‹ La conquête du paradis (volume 2)Chapitre 13 sur 27 · LA MOUSSON · texte numérisé non relu

LA MOUSSON

Le pavillon de tempête vient d'être hissé dans l'air étouflFant, comme mort. Un coup de canon a été tiré et c'est à peine si l'atmosphère immobile le répercute. Tout Madras en est ému cependant et, malgré l'accablante chaleur, le sommet des remparts, et toutes les places d'où l'on découvre la mer, se couvrent d'une foule inquiète composée d'autant d'Anglais que de Français, d'Hindous, et d'Arméniens.

Le soleil brille encore de tout son éclat, et au zénith, le ciel est pur ; mais à Poccident, comme si la met était en ébuUition, des fumées, de plus en plus épaisses, semblent sortir des flots et s'accumulent à Thorizon.

C'est l'ouragan périodique qui vient à sa date. Ainsi qu'un monstre déchaîné, il s'avance implacable, et déjà dévore l'azur.

Beaucoup de braves marins vont payer, peut-être, de leur, vie Fobstination coupable et les retards de La Bourdonnais, qui, malgré la saison avancée, ont suspendu le départ de l'escadre. Maintenant, il est trop tard, l'aveugle ennemi est là.

En toute hâte le commandant vient d'envoyer aux navires Tordre de couper les amarres et de prendre le large, d'échapper ainsi à une perte certaine par une perte probable, de se jeter dans l'ouragan, enfin, pour ne pas être jeté par lui sur les côtes, et brisé.

Déjà les grandes voiles se déploient sur les mâtures comme sur des bras tendus; molles et tombantes, dans l'air sans souffle, elles font penser, à tous ceux qui les regardent, le cœur serré par l'angoisse, à des linceuls que l'on prépare.

Plus que tout autre, La Bourdonnais doit souflrir. Son esprit doit être tenaillé horriblement par les remords ; ces beaux navires sont comme ses enfants, c'est lui qui les a équipés, armés, presque construits ; il a guidé souvent leur majestueux essaim à travers les mers, dans les combats, dans les victoires, et maintenant par sa faute ils doivent faire face à un danger plus terrible que celui de la guerre ; les reverra-t-il jamais ?

Il est là debout sur le rivage, pâle, la bouche serrée, l'œil à la longue- vue, surveillant le sinistre appareillage.

Déjà le DuC'CPOrléans est prêt. Il vire lentement sous l'absence de vent. Puis soudain ses voiles se gonflent ; la première rafale l'a saisi et il court une bordée qui le rapproche de la ville. L'équipage, alors, dans un hurrah, jette un adieu résigné et mélancolique

à ]a terre ; la foule lui répond par un long cri de doukur, et le vaisseau prend son chemin vers Fombre effrayante. Un instant la silhouette enfantine d*un mousse apparaît dans les cordages, et à cette vue, quelques femmes, sur le rivage, éclatent en sanglots.

U Achille part à son tour, puis le Bourbon^ le NeptunCy le Phénix j la Princesse Marie^ toute Tescadre ! Les voiles, que le soleil frappe encore, ont un éclat éblouissant sur le fond noir de Thorizon, puis elles entrent dans la pénombre, deviennent grises, et bientôt les vaisseaux s'enfoncent et disparaissent dans la nuit obscure qui semble les dévorer.

La foule, muette et immobile, a comme l'impression d'un immense suicide.

Une cloche au timbre puissant se met à tinter dans la ville, pareille à un glas ; c'est à l'église du couvent des capucins où l'on commence des prières pour le salut des marins.

Voilà que le soleil est atteint, il devient pâle, puis sanglant, et la sombre houle des nuages le submerge. Une obscurité presque nocturne tombe sur la ville à travers laquelle la foule se disperse en hâte, sous les tourbillons de sable que les raffales intermittentes, qui tombent tout à coup, arrachent à la grève.

Et brusquement, dans un mugissement terrible, le vent fait irruption avec la violence d'un fleuve au cours rapide. Les minces cocotiers ploient jusqu'à balayer le sol de leur tête échevelée. Toutes sortes de débris volent et tournoient dans Tair, et l'écume des lames est emportée aussi, comme une neige.

