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LES RUINES DE L EGLISE DE FRANCE I I

du séminaire, pour affronter la caserne et résister à ses dangers : il en faudra davantage aux enfants des familles chrétiennes, pour embrasser un état voué à toutes les menaces de la persécution, à toutes les incertitudes de la pauvreté.

La plupart des évêques constatent douloureusement ce péril certain. Sans doute, comme, dans les régiments, prêtres et séminaristes ont été souvent des apôtres imprévus, il arrivera que le clergé, après la grande épreuve d'aujourd'hui, moins nombreux peut-être, sera plus trempé, plus résolu, plus tourné vers les vLies surnaturelles.

Mais ces seuls mots (( moins nombreux » expriment un désastre, quand on songe aux campagnes sans curés, aux faubourgs sans culte, à tout ce peuple qui ne verra plus ni le rabat blanc du frère, ni la cornette des sœurs, ni même la soutane du prêtre, qui n'entendra plus jamais parler de Dieu! Ces paroisses, ces quartiers populaires, il faudrait les traiter comme des pays de nmission ! ce peuple, il faudrait l'évangéliser comme une tribu païenne ! Et, à l'heure où les religieux

proscrits font défaut à l'Eglise pour cette œuvre nécessaire, à Theure où le clergé séculier devra seul suffire à cette tâche écrasante, comprend-on quelle menace dans ces mots : il sera moins nombreux ?

Voilà pour le recrutement. Reste la subsistance. On se rassure très vite sur le « denier du culte », parce qu'en beaucoup de diocèses, les premiers résultats d'une quête improvisée ont été assez satisfaisants, quelquefois même inattendus : on y a vu, non sans raison, un heureux symptôme de la vieille fidélité chrétienne que, malgré tout, le peuple de France garde dans son sang. Les évêquesle déclarent, avec une paternelle satisfaction.

Mais combien sont divers les aspects du sujet, et quelle difficulté de former, après six mois à peine, des prévisions d'avenir! Je sais des régions où le prêtre peut vivre du casuel habituel, médiocrement, mais suffisamment, sans rien demander de plus ; il s'y est résolu sans hésiter. Dans d'autres, il faudra néces-

sairement que, pour subsister, il aille quêter presque de porte en porte : rude et crucifiant apprentissage ! Ailleurs, même réduit à cette extrémité, il ne pourra vivre, comme les missionnaires, qu'avec le secours extérieur. Comment savoir ce que deviendra, dans un an, dans deux ans, une situation si variable, encore si imprécise ?

Aussi bien, qu'il vive de peu ou qu'il naendie, le clergé de France est voué au sacrifice! Hier encore, M. de Narfon publiait la liste, d'une lamentable éloquence, de curés obligés de recourir au travail manuel ou même à des commerces variés. J'ai lu cette liste avec une tristesse infinie.

Certes, j'admire ce prêtre, émule des grands moines d'autrefois, savant ou érudit, artiste ou poète, qui travaille pour la gloire de Dieu et le bien de l'humanité, qui enrichit de ses découvertes et de ses études le trésor de la science ou de l'histoire, qui chante les splendeurs du ciel et les vertus de la terre, qui peint ou qui sculpte les beautés divines et les merveilles de la nature; j'honore cet autre, artisan de la civilisation, comme nos vieux

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évêques, qui enseigne à son peuple les moyens de perfectionner son travail et d'en tirer une plus grande prospérité. Mais le prêtre qui, pour vivre lui-même, se fait, à son seul profit, ouvrier ou commerçant, qui a des clients et débite sa marchandise, j'aimerais mieux, je l'avoue, le voir tendre la main à ses paroissiens.

Qu'on ne m'accuse pas d'en parler trop à mon aise ! Je suis sûr d'être compris par l'immense majorité des petits curés de France, J'en connais plus d'un qui regarde venir la misère dans un silence héroïque; j'en sais qui saluent la pauvreté avec une joie apostolique : il en est qui m'ont dit : « 11 nous faut cette épreuve, nous nous endormions dans la sécurité, on nous croit trop soucieux de nos aises et de notre repos : nous montrerons que nous sommes des apôtres ! »

De telles paroles, qui mettent à celui qui les entend des larmes dans les yeux, sont, pour l'avenir, la plus belle des promesses.

Le désastre cependant, n'en est pas moins immense, incalculable : désastre matériel, désastre moral, désastre non seulement pour l'Eglise et pour les prêtres, mais pour tous

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ceux qui vivaient de sa charité et de ses œuvres, désastre pour le pays tout entier menacé de voir la barbarie prendre la place de la religion proscrite.

Il fallait, ce me semble, avant toute chose, faire ce tableau de notre situation présente. Je ne crois pas l'avoir assombri.

Mais je n'aime point à m'asseoir longtemps sur les ruines, et si des divergences de sentiment, aussi tenaces que notre vieille et fidèle amitié, me séparent, en cette question, comme en quelques autres, de M. d'Haussonville, je répète après lui qu'il est temps, pour les catholiques, (( de passer de la période des gémissements à la période de l'action ».

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L'organisation nécessaire.

Mais qu'est-ce que l'action à l'heure présente? L'idée du « parti catholique » surgit immédiatement de cette question. M. de Narfon a demandé aux évêques ce qu ils en pensaient. A mon tour, je voudrais, ayant pour le faire des raisons un peu personnelles, m'en expliquer avec une entière franchise.

M. de Narfon a bien voulu rappeler l'initiative que j'ai prise, il y a exactement vingtdeux ans. A cette époque, après les élections du mois d'octobre i885, j'ai tenté, en effet, d'organiser le parti catholique. Je proposais

de l'appeler « l'Union catholique ». Mais c'était bien un parti dont je voulais promouvoir la formation. Je crois encore, aujourd'hui comme alors, qu'aucune raison de principe ne saurait être invoquée contre cette conception.

M. Fogazarro, dont M. de Narfon a cité les paroles, estime que « ce serait identifier les intérêts de la religion avec ceux d'un parti politique »; et que de fois j'ai retrouvé la même opinion sous la plume d'écrivains français ! Je la crois basée sur une erreur absolue. Ce n'est à mes yeux que la formule adoucie de la luneste illusion dont est sortie toute l'équivoque révolutionnaire, je veux dire la séparation radicale de la politique et de la religion, premier pas sur le chemin qui conduit à l'hostilité ouverte de l'une contre l'autre.

Pratiquement, l'objection est, d'ailleurs, insoutenable. Comment, en effet, pourraitelle se justifier dans un temps où, presque en tous pays, les questions religieuses se posent chaque jour devant l'opinion, où, dans le nôtre surtout, l'histoire de la politique inté-

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rieure n'est autre chose depuis vingt-cinq ans et jusqu'à cette funeste loi de séparation qui consomma par un acte décisif d'hostilité une longue série d'attentats, que celle de la guerre systématique laite à l'Eglise, à son enseignement et à ses institutions ?

Comment les catholiques pourraient-ils se désintéresser de cette politique? Par quel moyen pratique et légal, alors que toutes les conditions de la vie publique dépendent des électeurs et des députés, pourraient-ils obtenir les satisfactions que réclame leur conscience, s'ils ne s'organisent pas en vue des élections?

Mgr Douais, évêque de Beauvais, dans la très belle lettre qu'il adressait au mois d'août dernier à M. de Narion, après avoir, en termes d'une énergique éloquence, montré la position laite aux catholiques, (( simples parias » dans leur pays, par vingt-cinq années de guerre religieuse, après avoir, avec beaucoup de précision, exposé ce qu'il leur conseille et leur demande de faire pour résister à (( la persécution », conclut ainsi :

(( Que les catholiques se concertent, s'en-

tendent, se groupent... que, pour mieux se défendre, ils attaquent, afin de prévenir le prochain retour offensif... qu'ils s'organisent fortement par diocèses, par provinces ecclésiastiques, par régions, dans la France entière; la situation présente, que nous avons tout fait pour épargner à noire pays, le commande ».

Rien de plus net, de plus décisif. Il faut que les catholiques s'organisent pour le combat, pour l'attaque comme pour la défense. Sous quelle forme, voilà, ce me semble, la seule question qui puisse se poser.

