CLASSICISME ET PRIMITIVISME
J'ai surpris la marche de l'homme dans les boie primitifs, quand l'écorce de la terre ne cessait pas de trembler...
Il est couvert de poils sanglants. Il a des sillons rouges sur la poitrine et les bras. Il tient un épieu à son poing pour rompre l'échiné des fauves et couper en deux les ser* pente. I) a faim. Il cherche le fruit. Il a soif. H cherche la source. Parfois, il est ivre d'odeurs, délivré par un chant d'oiseau. Un jour, son pas se ralentit. Il médite. Il abat des arbres. Il trace des sentes. Il lie des troncs avec des branches pour se faire une hutte où il vient
dormir le soir. Il la place dans la clairière qu'il élargît peu à peu. Quand la foudre Ta brûlée ou l'orage jetée par terre, il la refait avec de l'argile et des pierres. Il trouve le fer, il le iorge, il laboure, il sème, il s'empare de la forêt, n thésaurise. Il se repose, cultive son petit jardin. Il n'aime plus s'aventurer hors des routes qu'il a percées, il ne voit pas qu'autour l'herbe repousse, puis l'ortie, que la broussaille envahit tout. Il aime les voûtes sombres que les arbres redevenus sauvages jettent au-dessus des chemins. Il s'attendrit quand il voit leurs racines ouvrir des brèches dans aon mur. Il chérit les ruines. Il les chante. Un jour, piqué au talon par quelque béte malsaine, il se secoue, ouvre les yeux, et constate que la forêt a repris tout son domaine.
Or, tout ce temps, il a puisé à pleines mains dans le cellier et la grange. Plus de pain, plus de vin. Le ventre crie, le rêve meurt. H calme sa faim et sa soif avec un peu d'eau bouri)euse, quelques racines engluées de terre et de débris souterrains. Les fauves, qu'il croyait détruits, reparaissent dans les fourrés.
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II lui faut refaire ses muscles, durcir sa peau, s'exercer à ne plus sentir les griffes ni les dents. Et voici que les sentes s'élargissent de nouveau, que la cabane vient s'appuyer à la cabane, que le village s'ébauche et que la ville apparaît... Une seconde fois, le voyageur a imposé aux contrées des premiers âges sa discipline intérieure qu'il a dû reconquérir.
Ainsi, dans la forêt obscure des idées, erre Tesprit primitif. Jeune et enivré dès l'aurore, il connaît la foim et la soif. Il cherche l'image, et la trouve. Il veut plus de sécurité. Il cherche le style, et le trouve. Il le trempe, il l'aiguise, le classicisme s'établit. Un pas encore il s'y retranche, sa paresse y cherche l'abri de quel* que dogme complice jusqu'au jour où, remis en face des sensibilités barbares arrivées du dehors ou ressuscitées du dedans, son instinct de guerre réveillé lui donne des armes nouvelles, d'abord de pierre, puis de fer, piiis d'argent et d'or. Nous passons insensiblement de la lutte pour la conquête à la somnolence du déélin, de l'agonie orgueilleuse et sournoise au sursaut qui délivre ou tue. Il est sans doute nécessaire que ces rythmes alternatifs s'éta-
blîssent dans les mœurs et T intelligence pour que les mœurs et Tintelligence maintiennent notre force active ou la préservent de coups trop durs au cours d'une marche sans fin...
C'est pourquoi celui qui parvient à quelque hauteur de conscience, aime impartialement le classique et le primitif. Il doit à son enfance les instants les plus enivrés. Mais il s'arrache aux jeux de son enfance aussitôt qu'il pressent plus haut d'autres conquêtes qui sont un passage lumineux et terrible vers le renouvellement complet des ivresses d'autrefois. Et il accepte avec orgueil les grandes minutes classiques bien qu'elles constituent des signes de détresse imminente et de ralentissement. Elles sont, quand elles surviennent, notre unique moyen d'amener la puissance acquise à la sensation splendide du repos dans la vérité. Elles suspendent la chute, et, quand la chute a commencé, d'autres forces montent des sens qui se sont retrempés aux sources afin d'y puiser de nouveau l'énergie de la création. L'état d'innocence et l'état de conscience seuls sont dignes de l'attente enfiévrée et de la possession despotique. Le classique annonce la mort,