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LA CONQUÊTE ET LES CONQUÉRAJ^TS

La première marque d'attention, que Béthencourt semble avoir reçue du duc de Touraine, fut à l'effet de lui aider à prendre part à une entreprise de guerre sur les côtes d'Aïrique.

Les Africains venaient piller les îles des Génois, se portant même jusque dans leur rivière.

La République de Gènes avait fait appel aux nations chrétiennes et surtout à la France, qui avait favorablement acueilli ses ambassadeurs.

Quand on sut le dessein des Génois d'attaquer El Méhadiah, à 30 lieues de Tunis, les seigneurs, chevaliers et écuyers, qui désiraient se faire honneur, en furent dans la joie, quoiqu'ils y dussent aller à leurs frais.

Le duc de Touraine, o de trop grande volonté », s'était offert pour chef et il y encourageait les chevaliers qui étaient près de lui. Il donnait, à cet effet, 100 fr. à Béthencourt pour l'aider à faire ce voyage, qu'il eût souhaité faire lui-môme. Cette faveur est mentionnée en ces termes: «Pour le voyage de Barbarie, lequel je entends faire au plaisir de Dieu, » mais le roi et son Conseil ne le permirent pas, et le duc de Bourbon, assisté du sire de Coucy, fut chargé du commandement. Il y avait 1,400 chevaliers et escuyers.

Froissard cite, dans la compagnie du sire de Coucy, un sire de Béthencourt, chevalier à pennon. L'on était, du reste, revenu de cette entreprise en octobre 1390, sans avoir rien fait.

Pour Jean IV de Béthencourt, ce que je puis dire de lui, c'est que le 30 janvier 1392 il était en France, où il accomplissait un acte toujours grave dans la vie d'un homme : il se mariait.

Il avait trouvé dans ses entours la fille d'un chambellan,

attaché à la personne du duc de Touraine, le Bègue de Fayel, chevalier fort estimé^ qui avait figuré en qualité de commandant au siège de Saint-Sauveur- le- Vicomte^ avant Jean de Vienne.

Le Bègue de Fayel, en 1387, avait, on Ta vu, été, ainsi que Guillaume de Braquemont, le sire de Hangest et le sire de Rayneval, le témoin du mariage deMorel de Campremy avec une demoiselle de la reine, Catherine de Festavarin.

Morel de Campremy était le frère de la femme de Guillaume de Braquemont. L'amitié de ce dernier avec le Bègue de Fayel avait sans doute contribué à faire le mariage de son neveu, dont la figure d'ailleurs ne laissait pas que d'être agréable, si Ton en juge par son portrait, gravé en tête de l'édition de La conquête des Canaries, publiée en 1630.

Dans cette circonstance, Béthencourt et sa femme reçurent un témoignage public de la considération dont ils jouissaient auprès du duc et de la duchesse d'Orléans.

1 . Lettres de Charles V pour le Bègue de Fayel, qui avait perdu quatre chevaux au siège de Saint-Sauveur (18 septembre 1375) :

Charles^, par la grâce de Dieu, Roy de France. Pour considération et en récompensation des bons et agréables services, que nostre amé et féal chevalier le Bègue de Fayel nous a fait, tant en nos guerres comme ailleurs, et fait encores chacun jour, et en espécial pour ce qu'il prenoit quand il estoit capitaine pour nous en Normandie, deux cents francs, chacun mois pour son estât, dès que nous li ostasmes cent, quand Tamiral alla estre capitaine au d. pays, et pour ce aussi, qu'il a perdu quatre chevaux au siège de Saint-Sauveur, si comme de ce nous tenons pour informé, à iceluy le Bègue nous avons donné et donnons de grâce espécial par ces présentes, la somme de quatre cents francs d'or. Donné en nostre hostei de Saint-Pol à Paris, le xvm' jour de Septembre de l'an de grâce 1375, et de notre règne le xii', par le Roy Blanchet.

(Original â la Bibliothèque Nationale, publié par M. Léopold Deiisle dans son Histoire de Saint-Sauveur-le-Vicomie.)

