‹ La conquéte et les conquérants des Iles Canaries: nouvelles recherches surChapitre 122 sur 134 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les dernières traces de Gadiier de la Salle.

J'ai donné sur Bétliencourt et sur les siens autant de détails que j'en ai pu recueillir, mais l'artifice qu'il avait eu soin de faire provaloir son nom, en obtenant seul la concession des Canaries, avait diminué et presque effacé celui de Gadifer.

On peut suivre longtemps encore le chevalier poitevin, après qu'il a quitté les Canaries. J'imiterai donc l'exemple de Jean V de Béthencourt, en suivant la mémoire du chevalier poitevin, tant qu'il me sera donné d'en apercevoir les traces.

L'entreprise des Canaries n'avait été pour lui qu'une série de déceptions, de pertes et de chagrins, à laquelle il avait eu besoin de chercher quelque dédommagement, mais il ne rencontra d'abord que de nouveaux incidents qui vinrent agiter davantage sa vie si tourmentée.

Il était à peine rentré en France, que le fils de Philippe le Hardi, Jean sans Peur, faisait assassiner le duc d'Orléans, le prince qui depuis quinze ans environ avait comme pris Gadifer sous son patronage.

Cet appui venant à lui manquer, il ne parut plus penser aux aventures personnelles qui lui avaient si peu profité, et se rattacha au service du roi, sous les ordres d'un chef,

renommé par son éclatante valeur, le charme de son esprit et la noblesse de son caractère, Le Maingre de Boucicaut.

« Beau parlier sur tous les chevaliers si avoit grand siècle et grand sens entie grands seigneurs et dames qu'il honoroit et dont il fut honoré liii-môme plus particulièrement à la suite de l'institution par lui en 1399 de l'ordre de la Dame Blanche à l'écu vert, ordre qui avoit i)our objet de protéger les veuves des gentilshommes ruinées par la mort de leurs maris. »

Boucicaut, après la bataille de Nicopolis, où lui-même fait prisonnier eût été décapité, sans un geste de douleur et de confraternité du comte de Nevers que remarqua Bajazet, Boucicaut avait été fait gouverneur de Gênes.

Gadifer et Boucicaut étaient d'à peu près même âge et les actes de ce dernier qui l'avaient fait nommer maréchal de France à vingt-cinq ans étaient de ceux dans lesquels Gadifer pouvait reconnaître son supérieur.

« Mais en 1409, les affaires tournèrent mal à Gênes pour les Français et Gadifer rentrait en France, où Valentine de Milan venait de mourir de courroux et déplaisance (14 décembre 1408). Elle avait, après la mort de son mari, pris pour devise ces mots : Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien. »

Les fidèles à la mémoire de Louis d'Orléans et à la cause rovale avaient alors commencé ix former autour de son fils aîné le noyau du parti national, qui sous Charles VII avait sauvé la France, avec Jeanne d'Arc.

Charles d'Orléans, âgé de quinze ans, qui avait été trouvé sous un monceau de morts à Azincourt, méritait bien de commander.

11 y a lieu de croire qu'il prêta .son appui à un chevalier

qu'honorait son père, car le roi faisait donner à Gadifer, le 23 août 1410, la somme de cent francs d'or « pour luy aider à maintenir sonestat et son estoi plus honorablement' ».

C'était, ce semble, dire qu'il se sentait encore de ses désastres avec Béthencourt.

Reconnaissant de cette nouvelle libéralité, Gadifer de la Salle fut un de ceux dont le nom était au bas de la lettre, portée par deux hérauts d'armes à Charles VI et au duc de Guyenne, lettre par laquelle les hommes considérables qui la signaient protestaient qu'ils n'avaient offert leur épée au jeune duc d'Orléans qu'afin de venger la mort de son père, de délivrer le roi du joug d'une honteuse servitude , de relever son honneur et de rétablir sa justice'.

Je ne vois plus guère, après 1411, figurer le nom de la Salle qu'en 1414, le 20 novembre, époque à laquelle il présentait ime requête au Parlement pour l'entérinement de ses lettres de sénéchal, requête à laquelle faisait opposition Guillaume, seigneur de Pujols, chevalier, avec Arnaudon de Lcvedan, se disant aussi sénéchal de Bigorre.

