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LA DEMISSION DE M. DE SELVES

11 janvier 1912.

Si un étranger avait parcouru, mercredi matin, la presse française, il se serait demandé quel événement épouvantable mettait tout à coup la France en émoi. Voici quelques échantillon de ce style émouvant : « ... Un pays comme le nôtre ne peut consentir à rester plus longtemps livré, dans les ténèbres de l'irresponsabilité, à l'anarchie et aux pires aventures... » {République frmiçaise.) « Sept années d'imprudence, d'imprévoyance, de diplomatie à la fois mégalomane, occulte et déloyale nous ont conduit au chaos le plus funeste. » {Humanité.) «... S'il fallait établir que l'anarchie organisée est la plaie de notre République et le perpétuel fléau de notre action extérieure, était-il permis d'en étaler un exemple plus complet, plus significatif et plus monstrueux ? etc., etc. » {Eclair.)

Traduisons ce pathos en langage vulgaire. A la suite d'une négociation plutôt heureuse et dont tout le monde, sauf les Français, considère que l'issue nous est favorable, la France a établi son protectorat sur le Maroc. Mais certaines divergences s'étant produites entre le président du conseil et le ministre des Affaires étrangères, celui-ci a donné sa démission. Voilà tout. C'est le cas de dire : que de bruit pour une omelette au lard !

Si encore le fait était sans précédent ! Mais, en 1896, M. Léon Bourgeois a remplacé, dans les mêmes conditions, M. Berthelot, qui était pourtant un grand savant, et que cette retraite n'a nullement diminué. En 1903, M. Rouvier a remplacé M. Delcassé dans des circonstances infiniment plus graves, puisqu'on était en pleine période de tension avec l'Allemagne. Enfin, l'Allemagne elle-même, ce pays de la hiérarchie classique, cette terre bénie de l'impéralisme, n'est pas à l'abri de ces petites secousses. Si, malgré quelques tiraillements dont l'écho est arrivé jusqu'à nous, le ministre des Affaires étrangères ne s'est pas brouillé avec le chancelier, celui des Colonies, M. de Lindequist, a protesté, par sa démission, contre les concessions faites à la France. 11 n'était donc pas besoin d'emboucher la trompette des grands jours pour annoncer un événement aussi prévu et, disons-le, aussi opportun que le départ de M de Selves.

Mais voilà. Les étrangers, qui nous jugent sur le langage de nos journaux, commettent la même erreur que lorsqu'ils apprécient l'état de nos mœurs d'après notre littérature. S'ils nous pratiquaient davantage, ils sauraient qu'il y a chez nous deux états d'àme : le Français qui cause et qui exprime son avis, avec beaucoup de bonhomie et de simplicité, et le Français qui parle ou qui écrit pour le public. Le premier disait hier tranquillement : « M. de Selves était un bon préfet de la Seine ; il est un moins bon ministre des Affaires étrangères. » Et le second — c'est quelquefois le même — travaillant pour son journal, s'écrie : « Pauvre France! jusques à quand, etc. »

Si c'était possible, je crois que le mieux, pour M. de Selves, serait de retourner à sa préfecture, comme M. Berthelot, après son passage au quai d'Orsay, reprit ses expériences chimiques, où il était passé maître. Les Parisiens ne lui en voudraient nullement de son tour de valse diplomatique. Ils en feraient au besoin un héros, comme ils firent de M. Lépine après sa petite promenade en Algérie. Cet homme calme et souriant — je parle de M. de Selves — reprendrait sans effort des fonctions délicates, mais qui comportent, chez celui qui les occupe plus encore qu'il ne les exerce, un minimum de responsabilité. Bien secondé par des chefs de service éminents, fermant les yeux sur les fantaisies d'un conseil municipal qui échappe entièrement à son con-

trôle, il continuerait à régner sur une ville assurément mal tenue, mais pleine de séduction et accoutumée de longue date au régime indulgent du laisser faire. Trop heureux s'il s'était contenté de ce rôle décoratif! Il aurait pu, dit-on, sans rien changer à sa manière, passer de l'Hôtel de Ville à l'Elysée. Tout porte à croire qu'il aurait été un très beau président. Mais tenir entre ses mains la fortune extérieure de la France ; écarter de son entourage les brouillons et donner sa confiance aux hommes sérieux et modestes qui ne se mettent pas en avant ; prendre, au lieu d'une machine toute faite, dont les rouages sont convenablement graissés, un ministère en désarroi dans lequel personne n'est à sa place ; reconstruire l'instrument détraqué dans le temps même qu'il fallait s'en servir pour l'opération la plus difficile que nous ayons attaquée depuis quarante ans, — c'était évidemment plus qu'on ne pouvait lui demander.

Qu'à côté de lui, et même en dehors de lui, le président du Conseil ait eu sa diplomatie et l'ait imposée à son collaborateur, c'était une des conséquences de la situation. M. Gaillaux est vraiment bien bon de s'en défendre. Son seul tort est d'avoir cherché, dans un ministre de son choix, plutôt la docilité présumée que la compétence. L'exemple de M. Briand, lors de la formation de son second ministère, aurait dû lui enseigner qu'un chef de gouvernement ne gagne rien à

écarter les hommes énergiques parce qu'ils passent pour indépendants. Mais une fois dans le feu de la bataille, le résultat seul importe ; et si le divisionnaire paraît insufilsant, le général en chef a toujours le droit de donner des ordres directs au brigadier. En diplomatie plus encore qu'à la guerre, le chef seul est juge des mesures à employer. Vraiment, les accès de pudeur de nos honorables sénateurs me donnent envie de rire. Aux grandes époques de notre histoire, s'ils avaient eu voix au chapitre, nous n'aurions jamais signé ni la paix de Vervins, ni celle de Westphalie, ni tous les glorieux traités qui ont fait la grandeur de la France; car, à côté du négociateur officiel, on rencontrait toujours quelque agent oflicieux qui préparait les voies et faisait, dans l'ombre, le plus gros de la besogne. Je n'en veux point à Richelieu d'avoir employé le Père Joseph; et telle est même l'impudeur de mon patriotisme, que la vertu de Louise de Kéroualle, sacriliée sur l'ordre exprès de Louis XIV, me paraît de peu de poids au prix de l'alliance avec le roi d'Angleterre.

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