Il y a soixante ans, Montalembert et Louis Veuillot voulaient arracher au gouvernement et aux Chambres la destruction du monopole universitaire et la liberté d'enseignement. C'était alors la seule revendication qui parût s'imposer aux catholiques. Le suffrage unisel n'existait pas : le parti catholique, recruté dans une élite, encouragé par une partie de l'épiscopat, approuvé par le Pape, put naître,

grandir, s'organiser pour le plus grand bien de l'Eglise et, malgré la discorde qui bientôt le déchira, préparer la victoire que les événements lui donnèrent en i85o.

En i885, l'entreprise était plus rude, le champ plus vaste. La guerre religieuse était ouverte depuis six ans : l'école laïque s'élevait contre l'école chrétienne, l'instituteur contre le curé; le Concordat était démantelé; le divorce allait rentrer dans les lois et dans les mœurs ; l'irréligion prenait partout la place de la neutralité ; les destructions s'accumulaient : il fallait revendiquer à la fois toutes les libertés religieuses.

En outre, le suffrage universel renouvelant à tout instant les pouvoirs publics, le parti catholique devait nécessairement s'appuyer sur la force populaire, et, comme les questions d'organisation du travail se posaient^ chaque jour plus pressantes, il devait, pour être populaire, être avant tout un parti de réforme sociale. De là, le programme d'action et de revendication publié au mois d'octobre i885. La tentative ne put aller au delà.

L'histoire n'en saurait trouver place ici. Je

l'écrirai certainement un jour: elle est instructive à plus d'un titre. L'idée fut accueillie avec enthousiasme et souleva de violentes oppositions; c'est le sort de toutes celles qui troublent les habitudes. M. de Narfon a cité des noms : plus d'un appellerait des rectifications. Je m'en abstiendrai : l'heure n'est pas A/enue.

Le parti catholique de i885, comme l'a dit M. de Narlon, mourut dans son berceau.

Léon XIII me demanda d'y renoncer : son désir lut un ordre. Après l'expérience d'un quart de siècle, j'en reconnais la sagesse. Je veux seulement préciser que, jugeant mon entreprise inopportune, le grand Pape, qui dans la suite me combla des marques augustes de sa bonté, n'en condamna jamais le principe.

En 1892, au moment où venait d'être publiée l'Encyclique aux Français, celle qui donna naissance à ce qu'on est convenu d'appeler le

(( ralliement », j'essayai, pour appliquer immédiatement les conseils de Léon XIII, de reprendre, sur le terrain constitutionnel, l'œuvre de i885, par la création d'une (( Ligue catholique et sociale », recrutée, presque exclusivement, parmi les jeunes gens. Cette fois^ ce ne fut pas l'interdiction du Pape qui m'arrêta : au conlraire, par une lettre publique et très développée, qui demeure, mon plus grand titre d'honneur, Léon XIII daigna louer, sans réserves, le discours que j'avais prononcé à Saint-Etienne pour formuler le programme de la Ligue. Elle échoua, cependant, par la difficulté de grouper un nombre suffisant d'adhérents.

L'exemple me paraît décisif. La création d'un parti exclusivement catholique, et par là même nécessairement constitutionnel, se heurterait, aujourd'hui comme alors, aux mêmes obstacles, sans doute à de plus forts. Car nos divisions politiques subsistent, plus nombreuses, plus vives que jamais. C'est notre plus grande faiblesse : elle est malheureusement incurable, étant faite de convictions, de sentiments, d'habitudes et des justes

répugnances que suscite l'anarchie morale et sociale dont nous souffrons.

Pourtant, bon gré mal gré, il faut combattre : la lutte électorale s'impose à tous. Or point de combat sans organisation, point d'organisation sans union et sans discipline.

J'entends quelquefois de jeunes et ardents (( sillonnistes », emportés par leur exclusive passion pour la démocratie catholique, dire qu'aucun dés partis en présence ne représentant leurs idées, ils ne veulent pas se mêler aux luttes électorales. C'est une prétention chimérique. La neutralité n'est qu'un mot. En fait, et surtout quand il s'agit des choses religieuses, la parole du Christ est la loi universelle : « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. »

Je conçois très bien que les jeunes gens puissent souhaiter un autre champ de bataille que celui de la défense religieuse, où ils se voient, après leurs devanciers, sans cesse rejetés. Mais ce ne sont pas les catholiques

qui ont créé cette nécessité. Ce sont leurs adversaires.

Si, à certaines époques, la persécution s'est dissimulée sous les dehors d'une demi-liberté, aujourd'hui aucune équivoque ne peut subsister. Depuis sept ans le gouvernement luimême a marqué le terrain de la lutte, et la défense de la religion s'impose, en fait, comme un programme nécessaire et commun, aux croyants et aux libéraLix.

L'Action libérale populaire est née de cette situation. C'est la gloire de M. Piou de l'avoir fondée, d'en avoir lait, à force de persévérance, de courage et d'éloquence, une association puissante et fortement organisée. Pourquoi les catholiques voudraient-ils l'affaiblir en la divisant par des groupements particuliers.^ Je touche ici à une plaie vive et douloureuse sur laquelle je n'appuierai pas, mais je veux, par un dernier mot, dissiper, en ce qui me regarde, l'équivoque que pourrait, dans quelques esprits, faire naître le précédent de i885.

l'organisation nécessaire 25

Je ne crois pas pouvoir le faire plus clairement qu'en reproduisant ces paroles qu'au mois de mai 1908, j'adressais au congrès de VAction libérale, réuni à Chalon-sur-Saône : elles expriment encore exactement ma pensée : (( Le parti catholique peut, dans notre pays, être le noyau, l'élément principal d'un grand parti politique : il ne peut pas le constituer à lui seul, sous peine de se réduire à n'exercer qu'une action insuffisante, surtout au point de vue électoral ; car, pour défendre efficacement les intérêts sacrés dont il a la garde, il faut qu'il appelle à lui tous ceux qui veulent sauvegarder le respect et la liberté des croyances religieuses. » C'est pourquoi j'ai, pour ma part, considéré, et je considère encore, que mon devoir était de m'associer pleinement à l'œuvre de M. Piou.

Beaucoup de catholiques ont lait comme moi; ils sont, je puis le dire, l'immense majorité : je voudrais qu'elle devint l'unanimité.

Donc, organisation de la dé(ense religieuse et point de parti catholique, voilà ma réponse à la question soulevée par M. de Narlon.

Qu'à cette organisation les évêques et le

clergé ne participent pas directement dans la plupart des cas, qu'ils se bornent à l'encourager, à Faider de leur appui, j'y consens. Les esprits sont, à cet égard et non pas seulement dans les milieux populaires, j'allais dire surtout dans les autres, encombrés, chez nous, de préjugés si anciens et si tenaces que l'action politique du clergé a, pour sa propre cause, d'incontestables dangers. Le régime concordataire, en créant les fonctionnaires ecclésiastiques, a, sur ce point, faussé pour longtemps nos idées.

Cette sorte d'ostracisme a, d'ailleurs, des motifs profonds dont l'examen m'amène au cœur du sujet.

La défense religieuse, la préparation électorale, si nécessaires qu'elles soient, ne sont qu'une partie de l'action catholique.

D'autres pensées assiègent mon esprit quand je parle de la conquête du peuple.

La Démocratie.

Si cruelle que soit la condition présente de l'Eglise de France, ce n'est pas là qu'est pour elle le plus grand péril. Il n'est même pas du côté de ceux que je m'obstine à appeler des persécuteurs, en dépit des procédés. d'anesthésie dont ils accompagnent leurs, opérations. Qu'ils persévèrent prudemment et pour éviter d'importunes clameurs, dans la méthode de lente asphyxie, ou que, pressés d'en finir et pour se délivrer d'un cauchemar inquiétant, ils essayent de l'étrangler d'un seul coup, l'Eglise, sortira victorieuse des mains

qui la torturent, peu à peu réorganisée si elle garde quelque liberté, bientôt vengée si elle est ouvertement proscrite.

