‹ La conquête du paradis (volume 2)Chapitre 12 sur 27 · RÉPONSE DU CONSEIL · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU CONSEIL

c Nous sommes tous d^avis que M. de La Bourdonnais doit tenir la parole qu'il a donnée à messieurs les Anglais.

c Fait en la chambre du conseil de guerre tenu ce jour, 2 octobre 1746 t.

Suivaient les trente-trois signatures des membres du conseil.

Mais d'Espréménil en interrompit avec impatience la nomenclature.

— Votre conseil de guerre peut-il être juge entre le roi, son autorité et vous ? D'ailleurs, vous l'avez égaré par la façon dont vous l'avez interrogé. Demandez à de braves officiers s'il faut tenir une parole d'honneur donnée même à des ennemis, ils répondront: oui^ sans hésiter. Mais essayez d'établir la question telle qu'elle devrait être, dites-leur: J'ai Madras à discrétion ; trois partis sont à prendre pour décider de son sort : garder la place, la raser ou la rançonner. Le conseil supérieur de Pondichéry, le commandant de la côte de Coromandel, toute la nation me sollicitent de la garder; moi seul pense qu'il est plus convenable de la rançonner^ Que me conseillez-vous ? La réponse de vos officiers ne fait pas de doute.

— Je m'en tiendrai à celle qu'ils ont signée, répondit La Bourdonnais avec calme.

— Mettons fin à cette scène pénible, dit Bury en contenant d'un geste d'Espréménil, rien ne vaincra

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Tobstination de monsieur ; il ne nous reste qu'à ordonner aux x)tficiers et troupes de cette garnison de ne point évacuer la place de Madras et de ne point embarquer sur les vaisseaux à moins d'y être forcé les armes à la main. Et, maintenant, messieurs, retirons-nous.

Bury fit un salut et sortit suivi de tous les députés.

A peine dans la rue, d'Espréménil saisit les mains du major général :

— Je vous en conjure, encore une fois, mon cher ^mi, no perdez plus une minute, faites arrêter ce traître, si vous ne voulez pas que nous soyons sçs prisonniers avant une heure.

Mais Bury hésitait :

— De telles mesures entre Français sont impraticables.

— Eh bien, bonsoir, messieurs, et bonne chance, s'écria d'Espréménil, vous vous souviendrez de ma prédiction quand vous serez sous les verrous. Quant à moi, je n'ai aucun goût pour la captivité, et je prends le large.

A grandes enjambées, il s'élança, enfila une ruelle et disparut.

— Il a mille fois raison, filons au plus vite, dit Kerjean à l'oreille de Bussy, je ne tiens pas non plus à être mis en cage.

Un quart d'heure après, en efifet, les députés, qui n'avaient pas su se dérober assez vite, étaient arrêtés, Bury en tête, par ordre de La Bourdonnais.

LES CINQ FLÈCHES DE l'âMOUR

Ah t terre et ciel ! voyez ce que nous sommes t

Les champs qui produisent pour nous le riz et les légumes, où sont^-ils }

Pas une tige de sorgho, pas un brin d'herbe, pas un pétale de rose qui nous appartiennent I

Où sont les sources pures où notre soif peut s'étancher }

VtaxL qui tombe des abreuvoirs dans les pas des bestiaux, c'est là notre breuvage t

Ah t terre et ciel t voyez ce que nous sommes !

Le chant montait de la place solitaire, brûlée par le soleil de midi.

C*était l'heure accablée de la sieste ; tous les stores étaient baissés devant les fenêtres un grand silence

endormaitla ville et, par dessus les remparts de Madras, la mer, très calme, étincelalt.

Bussy était étendu sur un canapé de jonc, dans sa chambre, obscurcie par l'épaisseur des stores. A peine enveloppé d'un léger vêtement de toile fine et, malgré le mouvement rapide du panka, qui agitait l'air, il lui semblait que son sang devenait du feu, et le sommeil le fuyait.

