‹ La conquête du paradisChapitre 6 sur 21 · UNE FÈÏE CHEZ LE GOUVERNEUR DE L INDE · texte numérisé non relu

UNE FÈÏE CHEZ LE GOUVERNEUR DE L INDE

L'un des Suisses gigantesques qui jetaient, à tuetète, les noms et les titres des arrivants, à l'entrée de l'immense salle, toute resplendissante d'or et de lumière, cria, en dominant le brouhaha :

— Le marquis Charles de Bussy, capitaine des volontaires !

Le jeune homme entra, et il se crut dans une fête travestie tant, autour de lui, les nations et les costumes étaient mêlés. Les femmes presque toutes pourtant portaient le costume français, suivant du plus près possible les modes de Versailles; et elles tenaient une place énorme avec leurs jupes à paniers.

Dupleix était debout, sous un dais fleurdelisé, près d'un fauteuil, très semblable à un trùne, en habit tout chamarré d'or, traversé du grand cordon de Saint-Louis; sa femme, à ses côtés, était assise.

Un grand espace restait vide devant eux, et les invités s'y avançant en bon ordre, venaient les saluer.

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puis passaient. Diipleix répondait, par un salut, par un sourire, par une phrase affectueuse. Au-devant de certains personnages importants il faisait quelques pas; puis la foule se répandait dans les salons, sous les galeries, à travers les jardins illuminés, formant une cohue brillante et joyeuse.

Quand Bussj^ s'approcha à son tour, Dupleix lui tendit la main et le présenta à sa femme.

— Elle est mon ministre le plus habile, dit-il en souriant, la moitié de moi-même. C'est la bégum Jeanne, comme l'appellent les indigènes, ce qui veut presque dire la reine. Défiez-vous d'elle, elle sait tous les dialectes de l'Inde.

La bégum riait. Elle était très séduisante et très superbe, à demi Indienne de type, vêtue de brocart d'argent et couverte de pierreries comme une idole.

— N'écoutez pas mon mari, dit -elle à Bussy en hindoustani; son affection pour moi l'aveugle.

— Mériter l'amour d'un tel homme, madame, répondit-il, dans la même langue, c'est le plus glorieux des triomphes. Vous voir l'un près de l'autre c'est voir Rama et Sita.

— Il parle fort bien, dit-elle à Dupleix, à demi-voix, pendant que Bussy s'éloignait.

Kerjean était à quelques pas au milieu d'un groupe de jeunes filles. Il courut à son ami :

— Venez par ici, ne vous perdez pas au milieu de cette foule d'inconnus; je vais vous présenter à de charmantes personnes.

Les jeunes filles se turent et cessèrent de rire, examinant, sans en avoir l'air, le nouveau venu, dont la

bonne mine les frappait. Il était fort bien, en effet, dans son élégant costume apporté de Paris et d'une coupe parfaite. L'babit de taffetas changeant se fronçait légèrement aux pans pour former paniers; les parements et les revers disparaissaient sous une soutache bleue et argent; le gilet, de satin bleu clair comme la culotte, était finement brodé de petites roses et de myosotis; le bas de soie moulait ia jambe fine, et les souliers à hauts talons exagéraient la petitesse du pied.

— M. le marquis de Bussy: ma sœur, Louise de Kerjean.

Une jeune fille, mince et gracieuse, ressemblant assez à Kerjean, fit une révérence.

— Mlle d'Auteuil, Mlle de Bury et ma cousine, que je garde pour la fin, Mlle Chonchon.

Mlle Chonchon baissa les yeux, ouvrit et ferma son éventail. Grasse, un peu trop, ce qui était délicieux à son âge. elle avait à peu près dix-sept ans, ses grands yeux noirs agitaient des cils superbes, et elle gardait quelque chose de l'indolence orientale dans sa toilette parisienne, en satin rose pâle broché de blanc, avec son corsage long et baleiné à échelle de rubans.

Des orchestres, sur des estrades enguirlandées de fleurs, se faisaient entendre. On jouait une gavotte.

— Avez-vous une danseuse? demanda Kerjean à Bussy.

— Si mademoiselle Chonchon daigne consentir? dit Buss^y en s'inclinant.

Chonchon mit le bout de ses doigts dans la main du jeune homme.

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— Comment! ma cousine accepte? Mais c'est un triomphe! s'écria Kerjean; elle est si paresseuse qu'elle répond, le plus souvent, qu'elle est engagée.

La jeune fille donna un coup d'éventail à Kerjean.

— Pourquoi dire tout de suite mes défauts? Kerjean se sauva avec Mlle d'Auteuil, suivant sa

sœur, qu'un jeune homme emmenait.

On dansait dans plusieurs salons, dans les galeries et sous un grand vélum, dans le jardin; c'est là que Chonchon entraîna son cavalier, parce qu'il y faisait plus frais, disail-elle.

Ils dansèrent la danse lente et grave, balancée sur deux temps, Bussy un peu machinalement, pensant à autre chose.

Parmoments les jeunes gens s'arrêtaientpour laisser passer d'autres couples.

— Pourquoi ne me dites-vous rien? demanda tout à coup Chonchon en ouvrant sur Bussy, avec surprise, ses grands yeux où il y avait encore de l'enfance.

Le jeune homme tressaillit comme tiré d'un rêve.

— Pourquoi? c'est que je redoute de vous dire les banalités ordinaires : il me semble que ce serait vous manquer de respect.

— Pourquoi? Je suis habituée à les entendre. Estce donc très aimable de ne rien dire?

— Que vous dirai-je?Je suis un inconnu pour vous, et tout ce que je sais de vous, vous le savez aussi bien que moi : c'est que vous êtes adorable et que votre toilette vous sied à ravir.

— Eh bien, soit, taisons-nous, dit la jeune fille d'un petit air dépité.

Mais le marquis secoua sa rêverie; l'idée l'effraya de paraître stupide et sans galanterie à la belle-fille de Dupleix ; il regarda autour de lui. Il y avait là bon nombre de bourgeoises et de femmes de trafiquants, nées à Pondicbéry et n'en étant jamais sorties. Les petits ridicules de leurs manières et de leurs toilettes sautaient aux yeux d'un habitué de Versailles; ils lui servirent de thème et il fit briller, aux dépens des naïves coloniales, une fine ironie et une moquerie légère dont Chonchon fut éblouie. Avant que la gavotte fût terminée, elle lui avait pardonné son silence du début, et quand il la reconduisit à sa place, la jeune fille était charmée de la grâce et de l'esprit de son danseur.

Bussy se mit à errer de salle en salle, regardant les femmes, heureux d'être seul et de ne connaître personne. Son regard recherchait de préférence les Orientales, mais il y en avait, naturellement, fort peu, les musulmanes ne sortant pas du harem : quelques Indiennes, des Arméniennes assez belleS; d'une beauté de race, sans grande personnalité. Les Maures, comme les Français les appelaient encore, étaient au contraire assez nombreux. Ils regardaient danser d'un air fort dédaigneux, ne comprenant pas bien pourquoi des personnes de qualité se donnaient la peine de danser elles-mêmes, au lieu de payer pour cela des odalisques ou des bayadères. N'aimant pas à rester debout, ils accaparaient les fauteuils et les canapés, les disputant aux dames; et ils restaient là, gravement assis, un genou replié, le pied sous la cuisse, roulant des yeux étincelants, tirant entre leurs doigts leurs moustaches épaisses.

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