Il faut avoir le courage de le dire, le vrai péril est en nous-mêmes. Sommes-nous, prêtres et laïques, non seulement résolus à accepter la tâche dont la situation nouvelle nous fait un devoir pressant, mais de taille à la remplir ? Telle est la question qui s'impose à nos consciences.

L'avenir appartient à Dieu. L'heure venue, il faut qu'il trouve des hommes et des cœurs capables de correspondre aux desseins qu'il prépare. Former ces hommes et ces cœurs, voilà Fœuvre. Les ouA^iers sont-ils prêts?

Nul ne peut dire quelles seront, si elle doit les atteindre, les formes définitives de la société qui lentement, parmi des heurts douloureux, travaille à se constituer avec les débris des sociétés anciennes.

Déjà, il est vrai, on lui donne un nom : c'est la démocratie, héritière des monarchies détruites.

Mais qu'est-ce que le démocratie ? Je ne sais pas de mot plus équiA^oque et qui cache des conceptions plus diverses : et je voudrais, avant d'aller plus, avant, établira cet égard, des distinctions que je crois indispensables.

Est-ce seulement une société où, l'hérédité ne conlérant aucun droit public, les obligations de la loi civile sont les mêmes pour tous? Aucune contestation, d'ordre pratique^ ne s'élève contre ces conditions actuelles de la vie nationale.

Est-ce une organisation sociale où le& droits et les intérêts du peuple sont représentés et protégés par des institutions qu'il administre et gouverne librement, où les faibles sont, par la puissance des associations autonomes, garantis autant que possible contre la tyrannie du pouvoir souverain, les abus de la iorce et les excès des détenteurs de la richesse? Un tel régime serait assurément conforme à tous les principes catholiques.

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Le moyen âge offrit, en effet, dans sa constitution corporative et communale, plus d'un exemple d'une semblable démocratie : elle était fondée sur le droit chrétien inspiré par la philosophie de l'Evangile, et l'action de l'Eglise pénétrait, de sa constante influence, ses mœurs et ses lois (i).

Après huit siècles écoulés, nous voyons encore, sous nos yeux, s'agiter impétueusement, comme les tronçons épars d'un organisme rompu, les restes de cette vie puissante, conservés par d'impérissables traditions. Le mouvement syndical, la renaissance provinciale, qui infligent aux conceptions individualistes du XIX® siècle un si éclatant désaveu, se rattachent à ces sources profondes.

Est-il possible de ranimer cette vie prête à s'éteindre, de rapprocher ces tronçons dispersés et de réveiller ces traditions confuses?

(i) On consultera avec fruit sur ce sujet un petit livre d'an curé du diocèse d'Amiens, M. Dubourguier, intitulé : Travailleurs de France (Publication de l'Action Populaire, Reims ; Lecoffre, Paris) : c'est, en une forme populaire, l'exposé de cette admirable organisation municipale du xii^ siècle dont la « Loy deBeaumont » et la <( Charte de Vervins » ont été les principaux types.

LA DÉMOCRATIE 3l

aucune œuvre n'est plus digne de tenter le génie des hommes d'Etat. A ce prix, la démocratie pourra devenir une forme sociale, féconde et durable. Notre société qui n'est, dans sa centralisation jacobine, qu'une dictature plébéienne, n'en a jusqu'ici que la trompeuse étiquette.

Car, si la préoccupation croissante des besoins populaires est une des marques distinctives de notre temps et, parmi tant de défaillances, son honneur et sa vertu, elle ne suffit point non plus que les formes électives ou parlementaires du régime politique, a caractériser la démocratie.

Le royaume de Belgique, la Monarchie britannique, et même l'Empire allemand, sont, à cet égard, en beaucoup de points plus avancés que la République française.

D'ailleurs, ce mouvement universel des mœurs et de la législation, je ne crois pas avoir besoin de le dire longuement, bien loin de m'effrayer, répond à l'etFort de ma vie toute entière. J'ai toujours pensé, je pense plus que jamais, que les catholiques doivent en prendre résolument la tête, quelles que soient

les loriïies de la société civile, parce qu'ils sont, par l'effet même de leur foi religieuse, les défenseurs nés des faibles et des déshérités, les promoteurs naturels de la justice sociale.

Mais, pour la langue politique moderne, la démocratie est tout autre chose. Ce qu'elle entend, par ce mot retentissant dont elle jette au peuple les promesses, confuses comme les aspirations qu'il abrite, c'est le règne absolu du nombre, l'aveugle domination d'une masse inorganique, lormée d'individus confondus dans une apparente égalité.

En ce sens, elle n'est que la formule sonore de la grande illusion sociale, créée par la Révolution, l'expression ambiguë d'un de ces (( faux dogmes » dénoncés par Le Play, et sur lesquels repose toute la société moderne, ou plutôt de celui qui contient tous les autres et dont ils découlent naturellement.

Me voilà, je le crains, bien loin des jeunes enthousiasles du a Sillon » qui acclament dans l'individualisme démocratique l'épanouisse—

ment naturel du christianisncie, et en grand désaccord, à mon regret sincère, avec leur chef éloquent Marc Sangnier, salué naguère d'un si cordial applaudissement.

Mais il ne sagit pas ici d'un débat théorique. Si la démocratie, ainsi comprise, est l'application d'une doctrine fausse et nneurtrière, l'état social qu'elle a engendré constitue un fait irrécusable, dont il n'est au pouvoir de personne de nier les effets, et qui, pour la destinée de l'Eglise de France, porte les plus graves conséquences. En face de la question ainsi posée il n'y a plus de désaccord possible.

Sur tous les terrains, dans l'ordre légistatif comuie dans l'ordre économique, la puissance populaire se manifeste et s'affirme chaque jour plus impérieusennent. Voilà l'évidence qui frappe tous les yeux.

Je n'imagine aucun spectacle mieux fait pour émouvoir l'esprit et le jeter en de troubles méditations, que celui de la foule anonyme des travailleurs, courbée sur la terre, ou prisonnière de l'usine et de la naine, du magasin et de l'atelier, multitude immense

d'hommes et de femmes, aux pensées changeantes et imprécises, aux gestes tour à tour violents et résignés, tantôt soulevée par un réahsme brutal, tantôt emportée par un idéalisme spontané, dominée dans cette mobilité par le souci constant d'une subsistance toujours incertaine, et qui porte en elle, inconsciente de son fardeau, le secret de l'avenir. Cette foule s'avance comme la mer, rapide et irrésistible ; c'est un flot qui monte à vue d'œil, roulant des misères et des haines, des souff'rances et des colères, de justes espoirs et des rêves chimériques.

(( Le monde est debout, disait Lacordaire, il y a un demi-siècle, et ceux même qui sont encore assis sentent que déjà le flot mouille leurs pieds. » Qui peut aujourd'hui demeurer assis? Qui peut, sans angoisse, voir grandir ce flot redoutable?

Apporte-t-il, sur un sol déjà semé de ruines, l'irréparable dévastation, ou, parmi les décombres du passé, la semence ignorée des moissons futures? Nul ne peut le dire.

Une seule certitude éclate en cette obscurité : c'est que désormais le peuple est maître

de nos destinées et de nos lois, arbitre

souverain de notre esclavage ou de notre liberté.

Depuis trente ans, les gouvernants ont tout entrepris pour l'éloigner, pour le détacher de TEglise, pour effacer dans son âme les vestiges de son influence. Education, enseignement, législation, exemples, faveurs, tout a été conçu, inspiré par la même pensée, dirigé vers la même fin.

La Séparation n'a pas eu d'autre objet que d'achever, s'il se peut, cette violente transformation de l'âme populaire.

Entravé par toutes les chaînes de l'administration, par tous les obstacles d'une législation, de jour en jour, plus antichrétienne, le clergé a lutté, péniblement, contre cette invasion du paganisme officiel. Les catholiques l'ont secondé avec un zèle souvent méritoire.

Peut-être l'ont-ils fait insuffisamment, trop tôt lassés par un combat inégal ; peut-être aussi, qu'il me soit permis de le dire, l'ont-

ils fait avec une intelligence incomplète des nécessités de leur temps : surtout, ils Font fait en trop petit nombre. Combien d'entre eux, enfermés dans le cadre tracé par la routine, se sont endormis, prêtres et laïques, bercés par l'apparente sécurité!