C'est qu'à la chaleur de l'atmosphère se joignait pour lui celle de la fièvre qui remplaçait l'engourdissement réparateur par une excitation douloureuse. Le jeune homme constatait, avec colère, qu'il était hanté parle souvenir de cette hindoue pour laquelle il aurait pu stupidement mourir sans qu'elle s'informât même de son nom ; et que, malgré sa ferme volonté deToublier, il y pensait le jouffet il en rêvait la nuit.

Les événements qui l'avaient tout d'abord et violemment arraché à lui-même, le laissait maintenant par leur stagnation dans une oisiveté funeste, emplie tout entière par cette torturante rêverie. Comme ces flammes

qui dansent devant les yeux quand le regard a un seul instant heurté le soleil, il revoyait tournoyer devant lui la jeutie teine, merveilleuse et effrayante, dans son aflFolement religieux ; il ne pouvait écarter ce beau bras étendu' et ce doigt blanc qui Semblait le désigner, il entendait la voix haletante, criant les paroles farouches : € Par les glaives I par les serpents ! par la brûlure qui dévore ! par le désespoir et la folie !... i

— Pourquoi maudissait-elle, lorsqu'elle eût dû adresser à ses dieux des actions de grâce ? se demàiï-

dait-il. Est-ce moi qu'elle ensorcelait ? Ah ! ce mystère dont a parlé le brahmane, le savoir c'est tout ce que je désire; ensuite j'oublierai ce rêve, ou plutôt ce cauchemar.

Et oppressé, il s'agitait sur la criante chaise longue, tandis qu'un léger ronflement venait de la pièce voisine où Kerjean dormait paisiblement.

Douloureuse et touchante, la voix montait de nouveau au dehors, toute proche maintenant :

Ah î terre et ciel I Voyez ce que nous sommes. Les tigres ont leurs antres, les serpents leurs trous,

les oiseaux ont leurs nids dans les branches. Dans la maison de son père naît et meurt l'homme

des quatre castes.

Où donc peut-il naître, le paria > Le paria, où donc

peut-il mourir ?

Âh ! terre et ciel 1 voyez ce que nout sommes I

Bussy s'était élancé d'un bond vers la fenêtre :

— Naïk !

Et il avait un battement de cœur, dont la violence l'étoima.

— Suis-je fou? murmura- t-il, est-il possible que ridée seule de revoir cet homme, qui peut me parler d'elle, me bouleverse à ce point ?

Il voulut se contraindre à ne pas soulever le store ; mais la lutte fut courte, à peine le temps de compter jusqu'à dix, et le jeune homme plongeait sa tête et son torse, hors de la fenêtre, dans la fournaise extérieure. Sur la place, à quelques pas de la maison, un homme nu se tenait debout. Son corps brun était à tel

tlO LA CONQUÊTE DU PAkADlâ *

point inondé de sueur, que le soleil se mirait dans Ce ruissellement. Sa tête s'abritait sous une large feuille de figuier nouée sous le menton.

— Naïk ! cria Bussy.

L'homme eut un sursaut de joie et joignit les mains comme dans la prière. Puis il courut vers la maison.

— Eh bien, Naïk, c'est donc toi ? s'écria Bussy, quand le paria fut près de lui. Je suis vraiment bien coupable envers toi, car je t'avais, pardieu, complètement oublié tant j'étais en fureur.. .là-bas... en quittant ce lieu maudit. Mais j'ai pensé à toi, depuis, et je m'en voulais de mon ingratitude. Comment diable m'as-tu retrouvé ?

— Ah ! maître, dit Naïk, dont les yeux si grands rayonnaient de joie, c'est toi qui m'as trouvé, tu as reconnu ma voix, tu te souvenais de mon nom ! J'allais chantant de rue en rue et de place en place, le chant a trouvé le chemin de ton oreille : c'était mon espoir, et tu m'as appelé.

— Mais tu frissonnes, mon pauvre Naïk, dit Bussy en jetant au paria une couverture de laine douce. Il paraît que l'air du punka, qui me semble pourtant une haleine de l'enfer, est relativement frais et va te gder jusqu'aux moelles. Que t'est-il donc arrivé? Tu me parais plus maigre et plus hâve que jamais.

— Je suis heureux, dit Naïk.

