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APRES LA BATAILLE

13 février 1912,

Est-ce bien « bataille » qu'il faut dire, à propos de la discussion du traité franco-allemand? A considérer les choses du dehors, ce serait plutôt une de ces grandes manœuvres dont le thème est fixé d'avance et dont le dénouement final ne saurait varier. Car tout le monde savait, surtout au Sénat, que le rejet du traité était à peu près impossible.

Toutefois, on comprendrait bien mal ce grand débat si l'on y voyait un simple exercice de rhétorique. Quand l'avenir de la nation même est en jeu, quand il s'agit pour elle de frayer sa route à travers mille écueils et de créer plutôt que de subir sa destinée, les luttes de la tribune ont une tout autre portée. C'est proprement un examen de conscience national. Il en serait ainsi dans tous

s pays libres. Mais plus que les autres encore,

le peuple français a besoin de lumière. Il veut comprendre ce qu'il fait et pourquoi il le fait. Chez nous, plus de monarchie suivant une politique de famille : pas d'aristocratie, gardienne de certaines traditions. Notre reine s'appelle la Raison, et c'est encore à elle que les partisans des régimes déchus sont forcés de s'adresser, quand ils veulent se faire écouter. Toutes les parties de l'àme française, avec ses souvenirs et ses espérances, ses amours et ses haines, ses violentes contradictions et ses aspirations communes, viennent ainsi se heurter au grand jour de la discussion publique. Ce spectacle d'une nation qui se cherche, pour ainsi dire, n'est pas sans grandeur; et si l'on songe aux progrès qu'elle a faits dans l'intelligence de ses intérêts extérieurs, il n'est pas sans utilité.

La discussion du Sénat fut, dans ce sens, particulièrement représentative des grands courants d'opinion qui divisent le pays, et dont chacun a quelque chose de légitime. Les orateurs de droite ont apporté leurs préjugés tenaces contre toutes les œuvres de la République, mais aussi ce patriotisme irréductible qui ne veut rien céder du patrimoine de la France et qui, même au Maroc, même au Congo, demeure obstinément fidèle au souvenir de r Alsace-Lorraine. Si leur critique est souvent injuste, s'ils comprennent mal le sens et la portée lointaine de l'évolution coloniale, ne représentent-ils pas cette partie de notre àme qui ne

peut et ne veut rien oublier? A leur manière ils entretiennent une flamme sacrée, lis auraient seulement plus d'autorité s'ils faisaient un effort pour dominer leurs passions et pour apporter, dans les questions de politique extérieure, ce loyal concours qu'en Angleterre, par exemple, les partis d'opposition ne marchandent jamais au gouvernement. Cet effort dépasse encore les limites de notre éducation nationale. Tout le monde parle d'abaisser les armes des partis devant l'intérêt supérieur de la France, mais personne ne le fait encore, parce que chacun conçoit cet intérêt sous une forme différente. On s'étonnera plus tard de la campagne violente menée contre le traité qui vient de nous assurer le protectorat du Maroc. En attendant, nous savons une fois de plus qu'à droite, la fraternité française ne s'étend point au delà de la solidarité du champ de bataille et que, sur le terrain pacifique de la diplomatie, les adversaires de nos institutions ne désarment pas. C'est pourquoi nous avons souffert de voir quelques excellents républicains faire cause commune avec cette opposition intransigeante.

M. Méline s'est fait l'organe de la France laborieuse, mais conservatrice et défiante, dont l'idéal serait de fermer le territoire français à la concurrence des produits coloniaux et de réserver les colonies au monopole de notre commerce. Conception surannée mais vivace, qu'on rencontrera toujours devant soi quand on voudra

construire la plus grande France. Par des arguments du même genre, on aurait pu, sous l'ancien régime, maintenir les douanes de province à province. Il faudra du temps pour enseigner aux Français que la liberté commerciale est, dans une colonie naissante, le plus énergique des stimulants et qu'elle est créatrice d'une richesse qui, en fin de compte, profite à tous les citoyens. Mais puisque ce préjugé est encore fort répandu, il était bon d'en faire, à la tribune du Sénat, l'objet d'une discussion contradictoire.

Le discours de M. Ribot est certainement l'un des plus beaux qu'ait prononcés ce prince des orateurs parlementaires. Là aussi la haute signification de son langage et, si j'ose dire, sa puissance représentative l'emporte encore sur le mérite de la forme. Nous n'avons pas toujours été d'accord avec cet éminent homme d'Etat. Nous nous sommes permis parfois de critiquer cette politique expectante, cette prudence excessive de « Fabius Cunctator » sur laquelle il s'est expliqué d'ailleurs avec une entière franchise, en rappelant ses anciennes préférences pour le maintien du statu quo au Maroc. Il nous semble au contraire qu'on a beaucoup trop tardé à faire valoir nos droits de voisinage et de contrôle sur ce pays barbare, et que l'imbroglio diplomatique, si iinement analysé par le grand orateur, a été bien près de nous rejeter derrière la muraille infranchissable de l'Atlas. Mais nous n'attachons