La Séparation a brisé le cadre ancien, déchiré les apparences, et voici que le péril éclate à tous les regards. Malgré la persistance des habitudes, malgré le reste de foi qui survit en lui, le peuple, de plus en plus, est détaché de l'Eglise . Presque partout les catholiques ont perdu sa confiance. D'où vient ce déplorable divorce.^

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L'action sociale catholique dans le passé.

Un jour, au mois de septembre dernier, le Temps adressait aux catholiques français une juste observation. Comparant avec leur situation celle de leurs coreligionnaires d'Allemagne et de Belgique, il s'exprimait ainsi :

(( Dans les deux pays voisins, les partis catholiques ne perpétueront leur influence qu'à la condition d'évoluer toujours dans le sens populaire... En France, les personnes susceptibles de constituer un parti catholique sont d'un esprit plus timoré... L'idée d'une réforme sociale les épouvante au moins autant, si ce

n'est davantage, que la menace des tracasseries sectaires. »

Cela est vrai : c'est, avec nos divisions politiques, la seconde de nos faiblesses. Il y a trente ans que le groupe d'hommes auquel je m'honore d'appartenir s'efforce de lutter contre ces répugnances, et, pour le dire en passant, il est assez piquant de voir l'organe attitré du libérahsme économique, l'un des journaux qui ont le plus persévéramment combattu nos idées sociales, reprocher aux catholiques de s'y être montrés trop réfractaires.

Rien de plus instructif à cet égard que l'histoire de ce ce Centre » du Reichstag allemand, si mal connue, si peu comprise de ceux mêmes qui, dans notre pays, en invoquent le plus souvent l'exemple. Les études magistrales de Georges Goyau l'éclairent sans cesse d'un jour plus éclatant. Combien de catholiques, combien de conservateurs, chez nous, croient encore que le grand parti catholique allemand fut exclusivement un parti de défense religieuse! La vérité cependant, est tout autre.

l'action sociale catholique dans le passé Sg

Qu'il me suffise, pour le montrer, de citer ici une des dernières pages de Goyau. Il vient de raconter toute l'histoire du grand mouvement social qui, de i85o à 1870, couvrit la Westphalie, les pays rhénans et la Bavière d'associations ouvrières, et d'évoquer la grande figure deKetteler, l'illustre évêque de Mayence, initiateur du catholicisme social ; il a montré l'action sans cesse grandissante des hommes qui, durant vingt années, par leurs œuvres, par leurs écrits, par leur parole, marchèrent à sa suite, et il dit :

(( Le jour allait venir ou la colossale Allemagne, ayant, aux dépens de la France, pris conscience de sa force, la mesurerait ensuite contre l'Eglise catholique, et où les masses populaires, arbitres de la composition du Reichstag, auraient à prendre position dans le conflit. Elles se souviendraient ce jour-là que ces hommes, subitement contraints de s'agiter avant tout pour l'aff'ranchissement des prêtres, s'étaient, jusqu'au milieu de 1870, agités sans

Ao LA CONQUÊTE DU PEUPLE

relâche pour raffranchissement des pauvres

Avant même qu'il existât un Reichstag et que dans ce Reichstag il existât un Centre, le catholicisme, en Allemagne, s'était déjà épanoui comme un parti social ; il avait parlé comme tel, agi comme tel, avant que des circonstances douloureuses l'amenassent à s'organiser surtout en parti de défense religieuse. » (i)

Le parti catholique allemand est donc né du parti social, formé depuis vingt années quand le Culturkampf l'en fit surgir. La victoire religieuse fut le prix de l'action populaire.

En Belgique, il est vrai, la défense religieuse s'imposa d'abord; les lois scolaires de 1879 l'obligèrent à s'organiser : grâce à l'énergie des évêques, à la foi ardente de la population flamande, elle fut presque aussitôt victorieuse, et, depuis près de vingt-cinq ans, les catholiques sont au pouvoir. Mais comment s'y sont-il maintenus? en dotant leur pays d'une

(i) Revue des Deux-Mondes, i^r Juillet 1907 : Les origines du Culturkampf allemand, p. 169 et 170.

l'action sociale catholique dans le passé /il

législation sociale qui est l'une des plus avancées de l'Europe, en le couvrant d'associations ouvrières, et en prenant en main, les premiers, la protection de tous les intérêts populaires. Sous une autre forme, l'exemple de la Belgique n'est pas moins décisif que celui de l'Allemagne.

En France, avant 1870, la charité chrétienne, plus active peut-être qu'en aucun autre pays, avait multiplié ses institutions : il n'y existait pas, cependant, à proprement parler, de mouvement social catholique. Lacordaire, avec le regard du génie, avait aperçu, au berceau même de l'industrialisme, la nécessité de la législation ouvrière. Mais sa voix, si puissante qu'elle fût, ne pouvait, dans la société de i8/io, prévaloir contre celle des intérêts. Ozanam, d'un' élan de sa grande âme, frappé par la rencontre douloureuse de la richesse et de la pauvreté, avait ouvert la voie aux œuvres populaires, où ses disciples rivalisèrent bientôt

de dévouement avec les fils de saint Jean- Baptiste de La Salle. Mais les Conférences de Saint Vincent-de-Paul n'avaient pour objet que de soulager la misère : les patronages d'apprentis ne groupaient que les enfants et les jeunes gens.

Le grand désastre national, la terrible leçon de la Commune firent apparaître d'autres horizons. Un besoin universel de régénération sociale s'empara des cœurs : ceux qui n'ont pas vécu ces jours lointains ne peuvent aujourd'hui mesurer l'intensité de ce réveil des âmes. Les cercles catholiques d'ouvriers naquirent, en 187 1, de ces aspirations. Ils ne furent pas seulement un développement de Faction des patronages, mais, sous une forme empruntée à leurs traditions, la manifestation des idées réformatrices qui passionnaient leurs fondateurs. Ils voulaient en faire, au lieu d'œuvres de pure charité, le point d'appui d'un ordre social chrétien fondé sur l'organisation corporative.

Les doctrines que Ketteler avait, trente ans plus tôt, prêchées à l'Allemagne, avaient pris, dès ce moment, possession de leurs intelli-

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gences. Pour beaucoup d'entre eux, elles ne furent d'abord, comme Goyau le dit de Ketteler lui-même a homme de lutte plutôt qu'homme de recherches », que ce l'ingénieux corollaire » de leurs convictions chrétiennes. Sous l'inspiration du marquis de La Tour-du- Pin (i) elles se formulèrent avec précision, et leur œuvre se doubla d'une école sociale.

L'entreprise, ouvertement dirigée contre toutes les conceptions de la Piévolution, ne pouvait manquer de soulever d'âpres résistances. Elle se heurta^ en effet, dès ses débuts, à l'ardente opposition de l'ancienne école économique encore toute-puissante, de beaucoup de conservateurs, effrayés de ses hardiesses, et d'une bonne partie du clergé, inquiète des nouveautés qu'elle lui proposait. Je crois bien qu'une des caus,es de l'échec encouru par la tentative de i885, des protestations qu'elle souleva, des divisions qu'elle fît éclater et qui déterminèrent l'interdiction de Léon XITl,

(i) Ces idées se trouvent exposées dans l'ouvrage que M. le marquis de La-Tour-du-Pin a publié sous le titre de : Vers un ordre social chrétien^ Jalons de route : 1882-1907 (Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1907, in-80.)

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c'est qu'elle fut prématurée, précisément au point de vue social.

Sans doute nous avions déjà, mes amis et moi, un programme social très net, et depuis nous n'avons guère fait que le commenter. Mais, en dépit de nos efforts, ce programme n'avait encore qu'une valeur presque théorique. Nos associations populaires n'étaient pas assez nombreuses, assez puissantes, assez répandues pour former le point d'appui d'un parti politique. Nos idées réformatrices, nos propositions législatives n'étaient pas assez anciennes, pas assez connues des travailleurs, elles étaient trop vivement combattues par la masse des conservateurs, dans laquelle nous étions confondus, pour inspirer confiance au peuple.

