Nom employé généralement poar les Infidèles ou Idolâtres
Assurément, avoir figuré dans deux livres écrite, le premier, le Jouvencely pour l'instruction des chevaliers et le second, la Chronique de Jehan de Saintré^ estimé comme le Télémaqne du temps de Charles VII, c'était là un témoignage de la place que l'opinion assignait à Gadifer de la Salle.
Mais qu'était-ce que ces discours, jetés en passant en comparaison du manuscrit original de Pierre Boutier, le moine de Saint-Jouin-de-Marnes? Ce manuscrit, en efifet, donnait non seulement une idée plus nette de la personnalité du chevalier poitevin, mais encore de l'entreprise dans laquelle la chevalerie à son déclin portait les vues de l'Europe sur les côtes de Guinée, en même temps que l'Église répandait aux abords de ce monde inconnu, les premières semences de la Bonne Nouvelle.
Ces faits, au point de vue de rii.istoire, n'ont d'égal en curiosité que la révélation par ce manuscrit de la supercherie qui a faussé l'opinion que l'on devait se former avant tout, sur le rôle et le caractère des deux chevaliers.
Il ressort du manuscrit de Pierre Boutier que ce dernier et Jean Leverrier avaient bien réellement donné les éléments d'où dérivait le texte confié à Bergeron. En les examinant bien, on s'apercevait, comme l'annonçait la préface du
manuscrit de Boutier^ que celui de Jean Leverrier continuait les événements contenus dans le texte du moine de Saint- Jouin-de-Marnes.
Seulement, on ne peut s'empêcher de remarquer que chacun des deux manuscrits donne une physionomie différente à Béthencourt, et que l'on trouve dans la relation de Pierre Boutier sur Gadifer des renseignements que ne présentait pas la relation de Jean Leverrier.
Enfin le livre de Pierre Bergeron, allant au delà de la
eonquôte et se terminant avec la vie de Béthencourt, laisse apercevoir qu'une troisième main autre que celles des chapelains, avait arrangé et coordonné les textes de manière à former un ensemble qui présentait une idée complète et harmonieuse de la vie de Béthencourt.
Telle est l'importance du manuscrit de M™® la baronne de Heusch. Il nous fait assister en quelque sorte au travail frauduleux qui, depuis 1629, constitue le monument de la renommée de Béthencourt.
J'exposerai mes conjectures à ce sujet.
On sait les longs litiges du frère de Jean IV de Béthencourt et ceux de son fils avec un de leurs parents au sujet de la propriété de la terre de Béthencourt en Bray, près de Sigy. Enfin, Jean V, après 14 ans de procès, par son mariage avec la fille de Collenet, éon cousin, était rentré en possession de cette seigneurie ; ce dut être alors pour lui assurément un sujet de grande émotion, car il était resté tout ce temps sans terre et sans revenu quelconque.
Il a écrit lui-même qu'il avait éprouvé de grandes et innombrables peines et povretés, que qui les scauroit en seroit tout esbahi.
Dans ces circonstances d'un retour à la fortune et à la considération, retour auquel il devait être d'autant plus sensible qu'il avait plus souffert de leur privation, Jean V, ' par un sentiment naturel, qu'il n'a pas su contenir, avait dû vouloir tâcher d'établir d'une manière durable et le plus pompeusement possible les titres de son oncle pour s'en parer en se rattachant publiquement au roi des Canaries.
Regnault de Béthencourt, père de Jean V, a été. à notre connaissance, désigné sous ce nom dans deux actes.
Or, comme il devait avoir par devers lui, les relations
qu'avaient laissées les chapelains au sire de Grainville la Teinturière, il était vraisemblable que Jean V, s'en était aervî pour écrire ou faire écrire Thistoire de la conquête, mais à son point de vue, n'admettant pas, suivant toute probabilité, l'idée que Gadifer partageât avec son oncle l'honneur d'avoir conduit l'entreprise, ni que l'on fît connaître les griefs du chevalier poitevin contre lui.
L'espèce d'ouvrier littéraire qu'il avait employé, si Jean V n'avait pas écrit lui-même, avait dû recevoir de lui l'ordre de composer son récit de manière à donner le principal rôle et tous les mérites à Jean IV de Béthencourt.
Fidèle à l'instruction qui lui avait été donnée, l'écrivain avait même poussé les choses si loin, qu'on peut citer telle circonstance, comme on l'a vu, dans laquelle Béthencourt est dit avoir agi aux Canaries dans un temps où il était en Espagne. Certainement c'était dans des cas graves, voler pour lui la renommée, mais il y a un passage où ce vol tourne à la comédie bouffe, c'est quand l'écrivain dit a que Monseigneur de Béthencourt et Messire Gadifer se tirèrent à part et parlèrent ensemble et s'entreaccotèrent et baisèrent pleurant l'un et l'autre de grant joye qu'ils avoient d'estre cause de mettre en vove de salvaison tant d'âmes et de personnes ». Or, notez que Béthencourt, lors de la cérémonie du baptême des rois guanches, était en Espagne.
Ce livre, ainsi rédigé ou approuvé par celui qui l'avait commandé, suivant toute vraisemblance, était pour l'histoire une véritable fraude, en vue de perpétuer des souvenirs propres à caresser l'amour-propre de la famille de Béthencourt, pendant une suite de générations.
A une certaine distance de l'époque à laquelle s'était fait cet arrangement des papiers, personne, pensait probablement
le faussaire, ne s'aviserait de recourir aux originaux pour le contredire, quand on avait là un manuscrit qui était censé les résumer pour l'honneur de la Normandie. Il était d'ailleurs si bien copié, qu'il avait dû être vérifié, et l'on ne pouvait songer véritablement à refaire un livre si bien illustré, portant à la tête de ses nombreux chapitres autant de miniatures en camaïeu brun .
Le manuscrit de M'"® la baronne de Heusch est venu confondre toutes ces manœuvres, mais par quelle aventure singulière ce document est-il entré dans la publicité?
Comment ce manuscrit retrouvé récemment a survécu depuis le retour des conquérants des Canaries en Europe et a fini par nous arriver par la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre ?
On en cherchera vraisemblablement l'explication.
Une copie de ce document était sans aucun doute entre les mains de la famille de Béthencourt, qui l'a connu, comme l'attestent h la fois ses analogies et ses diflEérences avec le manuscrit de Jean V.
Est-ce cette copie qui a passé à la famille de M™® la baronne de Heusch ? ou bien un double; peut-être l'original, après avoir été placé dans la bibliothèque du monastère de Saint-Jouin-de-Marnes, en est-il sorti, soit le 28 février 1568. lorsqu'une troupe de cent cavaliers protestants pillèrent ses archives et ses reliques, soit lorsque la Révolution française disp'ersa ses livres qui n'arrivèrent pas tous dans les nouvelles bibliothèques des districts et des départements.
Je ne puis jusqu'ici que former des suppositions sur ce point.
Quoi qu'il en soit, je m'en tiendrai à cette observation, c'est qu'à la suite de ce document altéré. Terreur a pu
pendant plusieurs siècles s'entretenir sur un homme> le mensonge glorifier à tort celui-ci, tandis qu'il déprime celuilà. n m'a paru que l'erreur avait assez duré et qu'il fallait la faire sortir de cette Histoire souterraine dans laquelle le prince de Ligne apercevait tant de mensonges, d'injustices et de trahisons.