Le duc de Touraine avait payé pour les noces, un drap de damas vert, brodé d'or, afin de faire un poêle (pallium) à mettre sur le sire de Béthencourt, à la messe de ses épousailles. Puis le jour de ses noces, il lui avait fait présent d'un hanap poinçonné, à un frételet d'un gros saphir et orné de cinq perles. La duchesse de Touraine, elle, avait donné un hanap d'argent.

En outre, le duc avait fait présent à Béthencourt de 2,000 livres tournois.

C'était^dans ce temps, un usage porté jusqu'à l'abus de doter les serviteurs de la maison lorsqu'ils se mariaient et de célébrer leurs noces par des réjouissances. Honoré Bonnet^ dans l'Apparition de maistre Jean de Meung/ attaque cet usage^

1. Voici le discours qu'Honoré Bonnet mettait dans la bouche d'nn Sarrazin :

Encore ate2 d'officiers Très plus que ne seroit mestiers. Et, s'ils ont de leur Seigneur gages, Encore veulent, par outrages AToir grand don chacune an née « Soit montée, soit envalée.

Et si, espargnent leur héritage.

Ne leur suffît-il donc du gage Et vivre bien de leur office?

Bien leur souffit Tamour du prince, Sans aultres grands dons demander, Car aux aultres faut-il donner.

Encore y a plus grand outrage.

Que, se officier fait mariage De soy, ou de fils ou de fille, Vecy très grande merville, 11 faut au Koy payer la ft«le.

Far foy, vécy maie tem peste.

Et pour Tofflce par delà Aura plus que ne despendra, Car chacun se tiendrait pour nice^ Qui présent ne ûst à l'office.

Mais le duc de Touraine n'en continuait pas moins ses munificences. Il y avait de ces choses qu'il ne voulait pas entendre. Il était plutôt de l'avis de don Pedro de Portugal, qui disait que le jour où un roi n'avait rien donné, il n'avait pas fait office de prince.

Le payement du don fait à Béthencourt n'eut lieu que par parties. La dernière, qui s'élevait à 500 livres, le fut à la fin de janvier 1394. Mais les générosités du prince ne s'arrêtèrent pas là, d'autant qu'il avait été nommé duc d'Orléans, titre pour lequel il avait prêté le serment de Foi et Hommage.

Il est très vraisemblable que les deux nouveaux époux allèrent passer en Normandie les premiers temps de leur mariage ; et, si j'en juge par la position de Béthencourt, par sa parenté avec de puissants personnages dans cette province, je serais tenté de me figurer ce temps pour lui, par le tableau que Gutierre Diaz de Games, l'auteur du Vtctorial, nous fait de la grande hospitalité donnée à Pero Niûo par l'amiral Renault de Trie, dans son château de Sérifontaine.

Dans tous les cas^ ces beaux jours ne durèrent guère. La Cour, en effet, ne tarda pas à être bouleversée par la tentative d'assassinat sur le connétable de Clisson, lorsque celui-ci (le 14 juin) sortait de l'hôtel de Saint-Paul. Aussitôt qu'il en avait été averti, le roi, quoiqu'il fût sur le point de se mettre au lit, s'était à peine donné le temps de passer une houppelande, et arrivé devant le corps sanglant du connétable, il avait juré de le venger; mais Pierre de Craon, le seigneur qui avait fait exécuter ce meurtre, s'étant réfugié chez le duc de Bretagne, ce dernier, son parent, ne voulant pas le livrer, le roi et son frère, qui aimaient également Clisson, avaient, en conséquence, immédiatement résolu d'aller chercher l'assassin. Une des grandes compagnies

mises sur pied par le duc d'Orléans fut placée sous le commandement et la conduite de Guillaume de Braquemont. La guerre n'eut pas lieu, à cause de l'événement qu'on sait, qui fit perdre la raison au roi.

Un Béthencourt, dans le voyage du Mans, donnait le 7 août un reçu de 105 fr. en avance pour ce voyage, mais je ne crois pas que ce soit Jean IV. Les merlettes des armes portées sur l'écu donnent à penser que ce devait être son cousin Jean d'Argies.

Charles VI ne demeura pas longtemps au Mans; son frère l'accompagna pour le faire reposer et le soigner à Creil.

