‹ La conquéte et les conquérants des Iles Canaries: nouvelles recherches surChapitre 17 sur 134 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Henri III, roi de Gastille; Robert de Braquemont et le Privilège de la conquête des Canaries.

Quoique Robert de Braquemont réclamât, comme on l'a vu, sa part de dangers et de fatigues au service de la France, la qualité de seigneur terrien en Castille, le mariage qu'il y avait contracté dans une grande famille de ce royaume, la familiarité qu'il avait eue jusqu'à un certain point avec le roi Jean, familiarité semblable à celle des capitaines de notre Henri IV, aux jours de misère et d'aventures^ étaient autant de liens qui l'attachaient à son nouveau pays et pouvaient lui inspirer le désir de profiter de sa position dans les deux royaumes, pour le bien de l'un et de l'autre, dans les circonstances où ils se trouveraient.

A la mort de Jean, la minorité de son fils fut en proie à toutes les ambitions qui cherchent à prendre du pouvoir tout ce (Qu'elles peuvent, sans tenir compte des intérêts de l'Etat. Les parents du nouveau prince avaient des alliances avec le Portugal et avec l'Angleterre, par le duc de Lancastre, ce qui pouvait mettre la Castille dans l'embarras et contrarier l'alliance avec la France.

Rien n'était donc plus urgent pour elle que d'empêcher le traité avec TAngleterre, pour lequel on avait montré quelque tendance lors d'une première ambassade. Mais, en 1391, Robert de Braquemont ayant fait partie de la seconde, triompha des difficultés que lui opposaient la division des Conseils et les dispositions de quelques-uns qui avaient déjà recouru aux armes pour appuyer leurs prétentions à la régence.

Lorsque le traité de Ségovie. fut enfin signé par le roi et les conseillers qui se tenaient auprès de lui, le 27 mai 1391, Robert de Braquemont, dit M. Albert de Circourt, laissa partir ses collègues de l'ambassade et resta en Castille, pour obtenir la signature des conseillers dissidents ; il alla les chercher dans leur camp et là, se trouvant au milieu d'anciens compagnons d'armes, qui étaient ou allaient devenir ses parents, il leur arracha leur adhésion à un pacte passé en dehors d'eux.

Du conseil de régence divisé, une partie tenait la personne du roi en sa puissance. Les autres la réclamaient les armes à la main. Ils étaient en présence à deux lieues de distance. On se jeta entre les deux camps.

La conduite de Braquemont, en cette circonstance, fut celle d'un homme actif, résolu; elle indiquait qu'il avait en Castille une situation influente, pour laquelle on l'avait avec raison adjoint à Pierre de Villaines.

Parmi les personnages qui se trouvaient alors en scène, et qui signèrent le compromis comprenant la ratification du traité de Ségovie, étaient, d'une part, l'amiral Diego Furtado de Mendoza, frère d'Inès de Mendoza, première femme de Robert de Braquemont, et. de l'autre part, Fernand Alvarez de Toledo, père de Léonore do Toledo, sa seconde femme.

A la suite des événements qui précèdent, Robert, en 1392, remplit en France une mission, qui lui avait été donnée par quelques conseillers du roi de Castille et bien propre à stimuler son zèle.

Le roi don Henrique III paraissait près de succomber sous les factions. Charles VI renvoya Braquemont porteur de colliers de son Ordre, qu'il devait distribuer à certains chevaliers et seigneurs de Castille; bien plus, le 13 octobre 1393, Charles VI chargea Robert d'offrir à don Henrique de lui envoyer, pour rétablir son autorité, des gens de guerre au delà des forces stipulées par les traités.

Pendant ce voyage en France,Robert de Braquemont devint chambellan du duc d'Orléans et le devint également du roi.

Le duc d'Orléans lui fît alors payer comptant 1,000 francs, en considération des « services et des plaisirs qu'il lui avait faits ».