La discussion de la loi sur les syndicats professionnels, qui nous offrit pour la première fois l'occasion d'exposer à la tribune notre programme corporatif, est de i883. Les premiers projets de législation sociale que j'ai, avec quelques amis, présentés à la Chambre datent seulement de 1886. Cinq ans allaient encore s'écouler avant que VEncycUque sur la

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condition des ouvriers vint promulguer les lois de réconomie sociale catholique.

L'esprit d'association, si vivant en Belgique, si puissant en Allemagne, faisait d'ailleurs défaut à notre pays : l'individualisme y régnait en maître. Le grand mouvement des mutualités, des associations de crédit était à peine à ses débuts ; les syndicats professionnels venaient de recevoir le baptême légal, ils rencontraient l'hostilité presque universelle des patrons.

Enfin, dans les provinces rhénanes, en Westphalie, en Bavière, comme dans les Flandres, le clergé agissait sur un peuple resté profondément chrétien, prêt à recevoir son influence, à suivre son impulsion. Rien de pareil, en France, où l'esprit révolutionnaire, persistant sous les monarchies, avait lentement miné les croyances catholiques, où le clergé, encore entouré de respects extérieurs, était soigneusement confiné dans la sacristie.

Comment, en de telles conditions, l'efTort social des catholiques eût-il pénétré la masse populaire.^

Et pourtant, malgré tous ces obstacles, je

crois fermement qu'à cette époque, mieux soutenu, niieux compris, peut-être mieux dirigé, il aurait pu, sinon la conquérir pleinement, au nioins lui inspirer confiance : car elle n'était pas encore embrigadée par la tyrannie socialiste, ni surexcitée, comme aujourd'hui, par ses constantes prédications.

Le nombre des Cercles catholiques, toujours croissant jusqu'en 1890 s'élevait à 4i8, lorsqu'à l'occasion de l'Exposition de 1900 fut dressée la statistique, qui leur valut un grand prix dont je possède le diplôme, signé de M. Millerand.

Le mouvement déterminé par leur initiative prenait, en même temps, les formes les plus diverses, cherchait par les syndicats mixtes, par les groupements d'ouvriers chrétiens, par les bourses du travail indépendantes, par les cercles et les bibliothèques d'étude sociale, par les jardins ouvriers, à pénétrer les milieux industriels, se répandait dans les campagnes par les syndicats agricoles, par les caisses de crédit rurales, et donnait enfin l'impulsion à toutes ces œuvres post-scolaires, que si longtemps nos adversaires nous ont enviées, qu'ils

l'action sociale catholique dans le passé 47

imitent aujourd'hui avec l'appui, écrasant pour nous, des subventions et des faveurs officielles.

Si nous n'avons pas, autant que nous l'espérions, entraîné la confiance du peuple, à certaines heures, cependant, nous avons senti que nous touchions son cœur.

Que de fois, dans des salles où se pressaient des milliers d'ouvriers, à Lille et à Armentières, à Dijon et à Besançon, à Lyon et à Saint-Etienne, à Marseille, à Toulouse et à Bordeaux, à Limoges, à Nantes, à Paris même, pour ne citer que les villes où le souvenir de ces

réunions m'a laissé le plus vivant souvenir,

* j'ai, en exposant nos idées, en expliquant nos

œuvres et en affirmant nos croyances, fait l'épreuve d'une sympathie, d'abord hésitante, bientôt chaleureuse! Combien d'autres, avec moi, ont connu cette fortifiante expérience! Mais le temps, les concours nécessaires, les facilités offertes par l'état des mœurs et l'ardeur de la foi, tout nous avait manqué, lorsque la guerre rehgieuse, déclarée par Gambetta, ouverte par Jules Ferry, vint couper en deux la nation française ; c'est l'écra-

santé responsabilité qui, dans l'avenir, pèsera sur leur mémoire.

Il fallait courir au feu ; le premier devoir des catholiques était là. Leur action sociale s'en trouva ralentie.

Malgré tout, elle fut d'une belle fécondité. Les jeunes générations, promptes à méconnaître les exemples du passé, se hâtent quelquefois un peu trop d'en dénoncer la stérilité. C'est une injustice. Depuis trente ans, malgré les obstacles accumulés par les discordes politiques et les luttes religieuses, on a vu dans notre pays une magnifique floraison d'œuvres populaires créées par les catholiques. Nul, ce me semble, n'a le droit d'oublier ce long travail.

Environnés de difficultés, combattant d'une main pendant que nous bâtissions de l'autre, nous avons fait un grand eff'ort, dont nos successeurs, je l'espère, recueilleront les fruits.

Cet eff^ort, cependant^, nul le sait mieux que moi, fut insuffisant, et il le fut surtout parce

l'action sociale CAT^OLIQUE DANS LE PASSE llQ

qu'au milieu de la masse catholique, dans les classes élevées et dans le clergé même, ceux qui lui donnèrent leur vie furent presque des isolés.

11 faut sortir à tout prix de cette situation.

Sans doute l'école chrétienne est la première de toutes les œuvres sociales : disputer l'enfance au détestable enseignement de l'école officielle, d'où Dieu est banni, c'est le premier devoir : les catholiques Font partout généreusement rempli. Malheureusement, il devient de plus en plus difficile : la dissolution des congrégations, la pénurie des maîtres, les exigences administratives, l'insuffisance des ressources, encore accrue par la nécessité de pourvoir à l'entretien du culte et de ses ministres, tout apporte à la création des écoles libres des obstacles, souvent presque insurmontables .

Mais, dans toutes les paroisses, qu'il y ait ou non une école chrétienne, on peut, sans qu'il en coûte beaucoup, sans avoir rien à démêler avec l'inspection universitaire, sans même qu'il soit besoin d'un directeur autre que le curé ou le vicaire lui-même, on peut

5o LA CONQUÊTE DU PEUPLE

établir un patronage de garçons et un patronage de filles, plus efficaces souvent que l'école elle-même ; on peut former un cercle d'hommes, une association de mères de lamille; on peut monter une bibliothèque populaire, organiser une réunion d'études où les travailleurs intelligents viendront cultiver leurs esprits, élever leurs âmes, s'apprêter aux luttes, aux contradictions de l'atelier, du cabaret et du syndicat, où des conférenciers familiers, des causeurs amicaux s'entretiendront avec eux de leurs intérêts et de leurs besoins; dans beaucoup de paroisses on pourrait créer une de ces sociétés de gymnastique ou de tir, déjà si nombreuses et si florissantes ; dans tous les centres un peu importants, il faudrait établir la distribution des journaux et des publications chrétiennement rédigés.

Tout cela peut être immédiatement entrepris presque partout ; et dans combien de régions industrielles ou agricoles pourrait-on fonder aussi, avec l'appui moral et s'il se peut le concours actif des patrons et des propriétaires, des syndicats chrétiens ou au moins

l'action sociale catholique dans le passé 5i

indépendants de cultivateurs et d'ouvriers, créer des caisses de retraite, d'assurance contre les accidents, des mutualités familiales, des caisses rurales, des jardins ouvriers, des secrétariats du peuple!

Et alors quels services rendus, quel bien accompli, quel mal conjuré, quelle action exercée, quelle influence acquise !

Examinons maintenant, avec une loyale sincérité, où nous en sommes, dans combien de paroisses existe un réseau d'œuvres sociales vraiment florissantes. En regard, faisons le bilan des forces ennemies, non pas seulement des syndicats révolutionnaires, mais des œuvres laïques, copiées sur les nôtres, et déjà plus nombreuses, grâce aux subventions et aux faveurs officielles, où l'instituteur façonne les jeunes générations à l'ignorance, sinon à la haine de Dieu; des cafés, des estaminets, centres pépétuels de propagande antichrétienne, des réunions du dimanche où un orateur socialiste vient répandre ses blasphèmes et ses

excitations, des sociétés de libre pensée qui prennent toutes les formes, tantôt celle du patriotisme et tantôt celle de la bienfaisance ; des journaux, enfin, dont le flot, chaque matin, déferlant sur le village, sur le quartier, inonde les environs, avec toute son écume de mensonges, d'outrages et de calomnies contre les prêtres et la religion.