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que plus de prix à radhésion solennelle que cet esprit distingué, un peu dédaigneux, vient de donner au protectorat marocain et à sa magnifique profession de foi dans les destinées de notre pays. M. Ribot, c'est la haute bourgeoisie française, avec sa culture intense, sa belle tenue morale, sa connaissance profonde du passé, son goût pour les idées libérales et son esprit critique, peu enclin aux nouveautés. C'est une intelligence probe et hautaine qui s'efforce d'adapter les principes supérieurs au cours variable de la politique. Il représente donc toute une classe d'hommes, l'élite, à vrai dire, de notre pays. On sait du reste les résistances plus ou moins déclarées que l'extension de la France africaine a rencontrées parmi ces défenseurs de l'unité nationale. Tant qu'une idée n'a pas été soumise au crible de leur critique, elle n'a pas tout à fait acquis le droit de cité. Mais, parmi ces sages, M. Ribot est un de ceux qui ont le plus d'avenir dans l'esprit. Très hardi à Madagascar, il a hésité longtemps sur l'affaire du Maroc. Mais, aujourd'hui, il nous en a dit les raisons; avec quelle sérénité, quelle ampleur de vues, quelle calme et impartiale justice, ceux qui ont entendu ou lu son discours peuvent en témoigner. Aussi sa noble parole a fait événement. C'est, en quelque sorte, la réception du Maroc à l'Académie française, en passant par celle des Sciences morales. Et combien dans un tout autre genre, avec

beaucoup moins de portée pratique, le discours de M. Clemenceau a été significatif! D'aucuns ont dit que « le vieux lutteur » était fatigué. Je n'en crois rien. Seulement ce sont les générations nouvelles qui ont changé de tendance et de méthode. La harangue de M. Clemenceau répond au genre d'éloquence qu'on appréciait surtout dans ma jeunesse. On adorait un orateur qui, à propos d'une question limitée, se lançait dans les considérations générales en apparence les plus éloignées de son sujet. On aurait applaudi à outrance l'évocation des souvenirs de 1870, des incidents de 1875, de l'affaire Schnœbelé; et môme si d'un coup d'aile, le discours s'élevant encore plus haut avait embrassé les rapports de la France avec l'Allemagne depuis la guerre du Palalinat, depuis le traité de Westphalie, depuis le grand dessein d'Henri IV, l'enthousiasme n'aurait plus connu de bornes. On disait alors qu'un orateur se surpassait. Il faut ajouter que le Clemenceau d'aujourd'hui vaut mieux que celui d'autrefois. En traversant le pouvoir, en assumant de lourdes responsabilités, en incarnant, dans une heure périlleuse, la fierté de la France, il est devenu très supérieur au critique incisif et destructeur d'antan. Le chaud patriotisme qui forme le fond de son tempérament perce à travers l'ancienne armure du polémiste, et imprime à sa physionomie présente une sorte de mélancolie infiniment respectable. C'est de

ce fond généreux que remontent toutes les réminiscences du grand duel franco-allemand. Pourquoi cependant cette parole si émouvante a-t-elle, jusqu'à un certain point, fait long feu? C'est d'abord que la génération présente est un peu agacée d'entendre évoquer à tout propos les souvenirs de 1870 : non pas, certes, qu'elle les oublie, mais elle pense, non sans raison, que la France d'aujourd'hui, avec sa belle armée, avec ses cinquante ou soixante millions de sujets de toutes les couleurs qui lui permettront demain, si elle le veut, de combler les vides de cette armée, ne ressemble pas du tout à la France de 1870, ni même à celle de 1875 ou de 1880; et que, s'il lui convient d'ajourner à des temps plus favorables le vieux procès de mur mitoyen du côté du Rhin, il est injuste et inopportun de parler d'elle comme d'une vaincue. C'est aussi que l'éloquence discursive et généralisatrice n'est plus de mode aujourd'hui. On se soucie moins de coups d'aile et de regards d'aigle que de discussion précise. L'intelligence française est saturée d'idées généi'ales : elle vole plus près de terre et donnerait toutes les considérations à la Montesquieu où à la Tocqueville pour un seul petit fait probant. Le Sénat lui-même, quoique les anciennes générations y soient largement représentées, a trouvé que l'argumentation si brillante de M. Clemenceau manquait de solidité. C'est justement ce que M. Baudin d'abord,

dans son remarquable rapport, et M. Poincaré ensuite, dans un exposé lumineux, précis, fondé sur l'exacte interprétation des textes et sur un bon sens doublé d'une logique rigoureuse, sont venus lui apporter.

En fin de compte la Raison, cette véritable reine de nos assemblées, après avoir écouté tous les avocats et subi le charme entraînant de leur éloquence, ou plutôt celui d'une émouvante sincérité fondée sur un égal amour de la patrie, a linalement rendu son verdict équitable, en consacrant la ratification définitive du traité francoallemand.

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