De plus, le roi lui donna 2,000 francs, dont Robert acheta en son nom et en celui « d'Agnès de Mendace y la terre de Bérenger Villette, jointe au fief de Saint-Supplix, relevant du roi et du comté de Tancarville. Le vendeur était Jean de Fricamp.

Le roi de Castille refusa les secours que Charles VI lui offrait, il résolut de faire lui-même ses affaires, prenant les difficultés les unes après les autres. Il s'appliqua d'abord à s'assurer au dehors, du côté du duc de Lancastre, auquel il devait une pension, puis il se garantit contre le roi de Portugal, par une trêve qu'il conclut avec lui.

Après cette double précaution, il songea à se rendre maître chez lui. Et pour cela, il commença par s'affranchir de toute tutelle, deux mois avant l'âge prescrit.

Ayant, à cet €iffet, convoqué les seigneurs et les prélats qui

fréquentaient sa cour, ainsi que les députés des villes, il déclara qu'il prenait le gouvernement et que nul n'eût plus à s'intituler son tuteur.

Il n'avait que quatorze ans, mais la réflexion et déjà Texpérience de grandes difficultés avaient développé son intelligence et fortifié son caractère. On en jugera par qn acte que signale Turquet\ acte qui, pour commencer, contribua à ramener Tordre dans les finances.

Un soir, qu'ayant chassé toute la journée, il pensait, en rentrant, pouvoir se mettre à table, il se trouva dans la nécessité de faire engager une de ses robes, appelées des balandranes, pour se procurer deux épaules de mouton, qui, avec quelques cailles rapportées de la chasse, furent le souper que lui servit le dépensier.

Cet honnête serviteur, sur lequel il avait fait tomber sa colère en lui reprochant de la négligence, s'était excusé sur ce que les Conseils ne lui donnaient pas les fonds nécessaires pour la dépense de la table royale, et qu'outre cela même, ce qu'on lui assignait était fort peu de chose, encore le recouvrait- il si mal qu'il était contraint souvent d'engager son bien pour subvenir aux nécessités du service.

Cette aventure avait fait ouvrir les yeux au roi, qui, rentré à Burgos, chercha l'occasion de faire rentrer son monde dans le devoir. Voici comment il y parvint: Ayant appris que les seigneurs de sa suite et de son Conseil devaient se réunir à un banquet somptueux, il s'était alors arrangé pour y assister, voir et entendre sans être vu. Or, les discours des convives n'avaient roulé, entre eux, que sur leurs grands reve-

1. Inventaire général de VHfstoirc d'Espagne^ extrait de Mariana, Turquet et autres auteurs qui en ont escrit de temps en temps, et continuée par M. L. H., 1628.

nus, les pensions qu'ils tenaient du roi, les émoluments qu'ils tiraient de leurs états et de leurs gouvernements, enfiu des dons, des présents qu'ils recevaient, des honneurs dont ils jouissaient.

Le jeune roi avait appris ainsi tout ce qu'il voulait savoir.

En conséquence, lorsqu'il fut de retour à son palais, il y avait fait entrer de nuit, secrètement, ses gardes et beaucoup de gens armés, puis dès que le jour avait paru, il avait mandé à tous les seigneurs qui avaient assisté au banquet de venir le trouver, pour être témoins du testament qu'il se proposait de faire.

Ils n'y manquèrent pas, mais ils durent attendre jusqu'à midi dans la grande salle. Enfin, le roi parut, une épée nue à la main, et vint s'asseoir dans une chaire, qui lui avait été préparée; après quoi la salle s'était remplie de gardes, ce qui avait donné aux seigneurs convoqués lieu de réfléchir.

S'adressant d'abord à l'archevêque de Tolède, don Pierre Tenorio, le roi lui demanda combien il avait vu de rois en Castille? « Quatre, » lui avait répondu celui-ci, et comme don Henrique avait adressé la môme question à d'autres, en raison de leur âge, et avait reçu d'eux la même réponse : « Comment se fait-il, aurait-il réparti, que moi, qui suis le plus jeune, je puis me vanter d'en avoir vu plus de vingt? » Et comme les seigneurs paraissaient ne pas comprendre : « Oui, dit-il, je les ai vus, et ces rois, c'est vous tous, qui êtes ici présents, qui disposez de mon royaume, maniez mes rentes et mes revenus? selon vos plaisirs et vos appétits.