— Tant mieux I Je voudrais en pouvoir dire autant Mais puisque ton projet est de t'attacher à mes pas, je te préviens que je ne veux pas de meurt de faim à mon service et que j'entends que tu engraisses.

LB UON DE IJi VICTOIRE 1 1 1

— J'engraisserai.

— En attendant, tu me semblés à jeun depuis des semaines, feis-moi le plaisir de croquer ce qui reste de pâtisseries sur ce guéridon, si les mouches et les fourmis ne les ont psis trop dévastées, et bois un peu de ces sorbets qui se fondent sans profit.

— J'obéis, maître, dit Naïk, mais il y a des racines dans les champs, je n'étais pas à jeun.

Bussy s'était recouché sur le fauteuil de jonc et regardait avec douceur le paria mangeant lentement, d'un air de surprise extasiée, ces gâteaux, un peu séchés, qui lui révélaient des sensations inconnues. Le marquis essayait de se persuader que la sympathie compatissante que lui inspirait Naïk était toute naturelle et désintéressée, et il y avait vraiment dans son cœur jeune et enthousiaste beaucoup de pitié pour ce déshérité qui se donnait à lui avec une joie si ardente ; mais la source de plaisir que sa subite présence lui foisait éprouver était ailleurs, Bussy ne voulait pas en convenir avec lui*même et il était irrité d'en être cependant certain. Naïk était le dernier anneau d'une chaîne qu'il ne pouvait plus briser, et il sentait un apaisement singulier depuis qu'il avait ressaisi ce faible chaînon. La fièvre s'en était allée, subitement.

Naïk, après avoir bu un verre d'eau de neige, peletotmédans la couverture, s'était accroupi aux pieds du jeune homme et le regardait en silence, semblant atteadre une interrogation. Bussy la retardait, se faisant violence encore. Il prit un détour.

— Tu as donc quitté le service du palais ? demandat-il. Tu t'es donc enfui ?

— La disparition d'un ver de terre ne se remarque pas, dit le paria en souriant ; un autre prendra ma place, recevra au lieu de moi les détritus et. les injures, notre seul salaire, et nul ne s'apercevra qu'il y a un paria au lieu d'un autre.

— Pourquoi ne m*as-tu pas rejoint plus tôt ?

— C'était pour te mieux servir, maître, dit Naik avec un éclair dans les yeux, j'ai voulu faire l'impossible, et je l'ai fait.

Le marquis se souleva et plongea un regard ardent dans celui du paria :

— Que veux-tu dire ? balbutia-t-il, ce mystère dont parlait Rugoonat Dat. . . î

— Je le sais.

Bussy se leva et poussa un long et lent soupir.

— Enfin 1 s'écria-t-il, tu vas donc me délivrer de cette obsession ! tu vas, en satisfaisant ma juste curiosité, me permettre d'oublier ce dont je me souviens trop.

Le paria secoua la tète avec une expression de tristesse.

— J'ai vu tes yeux, seigneur, quand ils la regardaient dans le kiosque des prières, ils s'aveuglaient de sa beauté, îls buvaient son âme. Non, maître, tu n'oublieras pas, on ne peut pas l'oublier ; ce que j'ai à t'apprendre devrait pourtant te guérir ; mais tu ne guériras pas, hélas ! jamais, tu n'oublieras.

— Tu crois ? murmura Bussy, qui, la tète baissée.

LE LION DE LA VICTOIRE Il3

le regard rivé au plancher, sembla descendre jusqu'au fond de lui-même.

Naïk soupira et garda le silence.

— Allons ! dis ce que tu sais, reprit le marquis après un instant.

La respiration régulière qui venait de la chambre voisine semblait inquiéter Naïk.

— Cest un ami, dit Bussy ; il dort profondément d'ailleurs, et n'entend pas Thindoustani, tu peux parler.

— Je ne te dirai pas, seigneur, au prix de quelles ruses, de quelle patience, je suis parvenu à savoir ce que le brahmane n'avait pas voulu dire. Je ne risquais que ma vie, mais la perdre eût été te mal servir et je suis sorti invisible de tous les périls ; si j'en parle seulement, c'est pour que tu n imagines pas que j'ai rêvé. Sache donc que, comme un reptile, je me suis glissé dans les retraites les plus sacrées, sans souci du sacrilège ; des jours entiers, presque sans souffle, blotti sous quelque meuble, ou enroulé aux sculptures d'une colonne et me confondant avec elles, j'ai ru ce que je ne devais pas voir et entendu ce que je ne devais pas entendre.

