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CHAPITRE IX

Le Manuscrit de M^^ la baronne de Hensch de Langry et M. Warner , conservateur des manuscrits du British Muséum.

A cette époque, mourait à Wilhem, près d'Aix-la- Chapelle, M"® la baronne de Hensch, née Angéline de Hodiamont, qui instituait pour sa légataire universelle Mme veuve E. Mans, sa petite-fille, née de Hensch de Langry, demeurant à Bruxelles -Ixelles. Or, celle-ci avait trouvé dans son héritage, entre autres curiosités, un manuscrit venu à sa grand'mère, sans doute par une vieille tante qui possédait beaucoup de précieuses choses anciennes.

M™« E. Mans, n'ayant que faire de ce manuscrit, crut qu'il serait mieux placé dans une bibliothèque publique que chez elle, et le soumit en conséquence à l'examen des conservateurs du British Muséum, où le savant M. Warner, préposé aux manuscrits, n'eut pas de peine à reconnaître à la fois de grandes analogies et de grandes différences entre ce document et celui que le conseiller au Parlement de Rouen, Galien de Béthencourt, avait confié à Pierre Bergeron pour le publier.

De telle sorte qu'il fit un rapport d'après lequel le document de M"^ E. Mans fut acquis par le British Muséum, et

placé sous le chiffre 2709 dans le fonds Egerton, fonds essentiellement français par les nombreux papiers relatifs à noire histoire, que Sir Francis Egerton avait tirés do sa longue résidence à Paris, où il est mort en 1829 \

La publicité donnée à cette acquisition par le rapport sur le British Muséum, pour Tannée finie le 31 mars 1889, me fit naturellement désirer de connaître ce document qui venait si à point pour mes études.

Un écrivain anglais qui me fut indiqué, Miss Lucy Toulmin Smith', versée dans Tétude de notre histoire nationale à répoque du moyen âge, voulut bien se charger de transcrire pour moi ce document.

Une fois la copie de ce manuscrit sous mes yeux, j'avais raison de l'assertion de M. Tabbé Cochet, qui prétendait que Jean Le Verrier avait dicté à Pierre Boutier l'histoire de la conquête, et avait même prouvé que les deux chapelains de Texpédition étaient indépendants Tun de Tautre.

Ils n'étaient pas, comme le dit le texte do Bergeron, l'un et l'autre domestiques de Béthencourt, mais Jean Le Verrier était son chapelain, de même que Pierre Boutier était celui de Gadifer de la Salle.

En conséquence, ils s'étaient partagé la relation de l'entreprise.

1. Dès qu'il avait assez de pièces pour former quelques volumes, il les fais«ait aussitôt passer en Angleterre. C'est ainsi que nous avons perdu les procès- verbaux des États de Blois, la correspondance d'Henri IV et d'Elisabeth, et celle de presque tous les ambassadeurs de Louis XIV (Lorédan Larchey, Gens singuliers, 1867).

2. M"* Lucy Toulmin Smith a publié dernièrement, avec M. Paul Meyer, les contes moralises de Nicole Bozon, frère mineur, d'après les manuscrits de Londres et de Cheitenham (Soc. de Tllistoire de France).

Il me fut facile d'observer que le récit de Tun d'eux, embrassait les faits depuis mai 1402, époque à laquelle les deux chevaliers étaient partis de La Rochelle, jusqu'au 19 avril 1404, époque à laquelle Béthencourt était revenu d'Espagne, où il était allé chercher des secours; et la préface ajoutait: « Alors en avant étoit venue l'escripture en d'autre^s mains, celles de Jean Le Verrier, qui dévoient la poursuivre jusqu'à la fin de la conquestc. »

Par là, il était aisé de constater que Pierre Boutier avait

écrit la première partie de l'Histoire de la conquête, et que c'était son manuscrit qui avait été en possession de M"® la baronne de Hensch, avant d'appartenir à la bibliothèque du British Muséum, sur la proposition de M. Warner. Ceci bien établi, de là à se rendre compte comment avait été fait le livre que Pierre Bergeron avait reçu de Galien de Béthencourt, rien de plus simple.

La relation de Pierre Boutier ayant précédé celle de Jean Le Verrier, le manuscrit de Jean V de Béthencourt paraissait le résumé de ces deux parties, liées l'une à l'autre et arrangées de manière à former un corps homogène, qui empruntait à Pierre Boutier ce qui manquait à Jean Le Verrier, et l'on ne pouvait admettre que ce dernier eût, en beaucoup de cas, dicté au premier un récit d'une sincérité qui devait être peu agréable à la famille de Béthencourt.

A la franchise et quelquefois à la rudesse des faits avancés, l'on reconnaissait un moine qui se sentait fort de l'autorité de son abbaye, tandis que Le Verrier, là où il ne pouvait louer, avait tous les ménagements d'un homme aux gages de son seigneur.

Le monastère de Saint-Jouin de Marnes, auquel appartenait Pierre Boutier, était une célèbre abbaye bénédictine,

qui, depuis sa fondation, avait pris part à tous les progrès de rÉglise, et dans cette circonstance, elle allait ainsi se rattacher aux mouvements religieux des XIV® et XV® siècles, destinés à étendre pour la chrétienté la connaissance du

monde.

Le moine, en sortant de son abbaye, n'était encore que

l'aumônier d'une compagnie d'aventuriers, mais avec le temps Taumônier devenu un missionnaire, puis apôtre, ajoutait un nouveau titre à la renommée de l'antique abbaye.

Pendant les premiers siècles du christianisme, le rôle des moines en Europe avait été considérable par les services qu'ils avaient rendus au clergé séculier, sur les points les plus divers, en le précédant même dans les forêts avec la croix et la charrue: Cruce et aratro.

Sans admettre les exagérations d'aucun genre, les esprits équitables et instruits ont même admis depuis longtemps que les améliorations matérielles qu'on leur doit ont concouru à l'affranchissement du grand nombre et réalisé la liberté effective d'une classe qui fut, dit M. Charles Pecqueur, le noyau des classes moyennes.

Saint-Jouin avait été d'abord une de ces abbayes modèles, qui s'était distinguée au milieu de nos populations encore barbares, comme aujourd'hui les Trappistes de Staouëli en Algérie.

Élevée vers le V® siècle, dans une plaine agréable et fertile du pays de Mirbeau, entre les rives de la Dive et du Thouet, à quelque distance de Montcontour, elle s'était signalée, dès les premiers temps, par la confection des instruments de labourage, qu'elle distribuait aux habitants des campagnes; elle nourrissait ensuite des troupeaux, élevait des moutons, des porcs. L'exemption de la dîme était

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