» Moi, je ne suis roi que de nom et pour ombre; vous, vous êtes le corps et l'effet, dissipant ainsi mon honneur et mon déshonneur et au prix de mon autorité. J'ai vu la splendeur et l'abondance, en laquelle vous vivez à mes dépens, et j'ai entendu

-jn-

comme vous traitez mes sujets et abusez de la puissance que je vous accorde en mes États et gouvernements; mais vous ne demeurerez pas impunis, car j'ai fait le procès de chacun de vous sur vos propres confessions et vanteries, et je juge qu'il vous faut tous mourir comme mauvais et perfides vassaux. »

Après ces paroles, le bourreau de la Cour parut, portant une hache et des cordes. On devine la stupeur des assistants.

L'archevêque de Tolède fléchit le genou et, prenant avec sa défense la cause de tous ceux que le roi menaçait, il parvint à arrêter la sévérité de ce dernier, prête à frapper. Henrique III^ néanmoins, ordonna aux capitaines de rendre le commandement de leurs forteresses; il condamna tous les coupables d'exactions ou de concussions à de fortes amendes, dont le payement ne représenta pas moins de cinquante millions de maravédis. Mais, pour qu'il fût effectué, il les détint prisonniers dans le château de Burgos, pendant deux mois entiers.

Cette sévérité s'expliquait autant par le besoin de faire respecter son autorité que par la nécessité de sauvegarder les intérêts publics.

La fermeté qu'il déploya dans cette circonstance fut le commencement des triomphes qu'il sut remporter sur son entourage, comme siir ses parents, chez lesquels il avait dû dompter l'esprit de révolte.

Le duc de Benavente, la reine de Navarre, le comte de Gijôn, avaient été obligés de plier et de se retirer. 11 avait ensuite châtié les séditieux de Séville.

En même temps qu'il imposait l'ordre au dedans, il s'occupait de faire régner la justice etde répandre le bien-être. Dans les audiences qu'il donnait, trois fois par semaine, il se mettait en rapport avec tous pour mieux connaître les besoins

du pays et les hommes capables de le servir. Il se faisait aussi bien venir de la multitude par sa munificence, par l'honneur rendu aux églises et aux fêtes des saints, où il ordonnait de' belles processions.

11 ordonnait en outre des tournois et des jeux de cannes ;

Ces jours- là, il distribuait des armes et des chevaux, des harnachements et de riches habits à ceux qui devaient y paraître. Il choisissait^ de préférence, pour ces fêtes, les occasions où il avait près de lui des ambassadeurs des princes étrangers. Il marquait ainsi le désir qu'il avait d'étendre sa considération au dehors, en même temps qu'il était curieux des choses lointaines.

On le vit, en efîet, envoyer jusqu'en Orient, Pelayo de Sotomayor et Fernand de Palazuelas vers Bajazet, mais ce prince ayant été défait par Tamerlan, les ambassadeurs avaient été faits prisonniers du conquérant Mogol, qui les avait traités gracieusement et avait renvoyé avec eux un autre ambassadeur, chargé de demander son amitié à don Henrique.

Celui-ci envoyait, à la suite l'ambassade célèbre de Clavijo, qui, revenu en Espagne en 1406, écrivit alors la relation de sa réception à Samarcand, et de tout ce qu'il avait vu dans les pays traversés par lui.

La fortune, vers cette époque, compléta pour Henrique ses faveurs, en reculant les relations de ses peuples avec l'Occident, et en faisant dater de son règne un ordre de choses nouveau, auquel la France allait concourir.

En 1390, une association s'était formée à Séville. Des aventuriers Biscayens, Andalous et autres, ayant à leur tête

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