— Ah I merci, Naïk ; toutes ces choses tu me les diras !

— Oui, maître, j'ai de quoi entretenir ton mal et l'empêcher d'y succomber peut-être, puisque tu ne peux en guérir. Ma mémoire fidèle garde un trésor qui l'appartiens et dont je serai avare pourtant afin que tu ne répuises pas trop vite.

— Mais, dit Bussy en souriant, tu me déclares

incurable avec une certitude qui m'amuse. Comment donc as-tu si bien deviné ce que je sais à peine moimême ?

— Les cris de ton délire, sous le hangar inhospitalier, les murmures de tes rêves, c'est moi qui les entendais, et, tout meurtri encore, cette course folle, à travers les haliers épineux, ne mettait-elle pas ton âme à nu ? et sans cela même, mon cœur qui soufifre avec le tien avait tout deviné.

— Tu ne songes pas à la volonté qui triomphe des faiblesses du cœur.

— L*amour a cinq flèches, une pour chaque sens, dit Naïk gravement, quand toutes vous ont frappé, comment retenir la raison, fuyant par tant de blessures ?

— Nous verrons cela. Continue.

— Après ton départ, la reine revint au palais, et je commençai à épier. Je vis et j'entendis cent choses n'ayant nul rapport avec ce que je voulais savoir. Lfa première révélation me vint d'une entrevue de la reine avec le brahmane Rugoonat Dat. Je te rapporterai leurs paroles, ma mémoire les a gardées toutes, les voici:

€ — Saint brahmane, demanda la reine, peux-tu paraître en ma présence ? t'es-tu suffisamment purifié des souillures qu'inflige la fréquentation d'un barbare ?

€ — LfC brahmane, répondit Rugoonat Dat, sanctifie, et sa pureté ne peut être souillée; cependant pour te complaire j*ai accompli les rites prescrits.

« — Le barbare nous a délivrés de sa présence : est-il parti satisfait de mes largesses ? suis-je suffisamment libérée envers lui ?

LE LION DE LA VICTOIRE Il5

c — Le barbare a presque tué ton messager, il a éparpillé dans la boue tes pierreries et s'est enfui, ivre de colère, en n'acceptant rien de toi.

€ — Alors il me fait don de la vie ! s'écria la reme, dans une vive agitation, et tu as supporté une pareille injure ? tu n*a pas retenu le maudit ?

c — Le cheval était rapide, et dans son indignation» le jeune homme ne me ménageait pas.

€ — Il t'a insulté, toi, un brahmane I et tu l'as laissé vivre?

c — Certes I Sa fierté et son regard étincelant me plaisaient fort. J'ai cru voir en cet étranger une incar^ nation de notre héros Rama.

« — Rugoonat Dat I s'écria alors la reine en se levant d'un air courroucé, les singulières révoltes de ton esprit contre toutes nos traditions m'efirayent vraiment. Je ne suis pas digne de disputer avec un saint tel que toi ; c'est pourquoi je te prie de me laisser pour m*éviter le péché d'une colère sacrilège. »

A ces mots, le brahmane salua et se retira, en dissimulant un sourire où il y avait un peu de pitié.

— Sais-tu que ce brahmane est un brave homme ! s'écria Bussy qui buvait les paroles de Naïk. Je regrette de l'avoir malmené et je lui en ferai mes excuses à l'occasion. Mais la reine, que fit-elle lorsqu'elle fut seule ?