Le roi s'y était presque rétabli, quand Béthencourt, lui rendit hommage^ pour sa terre de Grain ville la Teinturière, le 13 novembre 1392, à cause du comté de Longueville, que le roi avait racheté d'Olivier Duguesclin.

Dans cette situation de seigneur châtelain, je me demande ce que signifiait la vente que Béthencourt faisait alors au duc d'Orléans d'un ceinture couverte de 40 clous d'or. On

1. Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, à nos amez et féaux gens de nos comptes, salut et dilection, sçavoir vous faisons que nostre amé et féal, chevalier et chambellan, Jehan, sire de Béthencourt, nous a aujourd'hui fait hommage lige de la terre de Grainville la Teinturière et ses appartenances, assise en la comté de Longueville, à cause d'icelle comté, qui nouvellement est venue en nostre main, auquel hommage, l'avons reçu sous nostre droit et Tautruy, et vous mandons que, pour cause des d. foy et hommage à nous faits, vous ne travailliez, molestiez, ni empêchiez, ni souffriez estre travaillé, molesté ni empesché nostre dit chambellan en aucune manière, mais si la dite terre, ses appartenances ou aucuns de ses autres biens estoient pour ce pris, empeschez ou mis en nostre main, les lui mettes ou faites mettre» tantôt et sans delay à pleine délivrance. Donné à Creil le xx* jour de septembre de Tan de gr&ce Mil) XX et douze, le 13' de nostre règne.

peut dire, d'une manière générale, que, dans ce temps, un gentilhomme passait pour riche avec 150 livres de revenu en argent et en denrées. Il était riche assurément avec 400 livres, et un chevalier banneret, avec 4,000 livres de revenu, était cité parmi les puissants*. Les besoins de représentation de Béthencourt dans son office, ses dépenses de nouveau marié, le jeu auquel on se livrait à la Cour, avaient-ils trop pesé sur ses ressources? Je Tignore; en tout cas, il reçut du duc 500 fr. pour cette ceinture qui, après avoir paré sa jeunesse, fut fondue pour devenir un ouvrage d'orfèvrerie.

Le duc d'Orléans semblait rechercher d'ailleurs les occasions d'être agréable à Béthencourt. Le bordereau de Perrin Pilot, tailleur et valet de chambre du duc d'Orléans, en date du 20 juin 1393 au 4 février suivant, porte ces indications: « 26 octobre, six vingts et une houppelande de frise noire, pour une livrée que Monseigneur a faite à plusieurs chevaliers et escuyers, à chacune desquelles a six bandes, entretaillées à vis, des six couleurs de Monseigneur, et sur l'une des manches de chacune houppelande a un lion de broderie, et lesquelles ont été baillées et ordonnées par Monseigneur, aux personnes et en la manière qui s'ensuit : Leroy, le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne, Mons. le sénéchal d'Eu, Messire Jean de Trie, Messire Jehan de Béthencourt. Approuvé le 4 février. Loys. »

La livrée n'avait alors rien d'humiliant; les rois, au moyen âge, avaient coutume de livrer des robes à leurs serviteurs et aux seigneurs de leur Cour, à certaines fêtes. Saint Louis s'était servi de cet usage pour faire broder une croix sur les

1. 11 s'agit de livres d'or qui valaient 13 fr. 38 centimes de notre monnaie. Le franc d'or passait pour une livre.

robes, qu'il avait livrées aux seigneurs de la Cour, afin de les emmener à la croisade avec lui.

Je ne puis m'empôcher de faire remarquer ici que le bordereau de Perrin Pilot mettait Béthencourt en compagnie de princes et de seigneurs, attention bien propre à satisfaire son amour-propre, mais qui pouvait aussi lui coûter cher.

La vente de la ceinture avait lieu quelques mois après. Je suppose, peut-être à tort, ses biens de n'être pas en rapport avec ses dépenses, comme il arrive à un homme entraîné ; ce qui pouvait, pour rétablir l'équilibre, le rendre en certaines circonstances plus qu'attentif à ses intérêts et sévère sur ses droits.