La tempête atteint vite son paroxysme ! Le ciel n'est plus qu'un vaste éclair et la foudre éclate de tous les côtés à la fois dans un fracas assourdissant. On dirait des écroulements de rochers, des décharges d*artillerie, des poudrières qui sautent ; et en môme temps la pluie se met à tomber, par nappes, par colonnes capables d'écraser un homme, dérobant tout à la vue et luisant sous les éclairs, de façon qu'on croit voir dQ3 cascades de feu tombant du ciel.

En mer, c'est un chaos qui peut donner une idée des luttes élémentaires des premiers âges du monde ; des gouffres d'un noir de basalte se creusent, et, comme si des volcans les soulevaient, des vagues monstrueuses s'élèvent, puis, avA: un tumulte épouvantable, se versent en cataractes phosphorescentes et, dans une course vertigineuse, débordent les rivages et couvrent d'écume les quais et les remparts. Les nuages semblent la fumée flamboyante d'un incendie qui passe, et ils éclairent d'une lueur fantastique cet effroyable bouleversement, dont le vacarme estttellement surhumain qu'à l'entendre les oreilles humaines saignent.

D'heure en heure, de nuit en jour, la tempête se prolonge avec des apaisements momentanés et des recrudescences de fureur. Les lumières restent allumées dans les maisons où les habitants sont enfermés, pâles d^ terreur et les poumons oppressés par Tétoutiante chaleur. Les murs tremblent ; les toits ruissellent et les chambres sont envahies par des hôtes inattendus et qu'en vain Ton s'efforce de chasser. Des torrents

d'eau inondant leurs retraites, toutes les bètes obscures qui gîtent dans les crevasses, dans les caves et les recoins humides, se replient en désordre vers les demeures des hommes : les reptiles, les crapauds, les mille-pieds ; d'innombrables lézards, des légions de fourmis, courent, sautent, rampent sur le parquet, tandis que les murailles disparaissent sous le grouillement des cancrelats et des scorpions ; et le dégoût qu'inspire une telle compagnie s'ajoute à reffroi et à rénearement que fait éprouver l'orage.

Enfin, après la seconde nuit, la tempête se calme, le tonnerre cesse son vacarme, le déluge prend fin, et reptiles et insectes regagnent leurs pénates.

Dès que Ton peut mettre le nez dehors, un grand nombre de noirs apparaissent chargés de longues échelles, qu'ils appuient contre les maisons et qu'ils gravissent lestement. D^autres jaillissent des mansardes, découvrant leurs dents blanches dans un large rire en se glissant sur les toits.

Il ^'agit d'une pêche des plus originales, celle des poissons, d'assez forte taille, que la violence du vent, ou on ne sait quel phénomène, transporte, pendant les tempêtes, sur les toits et les terrasses.

Bientôt les fenêtres se rouvrent, les rues ravinées et bouleversées se repeuplent ; l'on court à la grève jonchée de débris et où s*échouent toutes sortes d'épaves de mauvais augure, et de nouveau les regards anxieux interrogent la mer déserte.

Du haut du fort Saint-Georges, derrière la fenêtre grillée de l'appartement qui leur sert de prison, le

major général de Bury et ses compagnons de captivité regardent, eux aussi, avec une inquiétude poignante rOcéan encore tout blanc d'écume. A-t-il tout englouti ? Tescadre française n'est-elle plus qu'un souvenir ?

Le brave ingénieur Paradis ne peut calmer son indignation ; sa franche et énergique face, un peu congestionnée, est toute froncée par la' colère, et, avec son léger accent suisse, il ne cesse de mâchonner des jurons.

— Que le grand diable d'enfer emporte dans sa marmite cet amiral de malheur ! grommelle-t-il ; nous aurions bien pris Madras sans lui, et nous ne serions pas dans un pareil pétrin. Cette gueuse de forteresse serait à bas, au lieu de nous tenir là penauds et rageant comme des rats pris au piège.