11 l'avait été sans doute pendant le temps où dominait le duc de Bourgogne, mais quand, en 1414, son parti avait été abattu, les officiers du parti d'Orléans avaient partout repris leurs charges et rencontré au Parlement les oppositions de leurs prédécesseurs. L'opposition d'Arnaudon de Lévedan parait avoir causé à Gadifer de grands soucis.

On peut croire toutefois que Gadifer restait le bien venu à la cour où régnait le parti Orléanais, si Ton en juge par une

1. Pièce citée par le vicomte Cayx de Saint- Aymour, Bulletin de la Société de Géofjraphie du 15 mai 1891.

2. Religieux de Saint-Denis^ livre XXII, ch. xvi. Traduction de Louis Bellaguet.

quittance qu'il donne le 29 août 1417'. Les Armagnacs dominaient, mais Tannée suivante, le duc de Bourgogne s'emparait de Paris et du roi. — Les Armagnacs étaient massacrés. Je ne saurais dire si Gadifer de la Salle échappa à ce massacre dans lequel périrent les plus considérables du parti, ou si, ayant pu se sauver dans la Bastille avec Tanneguy Duchatel et Barbazan, il avait trouvé le moyen avec ses soldats de gagner les forteresses de Melun ou de Meaux qui donnèrent tant de mal aux Anglais. Peut-être aussi avait-il pu gagner le Bigorre,

Ce que l'on peut dire toutefois, c'est que le nom du chevalier poitevin survécut aux misères et aux injustices qu'il avait rencontrées, et qu'enfin la fortune vint lui rendre l'éclat dont la famille de Béthencourt avait tâché de le priver, comme Béthencourt lui-même avait été privé de récompenses dans la conquête des Canaries.

Ce fut d'abord l'amiral Jean de Bueil qui ramena Gadifer au grand jour.

L'auteur du Jouvencel, qui avait été lui et les siens dans la maison de Louis d'Orléans, avait dû connaître ce chambellan d'un frère de Charles V, et plus tard de celui de Charles VI; ses paroles ont donc autorité lorsqu'il dit : « Si » vous voulez bien faire aux armes, vous ne pouvez faillir à » parvenir de trois choses l'une de quoy les armes payent )) leurs souldoyers, c'est assavoir ou de la mort ou de vivre » povre et honoré et que chacun parlera de vous, dont il )) sera renommée après vous; comme il a esté de Messire

1. M. de Frévîlle, dans son Histoire du commerce de Rouen, cite cette quittance, sans dire ni à qui ni pourquoi Gadifer Ta donnée.

Les changements dans le classement empochent jusqu'à nouvel ordre de la retrouver.

» Bertrand du Glasquîn , Messire Gadifer de la Salle et » autres bons chevaliers, qui sont morts povres, mais » puisqu'ils ne povoient plus vivre, de quoy leur eut servi » leur trésor, car trésor ne sert aux hommes, si ce n'est » pour avoir honneur et ils en avoient tant que on leur fai- » soit plus d'honneur que aux plus riches hommes du » monde. »

En 1879, au moment où ma santé me pressait de publier ce que j'avais recueilli sm* cet homme oublié, je me suis plu à reproduire ce jugement de l'amiral de Bueil qui devait s'y connaître, car il avait été surnommé le fléau des Anglais. Il me semblait alors que dans ce rapprochement du nom d'un guerrier aussi illustre que l'est Du Guesclin, avec celui du compagnon de Béthencourt, l'amiral avait laissé pour la mémoire du chevalier poitevin une réparation à bien des injustices.

Le nom de Gadifer a également laissé des traces dans un autre livre, qu'a publié en 1517, Michel Lenoir. Le romancier Antoine de la Salle, qui fut attaché à la maison d'Anjou, parle de ce second conquérant des Canaries, dans la «Plaisante Chronique du Petit Jehan de Saintré et de la Jeune Dame des Belles Cousines ». Dans un chapitre de ce roman, ladite dame requiert à Saintré d'aller en Prusse contre les Sarrazins^ entreprise qu'il lui promit de faire. Gadifer de la Salle est supposé comme ayant été chargé de porter la bannière de Notre-Dame, honneur qui, à Nicopolis , avait été dévolu à l'amiral Jean de Vienne, occis dans cette bataille, tenant cette bannière entre ses poings : ainsi fut-il trouvé, dit Froissard.

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