SUR LE MUSÉE RODIN
Je sais. Noua ne pouvons nous passer des musées. Il est devenu nécessaire pour qu'elle ne se perde pas, d'enfenner la vie en des caves. Nous sommes obligés d'y descendre pour voir quelque chose de beau. Cela ne natt plus sous nos yeux, cela ne jaillit plus de nos pas, cela s'accompagae plus notre merveilleuse aventure. Cela n'est plus nous-mêmes, notre action, le sang qui monte en nous, éclate et sème. On paie à l'entrée, on regarde dans de longues salles tristes le jour, vides la nuit, où nul n'habite, où il est interdit, hors des heures officielles, de voir l'aube éveiller les
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^iî«fties, i'oÔQtbre les endormir, die la puis«aiice emprisonnée. >0i^ en sort Ifisle et tas, jamais l'illusion un moment effleurée ne âure. On finit par n'y plus aller, par contempler en soi le fantôme des images incomparables, par préférer cette confrontation solitaire et désolée aux courtes visites que parfois on y va faire, quand on est dans le voisinage et qu'on s'ennuie, ou qu'il pleut, ou qu'un ami de passage vous prie de l'accompagner. Hélas I tout cela a fleuri des places publiques, animé des jardins, fait remuer la façade des temples, ébloui la pénombre d'une chapelle, empli l'appartement où le palais d'une intimité complice, ou d'un air de force et de fôte^... Le héros échoue à l'asile, la fleur sèche dans l'herbier.
Bureaucrates I II était autrefois des peuples qui entraient dans les montagnes pour les sculpter du haut en bas et puis les abandonnaient pour entrer dans d^aittres montagnes. II était autrefois des peuples qui couvraient des plaines infinies de colosses de pierre disposés en longues avenues et que la vase et le sable reprenaient peu à peu. Il était autrefois des
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peinlitfes en plein air que le soleil et le vent et la pluie masgeaient en quelques années.
Cela exprimait la cofiflance des hommes.
Toute cBuvre sortie d'eux était une victoire, elle était présente et joyeuse dans tous les actes de leur vie. Même quand elle criait son drame elle leur révélait leur courage et ennoblissait leur effort. Hier était mort. L'heure vivait. Us n'avaient marne pas hesoin de penser, pour abandoliner à scm destin la fleur de leur passion, que leurs enfants seraient comme eux fiers de créer, heureux de vivre. Une force ne prévoit rien au delà de sa conquête. Leur résolution s'affirmait avec innocence. Une énergie pareille se dénonce en nous-mêmes comme un sentiment d'ascension, elle dépasse notre vie, se répand sur ceux qui viennent, le tronc sent passer la sève qui montera dans le fruit. Tout acte de conservation serait dès lors un ûgne de faiblesse, la prescience d'un fléchissement qui se prépare dans la race, d'une irréparable défaite, un aveu désolé, un appel au secours... Ces hommes n'eussent pas compris si on leur avait dit qu'un jour on entasserait tous les témoins de leur vaillance,
toutes les formes fraternelles qu'ils laissaient sur leur chemin pour soulager leur virilité conquérante, en des magasins faits pour elles, comme une denrée devenue rare. Ils n'eussent pas compris qu'on les regardât par derrière, ou qu'on mtt par devant des glaces protectrices, ou qu'on se préparât à les glisser dans des armoires à coulisses où, pour les voir quelques minutes, il faudrait exhiber une carie spéciale, chausser des lunettes pédagogiques et tirer de sa poche un mètre et un niveau d'eau. Ils n'eussent pas compris qu'on regardât comme un désastre national le vol dans l'un de ces magasina d'une œuvre que leur désir avait déjà dépassée et qu'ils eussent sentie cent fois plus belle dans leur soif de création.