— Le sort de ses pauvres officiers des navires et de leurs matelots, qui sont peut-être, pour la plupart, à rheure qu'il est, entamés par les poissons, me fait oublier les ennuis de notre situation, dit Bury. Qu'un commandant d'escadre ait pu à ce point compromettre la sûreté de ses vaisseaux, c'est ce que je ne peux comprendre. S'il est vraiment assez infâme pour avoir vendu sa complaisance aux Anglais, et assez criminel pour, ayant d'un côté la vie de ses hommes et de l'autre un méchant million, avoir laissé pencher la balance du côté de l'argent, il mérite vraiment d'aller bouillir dans la marmite où le souhaite Paradis.

— L'absence de nouvelles et l'incertitude où elle nous plonge me font bouillir le sang,' à moi, dit de la Touche en se promenant à grands pas.

— Et moi, l'absence de sorbets me met le gosier en feu, s'écria Changeac ; puisque ce Judas breton s'est chargé de nous, il devrait bien nous faire monter quelques rafraîchissements.

— Il veut nous faire crever de soif, grogna Paradis. De la Touche s'était rapproché de la tenôtre :

— Voyez donc, lAessieurs, dit-il tout à coup, n'estce pas notre ennemi qui s'agite là-bas sur la grève >

'^ Où est-il, que je vomisse sur lui des malédictions,]^ cria Paradis.

.>' — Il doit être dans ses petits souliers, dit Bury ; sa res^onsabiUté est grande, et l'on dirait que la mer lui rend ses vaisseaux à l'état de bois à brûler.

Les tètes des prisonniers se pressaient aux barreaux de la fenêtre, cherchant à comprendre, malgré Téloignement, ce qui se passait sur le rivage. Toutes les chelingues semblaient détruites ; car l'on mettait à la mer les catimarons, ces sortes de radeaux composés de trois piè ces de bois et qu'un seul homme fait manœuvrer à l'aide d'une pagaie. Us s'en allaient à la découverte sur les flots encore agités, paraissaient et disparaissaient dans les creux et sur les crêtes.

D'énormes épaves s'échouaient sur le sable: des mâts rompus, des chaloupes brisées et, à ce qu'il semblait, des cadavres. A un certain moment tout l'intérêt de la foule se porta vers un débris flottant, bouée ou panier, qui soutenait sans doute un naufragé.

L'horizon demeurait désert, aucune voile n'apparaissait.

Vers le soir, un càtimaron reparut chargé d'hommes.

Les prisonniers en comptèrent huit se profilant sur les clartés du couchant. Le noir qui dirigeait le radeau les amena, non sans peine, jusqu'au rivage, où ils furent entourés et enlevés par les assistants.

— Ils sont sauvés au moins ceux-ci ! s'écria Bury qui, ainsi que ses compagnons, suivait toutes ces scènes avec la plus vive émotion.

— Ils vont donner quelques nouvelles des autres, dit de La Touche ; c'est vraiment cruel de nous laisser ainsi ignorer le sort de nos frères î

Ils continuèrent à regarder jusqu'à fatiguer ledr$ yeux, mais la nuit vint, tout se brouilla et ils ne vh^nt plus que des lumières courant ou stationnant le lon^' ./ de la dernière lame, dont les blanches cascades d'écume restèrent longtemps perceptibles.

Lorsqu'il ne fut plus possible de rien voir. Paradis, ne put maîtriser un accès d'indignation, il se mit à secouer la porte, verrouillée extérieurement, à la frapper de ces poings fermés en criant et en appelant. A la grande surprise de ses compagnons qui s'eflForçaient de calmer cette violence inutile, une voix, amie répondit à Paradis, et, avec le soldat de garde qui apportait des lumières, Kerjean s'élança dans la chambre.

— Salut, messieurs, s'écria-t-il, j'ai pensé que vous deviez souffrir mille morts d'être là sans nouvelles au milieu de tant d'événements: aussi j'ai séduit les geôliers et forcé la consigne pour vous en apporter.

