fut un peu plus ferme. Toutefois, même alors, il n'était pas libre d'agir, parce qu'il aurait rencontré l'opposition de l'Allemagne et celle de toutes les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras. Certes, nous ne faisons pas un crime à M. Pichon de sa timidité : elle était commandée par les circonstances. Mais il ne convient pas de dire aujourd'hui que, dès cette époque, nous avions les mains libres. Qu'on relise le discours de l'ancien ministre des Affaires étrangères : on verra combien son programme était forcément modeste. Qu'il soit question du territoire de la Chaouia, de la ville de Casablanca, ou même de la zone frontière, c'est toujours le même refrain : « Le gouvernement français, dit-il, n'a pas l'intention d'exercer une occupation définitive. » Aux applaudissements de la Chambre, il indique minutieusement à quelles conditions nos troupes devront se retirer pour faire place à une police indigène, organisée « sur le modèle de celle des ports », laissant dans le doute si nos officiers agiront au titre français ou seront investis d'un mandat international. Les conditions de cette évacuation progressive seront, il est vrai, assez difficiles à remplir. Le paiement de l'indemnité de guerre imposée au sultan est réparti sur un grand nombre d'annuités. Jusqu'à son acquittement complet nous conserverons des gages. Mais un revirement politique pouvait amener, par voie d'emprunt, le

remboursement anticipé de la dette contractée par le Maroc envers le gouvernement français, comme cela s'était passé pour l'Espagne en 1860 après l'expédition de Tétouan et la saisie des douanes. Il aurait alors fallu tenir, coûte que coûte, notre promesse d'évacuation : le Maroc aurait été perdu pour nous. Et le ministre terminait son exposé par ces paroles significatives : « Nous n'avons jamais songé, nous ne songeons pas à sortir des limites fixées par l'Acte d'Algésiras... Jusqu'au jour où nous aurons obtenu toutes les satisfactions que nous avons réclamées, nous ne pouvons nous dessaisir d'aucun des gages qui sont en notre possession. »

Possession, comme on le voit, absolument précaire. Si, dans les délibérations du Sénat, la discussion est portée sur ce terrain, le gouvernement actuel sera en droit de répondre ; « Ce que nous avons payé, c'est la liberté que vous n'aviez pas, c'est la transformation d'un titre contestable en titre définitif; c'est l'affranchissement d'un régime détestable qui gênait tous nos mouvements : c'est en un mot le Protectorat. »

Page 1