On était mal venu alors, par exemple, dé chasser sur ses terres sans sa permission. C'est ce qu'éprouvèrent, un jour de 1395, deux clercs tonsurés, qui avaient braconné dans les bois de Ry ville, au doyenné de Valmont; Béthencourt, averti par ses forestiers, sans tenir compte des privilèges de l'archevêque de Rouen et des gens d'église, avait fait saisir les deux coupables dans la taverne du sieur Galopin, envahie, par son ordre, à Taube naissante, Ils avaient été battus alors jusqu'au sang, puis exposés les ceps aux pieds pendant deux jours de marché, la tête nue et leur tonsure bien apparente^ avec deux lapins au cou. On dut bien rire de leur mine chez le seigneur de Grainville la Teinturière, mais Tarchevêque s'en plaignit au roi, qui put lui faire répondre que plusieurs conciles, dont un, notamment à Pont-Audemer, en 1<Î76, avaient interdit lâchasse aux ecclésiastiques.

Il n'avait point, du reste, porté bonheur au [sieur de Ry ville d'avoir servi, en cette circonstance, à la justice de Béthencourt, dont lui-même encourut plus tard la colère. Jean de Ry ville avait pris en fief, pour 140 livres tournois,

la garenne de Grainville, maiâil avait dévasté cette garenne, et le dommage n'en avait pas été évalué à moins de 400 livres. Ry ville, pour indemniser Béthencourt de ces dommages, avait dû lui vendre sa terre, demi-fief qu'il tenait de M°*® de laTrémouilleetdeux vavassories, dont Tune de 140 acres. Il abandonna, en outre, tout ce qui lui revenait de la succession de son oncle, Roger de Ryville. Béthencourt laissa toutefois à Gilles de Ryville Tusufruit de ses propriétés, ainsi que de la garenne de Grainville.

Cette existence de petits intérêts et de plaisirs de seigneurs châtelains en relations de parenté ou de voisinage, alternant avec les somptueuses oisivetés d'une haute domesticité, dont le principal objet était de plaire au maître, devait paraître souvent bien terne et bien vide à Béthencourt, surtout s'il songeait au rôle de ses oncles^ soit en Italie, soit en Espagne.

On a encore, à la date de 1397, une quittance de lui, constatant sa présence chez le duc; cette quittance fait mention du gain de 28 écus d'or gagnés au prince par son chambellan aux échecs et à la bille (27 janvier).

Cette mention offre une particularité, c'estque Béthencourt paye lui-même ces 28 écus à Guillaume Wairbaut, garde de la chambre du duc, en déduction et rabat de plus grande somme, en laquelle il était tenu au dit Wairbaut. Cette dette n'était-elle pas encore une apparence de gène, et s'il en était ainsi, elle n'était guère propre à lui faire supporter la vie qu'il fallait mener, au milieu des passions et des jalousies qui faisaient du duc d'Orléans et de sa femme le point de mire de toutes sortes d'attaques, dont leur entourage devait ressentir les contre-coups ?

Les oncles du roi étaient devenus naturellement les

ennemis du frère de Charles VI et de sa femme, auxquels l'infortuné roi marquait la plus vive tendresse.

Charles V avait recommandé de faire épouser à son fils aîné une princesse d'Allemagne, afin de trouver dans cette union une forte alliance contre les Anglais. Fidèle, en apparence, à cette instruction, le duc de Bourgogne avait présenté à Charles VI Isabeau de Bavière, en qui la duchesse de Bourgogne avait espéré trouver un instrument de ses volontés. La beauté d' Isabeau, quoique médiocre, avait ravi le jeune roi, mais la princesse ne devait être qu'une compagne de plaisirs frivoles, ne voyant la vie qu'à travers les bals, les banquets, les bobans de toute espèce, tandis que Valentine de Milan gagnait les coeurs par la séduction qui ressort de l'esprit et du caractère. De là entre les deux princesses des causes de jalousie et de dissentiment. La duchesse d'Orléans avait d'ailleurs et d'abord, aux yeux de la reine, le tort impardonnable d'être la fille de ce Jean Galéas Visconti qui avait enfermé et dépouillé son grand-père Bernabô et l'avait fait empoisonner, disait-on.