Établissons ces comparaisons, et nous serons saisis d'épouvante et de remords.

Dans toutes les paroisses, cependant, il y a un curé, très souvent des vicaires; dans beaucoup il y a un châtelain riche, libre de son temps, tout au moins des hommes indépendants, aisés, qui ont gardé des sentiments chrétiens et comptent parmi les catholiques. Presque toujours ils réussiraient, s'ils l'essayaient, à grouper quelques adhérents, noyau d'une association, point d'appui d'une action chrétienne. On cite, il est vrai, des pays ingrats, où, dit-on, « il n'y a rien à faire » ; mot terrible, indigne d'un cœur chrétien, nciot accusateur, bien plus de ceux dont il avoue les défaillances, que de ceux dont il flétrit les résistances ! En combien de ces terres

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ingrates, avant de dénoncer lejjr stérilité, a-t-on sérieusement tenté de jeter la semence? J'ose affirmer que, sauf en de bien rares exceptions, partout, au contraire, il y a <( quelque chose à faire ». C'est l'expérience de tous ceux qui se sont occupés des œuvres sociales, que jamais les concours populaires ne leur ont fait défaut.

Pourquoi le clergé, pourquoi les classes élevées se dérobent-ils trop souvent à la tâche ? La question est délicate ; il faut cependant l'aborder.

iàM

L'action sociale catholique et le clergé.

Longtemps les prêtres ont été mal préparés aux œuvres sociales : elles étaient peu connues et ils n'en rapportaient du séminaire ni le goût ni la tradition.

Arrivés dans leurs paroisses, ils n'en trouvaient pas, le plus souvent, d'exemples sous leurs yeux; absorbés très vite par un ministère pénible, rebutés par l'indifférence, par la Iroideur ambiantes, en butte à de sourdes attaques, à des mépris à peine déguisés, ils se repliaient sur eux-niêmes, et, dans leur église presque

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vide, se tenaient éloignés, isolés du peuple méfiant.

Ces dispositions se modifièrent peu à peu, sous l'influence du mouvement social qui marqua les trentes dernières années. L'Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers^ les encouragements dont il combla, durant son pontificat, les œuvres populaires, les téncioignages qu'il prodigua à leurs membres, à l'époque des grands pèlerinages de 1887 et 1891, éveillèrent dans l'esprit du clergé des aspirations nouvelles.

Une sorte de passion apostolique s'alluma dans ces âmes neuves, ouvertes aux généreuses pensées : bien souvent et avec une émotion profonde, admis à prendre la parole devant une réunion de séminaristes, je les ai senties vibrer avec la mienne!

Ce mouvennent, je crois pouvoir le dire très respectueusement, fut, d'une manière générale, insuffisamment dirigé par les évêques, au milieu des soucis que leur créait une administration, rendue chaque jour plus difficile par les tracasseries du pouvoir. Tantôt laissé à lui-même et abandonné aux exhor-

tations du dehors, tantôt comprimé et refoulé dans les entretiens intimes, il se développa irrégulièrement, par une sorte d'agitation chaotique. Les aspirations généreuses devinrent d'impétueux besoins de prompte réalité ; les justes tendances se changèrent en d'audacieuses affirmations.

Or rien n'est plus délicat que Tapplication des idées sociales. La théorie la mieux fondée, le principe le plus certain se heurtent, dans la pratique, à d'inévitables obstacles. Quiconque a, de bonne foi, sans chercher dans la surenchère une arme politique, collaboré à l'œuvre législative, s'est rendu compte de ces difficultés. Elles sont le tourment de toutes les consciences droites et sincères. Si les laïques les rencontrent, combien plus fortement menacent-elles les hommes que le sacerdoce investit d'une autorité doctrinale et d'un pouvoir de direction !

Les jeunes prêtres s'y exposèrent avec l'emportement de leur âge et de leur cœur.

l'action sociale catholique et le clergé 57

Les idées démocratiques devaient nécessairement séduire des hommes presque tous sortis du peuple, animés par l'ardent désir de gagner sa confiance, afin d'exercer plus librement l'apostolat qui les appelait. Elles excitèrent beaucoup d'entre eux à tirer des conseils de Léon XIII des conséquences souvent extrêmes. Le Pape avait voulu que, par une loyale acceptation du régime établi, les catholiques, en s'unissant sur le terrain constitutionnel, ne fussent plus dénoncés au pays comme les ennemis irréconciliables dé la République, et que, renfermant dans leur cœur leurs convictions et leurs espérances, s'unissant aux honnêtes gens de tous les partis, ils se donnassent tout entiers à la défense de leur foi.

Sa pensée, je le crois, n'allait pas au delà ; peut-être, pour la rendre pleinement, faut-il ajouter qu'il voyait, dans l'avènement de la République, TefTet d'une évolution sociale que l'Eglise, sans en consacrer le principe, devait,

au Heu de la combattre, accepter et diriger vers les voies chrétiennes. Soutenu par ses encouragements, j'ai cherché, dans la mesure de mes forces, à faire prévaloir ses conseils ainsi interprétés.

Comme celle du parti catholique, l'histoire du « ralliement » n'est pas écrite. Elle ne peut l'être encore. Trop de passions, toujours en éveil, s'agitent autour d'elle.

Quand elle pourra l'être, ce qui éclatera, plus fortement peut-être que le trouble des catholiques, naturel en face d'une orientation si nouvelle de leurs idées, ce sera l'aveuglement étrange des personnages les plus considérables de la République, et le mépris hautain avec lequel ils repoussèrent des adhésions qu'ils n'avaient guère, assurément, le droit d'espérer.

Mais ces dédains offensants, cette hostilité persistante ne pouvaient rien contre l'élan du jeune clergé. Avec une confiance plus généreuse que réfléchie, il se croyait assuré de vaincre ces résistances, en se séparant ouvertement des hommes qui, par leurs traditions, représentaient encore les idées monarchiques.

l'action sociale catholique et le clergé 5^

Pour mieux marquer leur amour du peuple, beaucoup de prêtres crurent nécessaire de rompre avec tous ceux qui ne sortaient pas de ses rangs. Des voix pressantes, souvent éloquentes, encourageaient ces tendances : elles se manifestaient chaque jour dans la presse, dans les revues, dans les études sociales.

Ce fut, dans ma pensée, malgré la large part de vérité que gardaient leurs idées, l'erreur des (( démocrates chrétiens » ; c'est encore, à mes yeux, l'erreur et le péril du « Sillon ».

Le mouvement, qui emportait la jeunesse ecclésiastique et laïque, devint ainsi suspect à beaucoup de ceux qui auraient pu le seconder le plus utilement, et qui, de leur côté, emportés par la prévention politique, le répudièrent avec une aveugle vivacité. Il perdit en force efficace ce qu'il parut gagner en puissance expansive : fermement dirigé, cependant, et sagement contenu, il aurait pu, il peut être encore d'une grande fécondité.

6o LA CONQUÊTE DU PEUPLE

Former les idées sociales du clergé, voilà donc, à mes yeux, l'une des plus urgentes nécessités de notre tennps.

Je sais combien est laborieuse, déjà, la vie du séminaire, et que, dans ces années de travail constant, souvent interrompues par la tyrannique exigence de la loi militaire, le temps est assez rempli pour qu'il soit difficile d'y introduire des études nouvelles. Je ne veux pas d'ailleurs, en un tel sujet, sortir de la réserve que m'impose mon profond respect pour l'autorité épiscopale.

Mais est-ce bien d'une étude nouvelle qu'il s'agit ici? N'est-ce pas plutôt de l'enseignement même de l'Eglise, dans son plein épanouissement, son ampleur et sa précision, avec ses principes invariables et ses distinctions nécessaires, tel que l'ont fait apparaître depuis viagt-cinq ans les Encycliques, les allocutions et les décrets de Léon XIII et de Pie X?

