CHAPITRE PREMIER La Renommée de Jean IV de Béthencourt
En 1846^ j'eus lieu de lire dans un livre intitulé : La Ville d'Eu, des pages relatives à Jean IV de Béthencourt, conquérant des îles Canaries, pages que M . Désiré Lebeuf leur auteur donnait pour de l'histoire. Il racontait que ce chevalier, fils du baron de Saint-Martin le Gaillard, ayant dans sa famille deux amiraux de France, s'était un jour enfui avec une jemiefille, que la tradition disait être lafille du sire de Caltot, et était allé demander au roi d'Espagneun vaisseau poursuivre les entreprises qu'il avait conçues, ce que le roi, engagé par sa bonne mine^ lui avait accordé. — « Je ne sais, ajoutait M. Désiré Lebeuf^ si le prieur de Rougecamp ou quelque moine savant du Tréport lui avait parlé des îles Fortunées
que connaissaient les anciens. » C'était en tout cas vers elles que l'instinct du jeune homme le poussait. Il découvrit la première des îles Canaries. Il lui donna le nom de Lancerote, probablement celui de sa ma-itresse. Il appela la seconde Porta Ventura, dont Tun des trois bourgs garde encore le nom de Betencuria. Ce seigneur laissa sa conquête à son fils, alla à Rome demander des prêtres pour ces îles, puis il revint en France, où les voyages étaient alors une merveille. Charles VI le nomma son chambellan. Il mourut en son château de Grainville la Teinturière et fut enterré dans l'église sous une pierre incrustée.
Lorsque l'historien de la ville d'Eu esquissait ainsi, à sa fantaisie, la vie aventureuse du conquérant des Canaries, il prenait à témoin, pour justifier de son enthousiasme, quelques figures qu'il apercevait dans les sculptures de la vieille église de Saint-Martin le Gaillard, reconstruite à peu près vers le temps même où mourut Jean IV de Béthencourt.
Selon lui, la femme qui poussait son cavalier dans un coquillage marin semblait un emblème de l'amante du conquérant, le poussant aux entreprises par lesquelles il devait s'immortaliser. Ne voilà- t-il pas, écrivait M. Lebeuf, la nef de ses voyages ? Son père à cheval et suivi d'un écuyer, s'en va à la recherche des fugitifs, mais comme dans tous les romans, il ne manque pas de suivre le chemin opposé au leur. Sa pauvre mère, la matrojie, assise dans un large fauteuil, s'apitoie de voir son fils partir ainsi. Cependant l'idée de la renommée que le jeune aventurier acquerra la console, et dans son exaltation l'écrivain ne peutse défendre de s'écrier : « gloire, tu es la seule chose un peu durable. Après des siècles, V église champêtre garde encore les hiéroglyphes du grand homme, >)
La gloire que Guez de Balzac nomme le soleil des morts est suivant Montaigne « la plus inutile, vaine et fausse monnoye^ qui soit à notre usage. » Il est certain du moins que, comme la gloire dépend de l'opinion et que celle-ci repose sur la connaissance complète et l'interprétation intelligente autant que loyale des faits, qui peuvent élever un homme au-dessus des autres, la gloire peut être aisément compromise, selon que les faits sont plus ou moins bien établis jusque dans leurs dessous et le dessous des dessous.
L'esquisse de la vie de Béthencourt par M. Lebeuf en était une preuve, tout comme le récit de M. de Fréville que Ton verra plus loin : Tenthousiasme du premier après tout n'était qu'un écho faussé et affaibli des notices de MM. Estancelin et Vitet sur certaines célébrités normandes. Néanmoins les appréciations des sculptures de Saint-Martin le Gaillard m'offrant l'occasion d'approfondir encore une fois l'opinion de Montaigne, je m'attachai à cette page de Técrivain normand, sur laquelle une circonstance répandait pour moi un nouvel intérêt.