— Pareille au soleil qui s'enfonce dans les buées, elle voila un instant son beau visage dans ses mains, comme pour échapper à une honte ou à une crainte. Puis elle appela ses deux femmes favorites, deux prin-

Il6 LA CONQUÊTE DU PARAMS

cesses qui ne la quittent guère, Tune surtout qu'elle préfère à toutes et qui a nom Lila. Elle leur dit comment Todieux étranger avait refusé ses présents et dans quelle colère la plongeait cette nouvelle.

f — Songe, Lila, disait-elle, quelle humiliation ! Ma vie est un don qu'il m'a fait! Pourrai je la supporter? Ah ! rhorreur me saisit quand je me souviens qu'il m'a tenue dans ses bras, que j'ai roulé dans l'herbe avec lui, et que son sang était sur moi !

c — La Lumière du Monde s'éteignait sans lui, dit Lila, caressante ; reine, il t'a sauvée 1

€ — Vous sauve-t-il, le pestiféré qui vous arrache aux flammes, mais vous laisse une souillure mortelle ? »

Et comme les yeux de la reine se noyaient de larmes, pour la calmer, on fît entrer les bayadères et les jongleurs, avec la musique bourdonnante.

— Alors, si je comprends bien, s'écria Bussy, en empêchant la reine d'être mangée par un tigre, je l'ai à jamais déshonorée ?

— C'est quelque chose comme cela, répondit Naïk. Ces préjugés que ton grand esprit rejette, la reine est leur esclave. Tes dieux, paraît-il, ne sont pas les siens, tu manges de la chair de vache, crime irrémédiable qui te rend impur à ses yeux autant qu'un paria ; c'est pourquoi l'on t'a traité avec cet incroyable mépris, te donnant des parias pour serviteurs. Tout ce qui t'a servi et le hangar qui t'abritait ont été livrés aux flammes et, sur l'emplacement on sème des ronces.

— Eh bien ! voici une jolie situation pour un amou-

reux! être un objet de dégoût, un reptile, un scorpion, une peste pour celle qu'on voudrait charmer ! c'est délicieux ! Et tu timagines que cette aimable découverte ne va pas, d'un seul coup, eflFacer cette folie de mon cœur ?

Et il eut un éclat de rire.

— Serait-ce possible, maître ? murmura Naïk que cette gaieté étonnait. Pourtant, il secoua la tête, gardant ses doutes.

— Voyons, reprit Bussy, est-ce tout ce que tu sais ? Fais-moi boire Tantidote jusqu'à la lie.

— Le plus amer est passé. Mais il reste de curieuses choses. Le saint brahmane que tu as vu dans le kiosque des prières — il se nomme Panch-Ânan, un des noms de Siva, — est tout l'opposé de Rugoonat Dat ; ii«'étudie pas comme lui les livres sacrés pour en comprendre la grandeur et le sens vrai, il s'en tient au rituel et aux formules, et le fanatisme de sa piété n'a pas de frein. Panch-Anan est l'intime conseiller de la reine, il exalte sa dévotion et terrifie son âme. Sans la noble fermeté de Rugoonat Dat, ^ui a beaucoup de partisans et dont le caractère en impose même à ses ennemis, ta vie peut être n'était pas en sûreté. Il vint te voir pour montrer combien il réprouvait la façon dont tu étais traité, et c'était là un honneur que tu ne pouvais comprendre. Panch-Anan n^osa plus alors réclamer ta vie, il déclara que la reine pouvait être purifiée de la souillure, et qu'en te payant ton service on brisait tout rapport avec toi.

— Alors la scène que nous avons surprise dans le

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tiosqué des prières, ce bain de parfums, lavait l'infâme souHlure du contact de mon sang; et la bonne âme vouait son sauveur à tous les tourments, déchaînait sur lui tous les fléaux, tous les malheurs >

— Mais rincantation n'a pas réussi, à ce qu'il paraît ; une entrevue de la reine avec Panch-Anan m'a révélé

. leur trouble à ce sujet. La purification n'a amené aucun apaisement, la reine se sent souillée comme auparavant, ses malédictions n'ont pas atteint le but et se retournent contre elle ; elle se sent malade, anxieuse, énervée, le sommeil la fiiit. Elle montre même de la colère contre le brahmane qui, dit-elle, épuise en vain son trésor pour lui rendre Dourga et Siva favorables. Panch-Anan affirme que les rites de la purification ayant été accomplis par lui-même, à l'aide de parfums et d'herbes consacrés trois fois, sont infaillible^' ; qu'une cérémonie aussi solennelle ne peut être renouvelée avant qu^n ait découvert la cause qui l'a empêchée de' réai^îr, et que cette cause, il la cherchera. Voilà où. ils ^n sont. J'ai cru en savoir assez et j'ai quitté le palais pour te rejoindre, ô mon maître !