J'entends qu'on parle aujourd'hui beaucoup

l'action sociale catholique et le clergé 6i

de rorientation nouvelle qu'exigerait, clit-on^ des études ecclésiastiques, le mouvement des idées modernes. Attentif à toutes les manilestations de la pensée catholique, j'ai cherché à me rendre un compte exact des revendications que formulent, en son nom, tant d'esprits distingués et brillants. Avant que le roman de Fogazzaro fût à l'Index, j'ai voulu, dans ces pages magnifiques et inquiétantes^ discerner le sens pratique des idées de Giovanni Selva. Depuis, les voyant, malgré l'avertissement du Saint-Siège, demeurer le programme intellectuel d'hommes dont je ne puis suspecter la sincérité, je me suis demandé quelle nouveauté était en elles, assez puissante pour emporter des adhésions si nombreuses.

Oserai-je dire que je ne l'ai point découverte, et que dans ce grand effort de rénovation de l'Eglise, je n'ai rien vu que n'ait, dans la suite des temps, enfanté, sous des formes diverses, l'esprit humain, impatient de la discipline et de la tradition, habile, comme dit Bossuet dans sa controverse avec Richard Simon, à n'éviter, (( sans se mettre en peine

de ce qui lavorise l'hérésie, que ce qui est précisément hérétique et condamné par FEgUse. ))

Rome a connu des réformateurs de taille plus redoutable. Il ne paraît pas qu'elle ait eu besoin de lorger contre eux des armes nouvelles ; leurs efforts, au contraire, ont provoqué toujours comme un rajeunissement des doctrines anciennes, et une plus formelle affirmation du principe d'autorité.

C'est encore aujourd'hui le spectacle qu'offre au monde le Pape Pie X dans son admirable Encyclique sur les doctrines des « modernistes », contre lesquelles, pour condamner ce mélange de rationalisme et de catholicisme, pour étouffer à sa naissance cette sorte de protestantisme inconscient ou inavoué, il n'a fait qu'invoquer Je constant enseignement de l'Eglise, en proclamer la perpétuité, en imposer le respect.

A sa voix, les maîtres de la jeunesse sacerdotale vont, en s'appuyant sur la doctrine et sur la tradition, combattre et détruire les germes, déjà trop répandus, de cette subtile intoxi- €ation. De même, pour travailler à la forma-

l'action sociale catholique et le clergé 63

tioii sociale du clergé, ils n'auront, ce me semble, qu'à remonter aux sources intarissables de la théologie catholique et de la philosophie chrétienne.

Est-il possible, par des leçons spéciales, d'ajouter aux cours habituels des séminaires ce développement nécessaire et de les compléter par des directions pratiques, qui apportent à la rigueur des principes les tempéraments commandés par le tact et l'opportunité? Je me borne à poser la question très respectueusement, mais avec une ardente espérance.

Si les jeunes prêtres n'ont point reçu cette formation première, comment, jetés dans l'exercice du ministère, pourront-ils orienter leur conscience et leur jugement dans la tourmente où, si souvent, ils auront non seulement à se diriger eux-mêmes, mais à conseiller les autres? Comment, au milieu des conflits sociaux, de plus en plus fréquents, pourront-ils régler leur attitude et leurs paroles ?

Je n'entends pas assurément qu'ils devront prendre parti dans la lutte : mais je ne crois pas non plus qu'ils puissent s'en tenir absolu-

ment à l'écart, sans s'isoler au milieu du peuple, sans paraître étrangers à ses besoins, à ses intérêts, aux questions vitales qui l'agitent et le passionnent?

Bien plutôt souhaiterais-je pour eux l'honneur d'une conciliation acceptée de leurs mains par les combattants, mieux encore ]a gloire d'une durable pacification obtenue par leur juste influence.

D'ailleurs, à peine sortis du séminaire, ils entendront les échos du mouvement social, chaque jour plus intense parmi les catholiques ; les conférences, les congrès éveilleront leur curiosité, ils voudront y participer. Le Figaro a. rendu compte de la (c Semaine sociale » d'Amiens tenue, au mois de septembre dernier, sous la présidence de M, Henri Lorin, dont le discours d'ouverture fut justeinent remarqué. Là, des cours, faits par des hommes éminents sur les questions les plus délicates d'économie, de morale et de législation, ont, durant huit jours^ captivé l'attention des auditeurs. M. de Narfon a pu voir, sur les bancs de cette école nouvelle, une foule de prêtres, avides de savoir. L'année

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précédente, c'était à Dijon, auparavant à Orléans; cette année ce sera dans quelque autre ville épiscopale. L'œuvre a reçu la haute approbation de plusieurs évêques, et non des moindres, celle en particulier de Mgr Dadolle évêque de Dijon, qui fît, en 1906, à l'ouverture de la (( Semaine » tenue dans cette ville, un discours très significatif par sa hardiesse. Tout récemment, elle trouvait un puissant encouragement dans la lettre que Pie X adressait au cardinal Mafïi, à l'occasion de la (( Semaine sociale de Pistoïa », où , par la bouche du savant professeur Toniolo et d'autres personnages, renommés pour leur science, furent enseignées des doctrines entièrement conformes à celles des catholiques français.

Pour que les jeunes prêtres puissent abor^ der utilement ces réunions, si graves par leur objet, ne faut-il pas qu'ils y soient préparés? Il y a quarante ans, le grand Evêque de Poitiers, celui qui devait être le cardinal Pie, écrivait pour ses prêtres ces admirables « Instructions synodales sur les erreurs du temps présent » qui forment à nnes yeux l'exposé de doctrine sociale le plus fort, le plus lumineux,

dont se puissent pénétrer les hommes destinés à la vie publique, prêtres ou laïques.

Je voudrais qu'en chaque diocèse un enseignement analogue, développé suivant les besoins nouveaux et les récentes Encycliques, apportât au clergé, dans la confusion des passions illégitimes et des justes revendications, des résistances nécessaires et des aveugles répugnances, la lumière de la vérité et la précision de la justice ?

Mais ce n'est pas à ce point de vue doctrinal, quelle qu'en soit l'importance, que doit se limiter, dans ma pensée, ce que j'ai appelé la formation sociale du clergé.

Elle doit tendre surtout à le disposer à l'action, c'est-à-dire au goût, à la connaissance des œuvres populaires.

Le disposer, comment? Est-ce en instituant des cours où lui serait enseignée la pratique des œuvres? Le temps pourrait faire défaut à une telle entreprise, et peut-être serait-elle

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déplacée au milieu des études ecclésiastiques.

Mais quelle salutaire distraction, aux heures de détente, que certaines lectures où l'exemple des curés, qui ont fondé dans leur paroisse des œuvres populaires, est raconté avec l'entrain dont s'accompagne toujours le récit de ces campagnes sociales, fécondes en incidents, en surprises, en émotions ! Ce ne serait pas seulement de l'histoire contemporaine : le Adeux clergé de France apparaîtrait ici avec l'auréole d'une gloire imprévue.

Crédit rural et enseignement agricole, ateliers de chômage et initiatives industrielles, ces curés d'autrefois ont tout connu, tout entrepris.

L'un dans son village d'Auvergne, s'improvise ingénieur pour ouvrir aux voitures un chemin praticable : l'autre, dans leBas-Calaisis, apprend à ses paroissiens à fumer les champs et à employer la paille pour nourrir les animaux : celui-ci monte un atelier de tissage, celui-là introduit dans sa paroisse l'industrie de la toile d'ortie et le tissage de la laine.

Un Jésuite célèbre, le P. de Clorivière, écrit en 1770 un petit livre intitulé : Modèle des

pasteurs ou Précis de la vie de M. Sernin^ curé cVun village dans le diocèse de T..., qui est un programme complet d'action sociale.

Quant aux règles spéciales d'organisation des patronages ou des cercles, aux connaissances légales ou administratives nécessaires à la création des mutualités, des syndicats, des caisses rurales, c'est une science qui sera, dans les paroisses, à la portée de tous les curés. Les manuels pratiques abondent (i) ; les comptes rendus des congrès offrent à tous les exemples et les leçons de l'expérience, et c'est, dans les œuvres comme en toutes choses, en travaillant qu'on devient artisan.