Toutes les mains se tendirent vers le jeune officier ; la même question s'échappa de toutes les bouches :

— Que sait- on de l'escadre ?

l3o LA CONQUÊTE DU PARADIS

•-— De bien tristes choses, et Ton ne sait pas tout encofe. Le Duc-d' Orléans a sombré et» tout Téquipage^ péri, plus soixante prisonniers anglais; huit hommes seulement, cmmponnés à des épaves, ont été recueillis par un catinraron; le pauvre mousse, ce charmant petit du Désert, est venu presque jusqu'au rivage sur une cage à poules et, à bout de forces, a péri dans les dernières lames. C'est lui que la foulft-i remarqué dans les cordages, quand le navire a pfis;l|r large. De nos captures anglaises une seule, la T^rM^ * cesse-Marie, est encore à flot, complètement démâtée, avec huit pieds d'eau dans*sa cale. Les deux autres, VAdvice et la Marie- Gertrude, ont coulé avant d'àvoir pu quitter la rade. Le Phénix^ perdu corps et biens. Le Bourbon a été aperçu, à la pointe de Saint- Thomé, n'ayant plus que son mât de misaine et fatiguant d'une manière terrible. De Y Achille et du Neptune on ne sait rien encore. Enfin plus*de douze cents hommes perdus jusqu'à présent, voUà la vérité, messieurs. V

— C'est horrible, s'écria Bury en se laissant tomber sur un siège.

Il y eut un long silence de consternation ; le brave Paradis se cachait pour essuyer ses larmes*

— Et que dit de cela La Bourdonnais ? demanda enfin de La Touche.

— L'amiral est consterné, et je crois qilenous seroûs Ibientôt débarrassés de lui. Mais j'y songe, vous ne

savez rien depuis que ce misérable vous tient lous les verrous ? Voici le nouveau : des instructions complé-

Le LtON DE LA VICTOIRE l3l

mentaires sont arrivées de France donnant tout pou-voir à mon oiicle Dupleix et au conseil supérieur t La Bourdonnais a seulement voix délibérative, mais doit se soumettre aux dédsions-'^ses.

— Voilà qui est écrasant ! s*écria Changeac.

— Uamiral résiste encore ; mais le fond de sa pensée lui est échappé après boire ; il s'est écrié, pîU^-il : < Mon affaire est sale I j'ai agi trop vite ;

^fldûs^l^ sais un moyen de me tirer de là i. Et il dit à xini : veut l'entendre qu'il donnerait un bras pour ne jamais avoir mis les pieds à Madras.

— Ce bras- là aurait sauvé sa tète, qui n'est pas solide sur ses épaules, grommela Paradis.

— Ce qui l'écrase vraiment, continua Kerjean, c'est la ruine de son escadre, il faut qu'il cède à présent et qu'il parte au plus vite avec les débris de ses vaisseaux. Mais il nous laisse dans une jolie situation! Si le coup de vent n'a. pas épargné Pondichéry, où sont mouillés le LySy le Saint-Louis et la Renommée^ nous n'avons ^lus un navire sur la côte de Coromandel et l'escadre anglaise, à l'abri dans un port sûr, existe dans son entier, et va nous tomber dessus au premier jour.

— Et les canons prêtés par Dupleix, s'écria Bury, ils étaient sur les navires et sont au fond de l'eau à présent.

■^ Sans compter cinq cents hommes du contingent de Pondichéry que La Bourdonnais, pour mieux nous tenir, avai* embarqués, ajouta Kerjean.

— De sorte que la capitale de l'Inde française est à

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rjieure qu'il est sans défense, conclut de La Touche

— Eh bien, nous sommes là! s'écria Paradis, en se levant, sous les ordres d'un gouverneur comme Dupleix, on fait l'impossible, et nous le ferons, nous battrons Rs Anglais et les Maures avec f

— Tu es un vaillant, toi, et tu as raison dit Kerjean, en embrassant Paradis ; voilà ce qui s^appelle parler et le découragement n'a jamais servi de rien. Maifite-* nant, messieurs, je dois vous faire mes adieux, je pars cette nuit, avec de Bussy et ses volontaires, pour Pondichéry. Nous allons par terre puisqu^il n'y a plus de navires. Si vous avez des commissions pour la capitale, faites-les moi tenir dans une heure. Je vous dis : A revoir et à bientôt. Quel qu'il soit, le dénouement ne peut plus tarder, et votre captivité touche à sa fin. Votre indigne geôlier va être forcé de quitter la place.

A revoir donc, fnessieurs, et bon courage I Après avoir serré les mains de ses amis, le jeune officier s'éloigna rapidement.

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