— Quelle bizarre aventure ! dit Bussy, après un long moment de songerie. Ne serait-ce pas vraiment une belle victoire que de vaincre tous ces préjugés et de conquérir cette femme? Mais je me dois à mon pays et n'ai pas de temps à perdre à toutes ces folies. Donc, nous n'en parlerons plus.

Kerjean venait de passer la tête par la porte en s'étirant et en bâillant. Il regarda avec surprise le maigre Naik émergeant de la couverture.

— Qu'est cela ? cher ami, s'écria-t-il en entrant tout àfeit.

— Quelque chose comme un chien perdu que j'adopte ; un cœur dévoué qui se donne à moi.

— Ah! ça, vous avez donc la spécialité des pages par amour î J'avoue que celui-ci me plaît moins que l'autre ; Tautre, celui qui est resté à Pondichéry. Le charmant, ou plutôt la charmante. Âht j'y songe beaucoup!

— Vraiment ?

— Mais d'où sort celui-ci, maigre comme un fakir, et qui me regarde avec ses énormes yeux ?

— Je dois vous avertir, mon cher — car peut-être, vous croyez, vous aussi, aux souillures-— que cet homme est un paria.

Le jeune homme fit un bond en arrière :

— Un paria ! Qu'allez-vous faire d'un paria î Ses pareils sont des êtres abjects, pourris de vices et de maladies, et plus stupides que les bnités. Votre bon cœur vous égare. : . . *

— C5elui-ci m'a donné des preuves d'un dévouement profond et d'une haute intelligence. Je vous assure que je l'aime beaucoup, dit Bussy en posant la main sur la tête de Naïk. Il est fort maigre, j'en conviens, mais c'est là sa seule maladie ; je lui ai d'ailleurs ordonné d'engraisser, et il est obéissant.

— Cest de la folie I s'écria Keijean en se laissant tomber sur un siège ; vous vous ferez le plus grand tort, laissez-moi vous le dire, en traînant à votre suite un être qui est un objet d'horreur pour le dernier des valets. Pas un ne vous restera.

no LA CONQUÊTE DU PARADIS

— Si les serviteurs me quittent, il me servira mieux qu'eux et sans réclamer de gages, de plus, il me sera précieux pour me perfectionner dans la langue de rinde.

-ifh Y pensez-vous, ces gens-là savent à peine parler et s'expriment de la façon la plus grossière.

— Il y a des poètes partout, mon ami ; la poésie ne se trouve pas souillée elle pour habiter le cerveau d'un paria ; celui-ci la loge à mon idée, et il s'exprime naturellement de la façon la plus agréable. D'ailleurs, c'esc un « valouver », connaissez-vous ce mot?

— Oui, un savant... relatif, dit Kerjean en faisant la moue.

— Il est bien entendu que, si sa présence vous offusque, il ne paraîtra pas devant vous.

— Plaisantez-vous ! s'écria Kerjean d'un ^r fâché ; dès que vous êtes bien décidé à vous compromettre pour ce maigre bonhomme, je me compromets avec vous. Vous devez avoir vos raisons, je les respecte, j'accepte donc vos pages, quels qu'ils soient, tout en gardant mes préférences.

— Merci, dit Bussy en tendant la main à son ami,

— Bonjour, valouver, cria gaiement le jeune officier en frappant sur l'épaule du paria. Vous voyez, j'y touche, ajouta-t-il en se tournant vers Bussy, je n'ai pas de préjugés.

— Vous êtes le plus charmant des hommes.

Naïk avait écouté, ou plutôt regardé, cette conversation qui avait lieu dans une langue inconnue; ill'avait

en partie comprise, et lorsqu'il se vit accepté par le nouveau venu, il le remercia d'un regard si expressif que, sous sa lumière, Kerjean sentit se fondre toutes ses préventions.

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