C'étaient là des griefs, d'où l'on n'avait pas tardé à voir s'échapper et se répandre dans le public les insinuations les plus hostiles et dénuées de toute raison. « Croyez, dit un des personnages du Théâtre de Beaumarchais, qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville, en s'y prenant bien. » Or, les haines, sous Charles VI, comme au temps de Beaumarchais, comme de nos jours, savaient s'y prendre. D'abord, lorsque le roi avait commencé à gouverner, à la suite de la campagne contre le duc de Gueldres, certains bruits avaient couru sur le duc d'Orléans, qui avait pris sur le roi un ascendant envié. Dès lors, l'application, qu'il

donnait aux sciences occultes, éveilla de perfides inquiétudes. Ceux qui les faisaient remarquer cherchaient par là à discréditer le duc et à le déconsidérer.

Le temps de Robert d'Artois, qui avait voulu envoûter Philippe de Valois, n'était pas si éloigné qu'il n'y eût, dans la multitude, des esprits disposés à croire tout ce que les factions voulaient insinuer. On disait que Jean Galéas avait fait envisager à sa fille l'espoir qu'elle deviendrait reine de France. Ces bruits et ces insinuations devaient continuer leur chemin, lorsque quelques vraisemblances leur livraient passage. En 1392, lors de l'affaire du Mans, le duc de Bourgogne, trouvant l'occasion bonne pour prendre la revanche de 1389, songeait à détruire les Marmousets, nom grotesque et méprisant donné par les Importants d'alors aux hommes de médiocre condition, coupables de savoir mener les affaires publiques et assez fermes pour vouloir empêcher un prince du sang de prendre en secret 30,000 livres dans la cassette royale. En même temps qu'il emprisonnait les ministres de Charles VI, le duc de Bourgogne mettait Isabeau sous la garde de Marguerite de Flandre, sa femme, de manière que l'on ne pût approcher la reine sans sa permission. En 1393, les choses s'aggravèrent. Lors du bal donné à l'hôtel Saint- Paul, pour les secondes noces d'une des dames de la reine, bal dans lequel le feu ayant été mis à des étoupes par l'imprudence du jeune duc d'Orléans, prétendit-on, l'étourderie de ce dernier sembla un crime volontaire. Le peuple excité à ce propos, reprochait aux princes les débauches dans lesquelles ils entraînaient le roi, et il disait que, si celui-ci avait péri, il aurait occis princes et seigneurs de la Cour.

Le duc d'Orléans avait été surtout en butte aux accusations renouvelées de vouloir parvenir au trône, et quand

la santé du roi, un moment rétablie, avait subi de nouvelles rechutes, par la reprise de son ancien genre de vie, on accusait encore la duchesse d'user de sorcellerie pour ramener les crises du roi, devenues périodiques après son attaque du Mans.

Ces accusations de sorcelleries et de diableries jetaient le désespoir dans Tâme de Valentine, et troublaient la vie de son mari comme celle de sa maison. Rien toutefois n'avait mis encore en évidence les auteurs de ces insinuation» criminelles quand, en octobre 1393, au moment où il s'agissait pour le duc d'Orléans de créer un royaume en Italie, le roi, pris d'un nouvel accès, avait cessé de reconnaître sa femme et ses enfants, ne montrant plus d'affection que pour sa belle-sœur.

En décembre 1395, la petite-fille de Bernabô Visconti et le duc de Bourgogne, liés alors plus que jamais d'intérêt, avaientpris leurs dispositions pour éloigner du roi l'influence de la fille de Jean Galéas.

Les discours, qui rappelaient les relations du duc d'Orléans avec des sorciers, et ses desseins de faire périr Charles VI, avaient redoublé d'intensité, et, comme Valentine venait de perdre son fils aîné, on prétendit qu'elle avait voulu empoisonner le dauphin, qui n'avait été sauvé que par une erreur : la duchesse avait, sans le vouloir, disait-on, donné le poison à son propre fils.

Ainsi se préparait la tempête, et le déchaînement en avait été si violent, que le maréchal de Sancerre avait conseillé au duc d'Orléans de faire partir la princesse. Elle s'était alors réfugiée, contre ces cris de haine et de proscription, dans sa maison d'Asnières en Beaumontais, avec son second fils, Charles, malade.

Il n'y a rienàopposer,àlaperfidiedecertaines manœuvres, que de remettre sa cause entre les mains de Dieu, et d'attendre avec confiance quelque événement qui, sans nous, humilie nos adversaires. Eripe me, Deus, ab homine iniquo et doloso.