L'année précédente, deux érudits, Tun Portugais, le vicomte de Santarem ; l'autre un Français , M . d' Avezac , avaient discuté les titres de Béthencourt à la renommée.
En 1845, M. d' Avezac qui avait en 1830, soutenu l'authenticité du voyage de René Caillié à Tomboctou, s'était fait, cette fois, le champion du chevalier normand. Il avait publié des études sur les explorations de l'océan Atlantique au moyen âge, antérieurement aux grandes entreprises des Portugais que l'histoire avait longtemps admises comme les premières qui eussent été faites au delà du cap Bojador.
Lorsque ces études avaient paru, le vicomte de Santarem n'avait pas tardé à défendre les titres sur lesquels il croyait
que la plus grande gloire de sa nation reposait. L'Étude de M. d'Avezac fit quelque bruit dans le cercle des érudits en reprenant la thèse qu'avait déjà présentée Navarette, le savant historien des découvertes des Espagnols.
(( Ce qu'il y a de remarquable, avait écrit ce dernier, c'est que les côtes d'Afrique, visitées antérieurement par les aventuriers normands jusqu'au cap Sierra-Leone, fixèrent l'attention de Béthencourt, même avant qu'il eût terminé la conquête des îles Canaries. Avec une frégate montée de quinze hommes, il parcourut le cap Cantin, jusques au fleuve qui est par-delà le cap Bojador, fit quelques captifs, acquit des renseignements sur les ports, et projeta de construire une forteresse pour mettre le pays à contribution, ce qui excita les soupçons et même les craintes du roi de Fez, au point qu'il disposa un armement en vue d'envahir les îles. »
M. d'Avezac, après avoir examiné le Continent, avait suivi le tracé que donnent des Açores, des Madères et des Canaries les portulans italiens et catalans du XI V<^ siècle en remontant jusqu'à 1351 . . . Quant aux Canaries, il avait soigneusement rappelé les incursions dont elles avaient été l'objet de la part des corsaires espagnols et autres avant l'expédition de Béthencourt. Il avait désigné le Génois Lancelot Maloisel, comme le premier qui eût abordé à ces îles dans la deuxième moitié du XIII^^ siècle. Enfin il avait prouvé que les marins de Béthencourt avaient la pratique de la haute mer, à une époque où les Portugais ne faisaient encore que caboter le long des côtes.
Le nom de Béthencourt était par là ramené avec un certain bruit devant le public, mais la personnalité du conquérant échappait toujours à l'Histoire qui n'avait pu pénétrer dans sa vie, et n'avait que des notions vagues sur sa famille. On
ne connaissait guère que sa conquête, encore Texposé de celle-ci présentait-il des incertitudes.
Aussi, lorsque j'aurais fini de rassembler les Documents propres à faire connaître les découvertes et les établissements des Français dans V Amérique du Nord, je me proposais d'éclairer davantage, si je le pouvais, les actes des conquérants des Canaries. Or, il y a de cela quelque temps déjà (1888), les découvertes et les établissements dans le nouveau continent sont publiés en grande partie et je reviens aujourd'hui à Béthencourt, à travers bien d'autres sujets qui m'attendent encore, songeant moins à le louer qu'à le faire connaître et â faire ressortir le grand événement auquel il a pris une part qui lui a valu quelques dévots, si je puis employer cette expression.
Ce terme, au moins, ne semblera sans doute pas déplacé à l'égard de feu M. l'abbé Cochet, qui de notre temps a été le premier à consacrer sa mémoire dans le lieu où le chevalier est mort^ Grainville la Teinturière.
M. l'abbé Jean-Désiré Cochet, décédé â Rouen, le V^ juin 1875, est le savant auteur de la Normandie souterraine; j'ai fait avec lui plusieurs campagnes pour la plus grande illustration de personnages de sa province, et j'aime, à plus de quarante ans de distance, à me remettre à l'exécution d'une pensée qui nous a été commune.