Mais ce qu'il importe, par-dessus tout, de donner aux jeunes prêtres, c'est l'amour des œuvres, avec le sentiment de leur nécessité.

(i) Je tiens à signaler en particulier l'excellent Manuel pratique d'économie sociale de M. Léon de Seilhac et les autres publications si intéressantes de V Action Populaire de Reims.

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Je voudrais que, sans retenir à l'excès leurs esprits sur les spéculations théoriques, sans les encourager aux vagues discussions sur les mérites ou les périls de la démocratie, on les mît bien en face de la réalité ; en face de ce peuple d'où ils sortent, et qui va, presque partout, passer à côté d'eux, indifférent à leur mission apostolique, ignorant de leur âme^ leur dérobant la sienne, souvent hostile et résolu à la méfiance, quelquefois à la haine : en face de leur église, librement ouverte devant eux, au moins pour un temps, mais froide et vide, où quelques femmes viennent encore prier, d'où les hommes, sauf peut-être à certains jours solennels, s'éloignent comme d'une demeure étrangère ou suspecte; en face de ces OLivriers, de ces paysans qu'ils vont coudoyer sans les connaître, et qui souffrent, non pas seulement de la pauvreté, mais aussi du tourment dont l'incertitude du lendemain leur inflige l'oppression; en face de ces humbles qui ont des peines cachées, peines de famille, peines d'argent, dont ils cherchent l'oubli au cabaret, de justes intérêts souvent dédaignés de ceux qui pourraient les servir.

des droits méconnus et des besoins légitimes exploités par les politiciens..

Je voudrais qu'on leur nciontrât cette foule, tumultueuse ou inerte, agitée par des passions irraisonnées ou butée contre son étroit horizon, séparée de son Dieu^ détournée de ses conseillers naturels, livrée sans guide et sans frein aux suggestions des flatteurs, et chargée, dans cette faiblesse, du fardeau redoutable d'une souveraineté absolue ! Cette foule, c'est elle qui décidera si la France gardera son vieux culte, ses églises et ses prêtres, si elle restera chrétienne ou si elle retombera dans le paganisme!

Voilà l'enjeu off*ert à leur courage, le prix proposé à leur zèle : quoi de plus puissant pour émouvoir ces âmes, toutes remplies des ardeurs premières du sacerdoce?

Conquérir le peuple, c'est gagner cet enjeu, le gagner pour le rendre à Dieu.

L'action sociale catholique et les classes élevées.

Si j'ai parlé longuement du clergé qui, dans cette grande épreuve de la Séparation, est le premier en cause, tout ce que j'ai dit de l'action sociale et de la formation qu'elle exige s'applique, dans ma pensée, aux classes élevées du pays.

On disait autrefois les « classes dirigeantes », et Le Play appelait leurs représentants les (( autorités sociales ». Ces mots aujourd'hui choquent les préjugés démocratiques, aussi aveugles et non moins impérieux que purent l'être, dans le passé, les préjugés aristocra-

tiques. On ne parlait pas, jadis, des « vilains » avec plus de dédaigneuse hauteur qu'on ne le lait aujourd'hui des « réactionnaires». Je voudrais qu'au moins entre les catholiques, on renonçât, une bonne fois, à ces mots de combat, sans signification précise, bons tout au plus pour tenir lieu d'idées à ceux qui n'en ont pas, vraiment indignes de ceux qui veulent et qui peuvent sérieusement discuter des conceptions sociales.

La question est plus profonde. Classes dirigeantes, classes élevées, autorités sociales sont les formes diverses de la même pensée, qui attribue, dans la société, aux privilégiés du sort, une fonction particulière. Cette fonction, c'est l'accomplissement du devoir que leur impose, vis-à-vis des déshérités, l'avantage de leur condition. En théorie, ils n'ont plus de droits particuliers, inhérents à cette condition, cela est entendu; en pratique, elle leur en donne un qu'ils n'ont pas eu la peine d'acquérir, et qui est d'être dispensés de travailler pour vivre : c'est le plus grand de tous les privilèges. Car cet affranchissement matériel entraîne avec lui les plus hautes

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conséquences morales, le bienfait de l'éducation, le développement de l'intelligence, le libre exercice des facultés et des talents. L'autorité sociale découle de cette indépendance et, de quelque manière qu'elle s'exerce, bienfaisante ou nuisible, son action directrice s'impose nécessairement. La doctrine révolutionnaire nie cette vérité : elle prétend avoir supprimé les classes et créé l'égalité ; mais elle n'a fait qu'anéantir les corps sociaux, et, suivant le mot de Proudhon, mettre à leur place deux classes séparées, les riches et les pauvres. Quoi qu'on en veuille, les riches ont^ entre leurs mains, la force sociale : alors même qu'enfermés dans l'égoïsme, ils n'en usent que pour assurer leur jouissance, cette absence de direction enfante le mal.

Notre temps lui-même en offre un exemple frappant. Si l'âme populaire s'est éloignée de Dieu, ce n'est pas l'effet d'une corruption spontanée : c'est l'œuvre raisonnée de dirigeants actifs, résolus, unis entre eux par un

dessein commun, conjuration savante de hautes influences, publiques et privées, morales et matérielles, toutes unies contre le christianisme.

C'est pourquoi, reprenant le mot de Le Play, car il n'en est pas vraiment de plus précis ni de plus juste, je dirai que c'est, à mon sens, une entreprise fausse en son principe et chimérique en ses effets, de prétendre convertir le peuple en repoussant, sous prétexte de réaction, le concours des autorités sociales. On peut ainsi déterminer un mouvement, on ne fonde pas une société, et le mouvement lui-même ne sera qu'éphémère.

Mais en passant il aura fait des ruines. Car il n'offre, sous une forme nouvelle, qu'une manifestation du détestable individualisme, qui est la marque de l'esprit révolutionnaire, et dont le terme nécessaire est la guerre de classes.

Les œuvres, en particulier, ne peuvent se passer, ni moralement ni matériellement, de la coopération des dirigeants. Sans doute, je

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sais mieux que personne, par une longue expérience, quels admirables dévouements se rencontrent dans le peuple. J'ai vu, dans nos cercles catholiques, dans nos patronages, des ouvriers donner l'exemple le plus magnifique de zèle, de courage, d'abnégation : je les ai vus, leur journée finie, ajouter à la fatigue du labeur accompli, celle d'un travail volontaire dont l'œuvre réclamait l'efTort ; je les ai vus, pour élever leur esprit, pour apprendre à défendre leur cause, consacrer à l'étude le temps du repos ou du plaisir ; je les ai vus, pour aider, pour secourir leurs frères, se priver eux-mêmes du nécessaire.

Je sais tout cela, mais je sais aussi que si, derrière ces humbles, à côté d'eux, il n'y a pas, pour les soutenir, de leur cœur, de leur exemple, de leur parole et de leur bourse, des privilégiés de la vie, ils seront bientôt impuissants et vaincus. En s'appliquant à former des « élites » pour soutenir sa propagande, le (( Sillon » rend, sans le savoir peutêtre, hommage à cette vérité.

Elle éclate chez les socialistes eux-mêmes : j'ai plus d'une fois admiré le dévouement.

souvent obscur et silencieux, des ouvriers qui se consacrent au service de leur cause dans les syndicats, dans les Bourses du travail, dans les bureaux de leur groupe, où j'en connais qui se tiennent le soir, jusqu'à une heure avancée de la nuit, à la disposition des camarades. Mais les socialistes ont aussi leurs dirigeants, sans le concours desquels le seul effort populaire demeurerait vain.

Ainsi, principes généraux et pratique des œuvres, tout appelle, tout rend nécessaire la coopération des classes élevées à l'action sociale. Elle lui fait très souvent défaut : voilà la douloureuse vérité.

Mon intention n'est point ici de disserter sur l'excès des plaisirs mondains et la futilité des vies qui leur sont consacrées. Je ne me trouve, pour le faire, ni mission, ni qualité. Tous les temps, d'ailleurs, ont connu ces effets de la civilisation, du luxe et de la vanité, et tous les temps aussi ont vu naître, pour les dénoncer, des Juvénals plus ou moins dignes

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