Comment être, en effet, toujours sur ses gardes avec des adversaires qui se vantent de leur habileté dans les coups de Jamac? Je connais de ces coquins en très haute situation. Il ne faut pourtant pas désespérer.

Le prince et la princesse étaient bien près cependant d'être accablés par toutes ces histoires, auxquelles Henri IV d'Angleterre feignit plus tard d'ajouter foi, et dont le cordelier Jean Petit devait se faire, plus tard encore, l'avocat, au nom de Jean sans Peur. Heureusement les choses prirent tout à coup une autre tournure.

Deux moines augustins pensèrent, pour leur perte, qu'avec de l'audace ils parviendraient à tirer bon parti de l'état du roi et de la jalousie de Philippe le Hardi contre son neveu. Déjà un astrologue avait été mandé du Languedoc pour conjurer les souffrances du roi. Il n'avait pas réussi. Les deux augustins, espérant un meilleur résultat, furent forcés à leur tour de renoncer, mais défiant la fortune à force d'impudence, ils attribuèrent leur échec à ce que « la duchesse Valentine et son mari, convoiteux de la couronne royale », arrêtaient l'effet salutaire de leurs opérations par des charmes plus puissants.

Quelqu'un, enfin, avait osé dire tout haut ce qu'on avait donné seulement à entendre. Le moment était ainsi devenu opportun pour Louis d'Orléans de réclamer le droit commun. Jugés, en conséquence, en qualité d'imposteurs, les deux augustins furent dépouillés de la prêtrise par l'évêque de

Paris, condamnés par Tlnquisition, livrés ensuite au bras séculier. Le prévôt royal les fit décoller et écarteler aux Halles.

C'était, dans la voie de douleurs que suivaient Valentine et Louis d'Orléans une première réparation, de même qu'un avertissement donné à Torguoil de la maison de Bourgogne, déjà frappée par la défaite de Nicopolis et dont les intrigues ne devaient avoir pour dernier résultat que de mourir en état de banqueroute.

Au milieu de toutes les tristesses, dont les officiers de la maison d'Orléans devaient prendre forcément leur part, Jean de Béthencourt continuait à figurer parmi les chambellans, ainsi que son oncle Guillaume de Braquemont qui, ayant avec Coucy toute la confiance du prince, allait prendre bientôt la première place dans sa maison, et au moment où le duc allait engager la lutte contre la maison de Bavière, liguée avec celle de Bourgogne, pour leur disputer les États de l'Est. Je n'aime le duc d'Orléans qu'avec réserve; ses dépenses, ses dissipations épuisaient la France aussi bien que celles de son rival, mais ce qu'on peut dire en son honneur, c'est que si le régime féodal excitait son ambition, sa politique était toujours française, au contraire de la maison de Bourgogne, qui tendait de plus en plus à devenir l'ennemie du royaume.

La nouvelle position de maréchal du duc d'Orléans, à laquelle Guillaume de Braquemont s'était élevé, était bien propre à exciter dans le cœur de Béthencourt le désir d'obtenir d'autres succès que de gagner au prince des parties d'échecs, de billes ou de jeu de paume.

Béthencourt pouvait espérer que Guillaume lui offrirait l'occasion de faire quelque chose et de devenir quelqu'un.

Cette occasion, enfin, n'allait pas tarder à se présenter, mais ce fut de son autre oncle, Robert de Braquemont, que lui vinrent les moyens de bien faire. Les deux frères s'aimaient autant qu'ils s'estimaient. En 1396, Guillaume avait uni sa fille Marie à Jean d'Argies, chevalier de Béthencourt-sur- Somme, et dans le contrat qui s'en était passé à la prévôté de Paris Robert s'était porté à piège et caution des avantages que son frère assurait à son gendre.

La fille de Guillaume, sensible à cette marque d'afifection, nomma une de ses filles Robine. Mais Robert devait montrer plus tard qu'il n'était pas moins disposé à aider un fils de sa sœur si les événements le servaient, comme cela eut lieu. Il l'aida, en effet, dans ses desseins, en lui prêtant de l'argent, et sans aucun doute l'appuya de son influence en Espagne.

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