Il nous a laissé à cet effet une page que je citerai ici :
« Jeune encore, a-t-il écrit, j'avais visité en pèlerin du passé, le village de Grainville la Teinturière et j'avais salué avec émotion le vieux tertre couvert de murs et entouré de roseaux.
» De tout son palais, il ne restait plus qu'une vieille porte couverte de lierre, qui semblait l'arc de triomphe de. la
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mort... Dans Téglise je cherchai avec empressement le nom du héros dont le souvenir avait guidé mes pas. Je fus triste de n'y pas trouver un seul mot, une seule pierre qui me parlât de lui. Son nom même avait péri; dans la tradition des vieillards il ne restait plus qu'une vague idée de sa grandeur, qui se perdait comme un écho lointain. »
En conséquence, sur sa demande et sous les auspices d'un préfet éclairé M. Esnest Le Roy, dont je devais à mon tour, retrouver la bienveillance, M. l'abbé Cochet avait fait placer sur un des pilastres du chœur de l'église, une inscription commémorative en l'honneur du conquérant des îles Canaries * .
La cérémonie en avait eu lieu le 15 décembre 1851. Je ferai remarquer, à propos de cette date, qu'à cette' même époque, je copiais le manuscrit de la chronique de Béthencourt, qui avait servi à M. d'Avezac pour sa discussion avec M. de Santarem, et que je reportais ce manuscrit en mai 1852 à M"^® Emma de Montruffet. sa propriétaire.
Ce manuscrit que la famille de Béthencourt regardait comme le plus ancien monument de sa gloire, fut aussi le point de départ de mes recherches sur le conquérant des Canaries, et si depuis qu'il m'a été obligeamment communiqué, ce manuscrit a perdu le caractère qu'il me paraissait avoir alors, si je n'ai plus pour les miniatures qui le décorent le môme respect qui me portait à prier mon père de les copier comme des documents qu'il était bon de répéter pour
1. Une table de marbre noir, encadrée dans une sculpture porte ces mots : « A la mémoire de Jehan de Béthencourt, navigateur célèbre, et )) roi des Canaries, inhumé dans le chœur de cette Église en 1428. » Priez Dieu pour lui. » (Page 159. Les Églises de l'arrondissement d'YceioL Paris, 1852.)
les conserver contre les événements, je n'en suis que plus reconnaissant d'une courtoisie qui, à son propre préjudice, a commencé à me mener à une notion plus exacte de l'acte dont les historiens de Béthencourt lui attribuaient à tort tout le mérite.
Cette évolution, qui s'est faite peu à peu dans mon esprit et n'a été rien moins que volontaire, m'oblige à raconter comment je suis arrivé à mes conclusions. Ce n'est pas que je veuille par là me mettre en scène. Je n'ai d'autre objet que de montrer humblement par quelles voies imprévues, la Providence conduit à la vérité et à la justice ceux qui ne se bornent pas à consulter leur imagination ou leur vanité.
Il est curieux assurément de connaître aussi comment on arrache à l'oubli, devant les autres peuples, comme à ses propres yeux, et miette à miette, près de sa destruction, le souvenir des actes qui ont honoré le pays.
C'est ainsi qu'en 1856, lors de mon- passage entre Limpiville et le Bec de Mortagne, où j'avais suivi les traces du principal pionnier des Antilles, qui avait été, en 1852, l'occasion de ma seconde rencontre avec M. l'abbé Cochet, mon cocher, ayant prononcé le nom de Grain ville la Teinturière parmi les lieux voisins que je devais traverser pour rentrer à Yvetot, je fus pris du désir d'aller voir la terre sur laquelle était mort le conquérant des Canaries.
Je ne tardai pas à y arriver et revis, ainsi que l'abbé Cochet, la vieille porte couverte de lierre. Les ruines que j'avais sous les yeux étaient tellement à terre qu'on eût dit un simple tertre de gazon, au pied duquel croupissaient des eaux stagnantes et vertes. Mais du passé rien n'apparaissait que la table de marbre placée par les soiiis du pieux et savant prêtre.