Arrachée à la vie ambiante, l'œuvre qui vit ne garde sa beauté totale que pour ceux qui savent voir la beauté de la vie ambiante. Le mal n'est donc pas sans remèdfi. U est vrai que les musées ne réduisent à la servitude que les esprits débiles, incapables de puiser •dans l'œuvre des màttres les conseils d'affranchissement et dé poursuite du mystère qui en
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sortent, comme cette rumeur d'irrespect et d'allégresse courant au ras des champs de fleurs. Les rares esprits qu'ils émancipent en multipliaiit ces conseils par le rapprocbeiàeiit de ces voix dispersées qui toutes clament ou murmurent la nécessité de la recherche p^sonnelle, de l'émotion spontanée, de Tenchalnement întérieuT des traditi<ms et des styles où la volonté n'agit que pour obéir à l'instinct, ont tous appris précisément à les dé^ serter peu à peu, à n'y revenir qu'à de longs intervalles, quand le doute ies ronge, quand ils se demandent si vraiment c'est en euxmêmes et vers l'inépuisable monde qu'il faut toujours regarder. L'intelligence, en fin de compte, aboutit à désirer les sources, à refaire au bout de sa route, quand elle parvient au bord du gouffre du pessimisme rationnel, un optimisme* renaissant où ses acquisitions successives Servent de nourriture à la jeunesse reconquise, à l'innocence fortifiée par le contact des vérités niaussades et des certitudes stériles. Ceux qui ne croient plus à la culture des musées et des bibliothèques sont les seuls précisément à l'avoir assimilée, à en avoir
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fait une choae vivante où s'alimenie leur action. Elle est hcnrs de ceux qui la prânent, une chose extérieure à eux, et .que jamais ils n'atteiDdiont. C'est nous )e théâtre du drajtie. Lft culture n'a fait qu'extérioriser pour quelques générations le sentiment qu'ont eu les homtnes d'approcher, à un moment de leur histoire, les formes expressives d'eux-mêflàes que leurs conditions d'existence leur révélaient furtivement. Mais le milieu change, l'homme perçoit d'autres rapports, il connaît d'autres réactions. Si la culture veut s'accroître, s'élargir, faire entrer dans son ascension la complexilé symphonique d'un univers tqujours accru et devenant^ ce n'est jamais dans les formes fixées qu'elle en trouvera la puissance, mais dans le mystère toujours renaissant qu'une vie renouvelée sans cesse offre à notre désir insatiable sans qui la culture n'est rien. Entre Notre-IMmë et Versailles, sdmmets de la culture française, il n'y a nulle continuité extérieure. Ce sont des. manifestations décisives et momentanément stylisées d'un mouvement interne, permanent et confus, avec des expansions soudaines et des chutes plus ou moins
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longues, et qui ne s'est tourné vers son propre passé qu'aux heures tristcip où il ne aentaft pas autour de lui et en lui-même la force de se renouveler. La culture a pour but de délivrer la vie, de jramener Tespcit aux eaiv^ primitives, d'éearter.de son ehemin et d'éliminer dVIle-mêitie tout ce qui ralentit ou arrête sa progression.
L'ceuvre vivante est faite pour passer dans rhomme vivant. Les temples ruinés qui crou^ lent sur les promontoires, les fresques qui s'effritent aux murs des Gampo-Santo ont été des actions vivantes, mêlées à la vie générale, et s'en lacent à mesure que lee besoins qui les ont appelées baissent Ou disparaissent^ ou se transforment pour ne pas nous déserter.
La conquête suprême des girauds artistes est d'enseigner aux esprits tout à fait dignes de les entendre qu'ils n'ont atteint leurs cimes les plus hautes que pour y rejoindre, à travers rinfinie durée, cette vie éternelle qui se continue et se reorée dans lès formes jaillies de la f<»rce iMeme du monde, et déborde de partout ce qui réfuse de l'aoeueillir et de la féconder. Je ne suis, quant à moi, jamais sorti
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des plus beaux musées, dans les villes étrangères, que pour me rendre tout de suite dans les jardins zoologiques, oà j'arrivais à Theure du repas des animaux. Quand j'avais vu des mâchoire broyer des os, déchirer des viandes, et des muscles contractés rouler sous des pelages fauves, et des yeux de pierre ardente fixer leur flamme sur moi, et des peaux comme des écorces, et «des fronts comme des rochers, je reprenais mon équilibre et retrouvais la confiance en l'éternité de l'esprit que le contact de la vie instinctive donne à ceux qu'ont dé* courages tous les signes de déchéance qu'ils rencontrent dans les villes et dont le musée me paraît être à la fois le plus dissimulé et le plus grave. Pour que l'Eve^ VA§e d'Airain^ la Porte de VEnfer /Véyeil à l'amour, l'éveil à la vie, la révélation de la tragédie permanente ne soient pas livrés pantelants à la place publique, aux rues brèlantes, aux monuments, aux fontaines, aux jardins, il faut que l'homme d'aujourd'hui ne soit plus que l'ombre de l'homme, qu'il consente k sa ruine, qu'il nenonce à se conquérir. Celui qui les créa vit, cependant, et quelques autres.
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Laissons les politiciens et les dipIoHiKlts riso* terrer vif. Son existence suffit seule à {Irouvor que la vie continue.