LA CONQUETE ET KES CONQUERANTS
La vue du paysage toutefois préparait alors le voyageur à jouir du monument, auquel il servait comme d'avenue. Pour aller à Valmont et de là à Yvetot par Saint-Wandrille, dont le cloître conserve encore un si grand caractère, nous suivîmes une petite rivière, précédés constamment par un martin-pêcheur, qui nous faisait pour ainsi dire la conduite : vif, alerte, se posant tantôt sur les saules, tantôt sur les osiers bâtards qui bordaient la rivière, il semblait nous attendre.
Le plaisir^ que j'éprouvai de mon passage à Grainville, ne fit que me rendre plus attentif à ce qui pouvait ranimer l'image de Béthencourt; or, en 1857, « le Mémoire de M. Ernest de Fréville sur le Commerce maritime de Rouen vint traiter à son tour de l'entreprise des Canaries; mais dans cet ouvrage le seigneur de Grainville la Teinturière n'était plus un amoureux, mettant la mer entre lui et les parents de la demoiselle qu'il enlevait; Béthencoui't n'était plus qu'un des compagnons d'un capitaine du nom de Servant. En 1392-1393, des marchands de Séville, ayant armé quatre ou cinq vaisseaux pour reconnaître l'extrémité des côtes du Maroc, les îles Ténériffe et Lancelote étaient abordées de nouveau, et au dire de M. de Fréville, l'homme qui dirigeait l'entreprise était un Dieppois nommé Robert de Braquemont dit Robinet, alors amiral de Castille; selon d'autres c'était Servant. Il est a croire, disait M. de Fréville, que Robinet, autrement Robert, avait organisé l'expédition dont il avait donné le commandement à Servant, son compatriote. Ce qui n'est pas douteux, ajoute l'érudit, c'est que Braquemont reçut du roi de Castille l'investiture des Canaries et qu'au nombre de ceux qui accompagnèrent le capitaine Servant devait être un parent de V amiral, nommé Jean de Béihen-
court, baron de Saint-Martin le Gaillard. M. de Fréville, pour prouver que Béthencourt était marin, homme d'entreprise, hantant les côtes d'Afrique, cite une quittance de lui en 1390 au duc de Touraine, dont il était chambellan, quittance par laquelle il reconnaissait avoir reçu 100 fr. pour le défrayer des dépenses et nécessités, qu'il lui conviendrait faire pour son prochain voyage en Barbarie. »
M. de Fréville, après avoir indiqué ce document, dont il ignorait les circonstances, croit devoir expliquer comment les choses s'étaient passées entre le premier voyage do Béthencourt aux îles Canaries en 1392 et son départ au 1®' mai 1402. — L'érudit avance encore que le chevalier était revenu en France, et que fidèle à ses goûts d'aventure, il s'était mis à courir la mer pour son compte, ce que des accusations de piraterie, dirigées plus tard contre lui^ avaient permis d'admettre. — Toutefois, ajoute M. de Fréville, Béthencourt avait continué ses relations avec Braquemont, ce dernier avait quitté la France avant 1377, mais ayant désiré la revoir , il avait offert à Béthencourt, d'échanger sa propriété des Canaries contre quelques terres en Nor^ mandie,
M. de Fréville, arrangeait de la sorte les faits qu'il connaissait jusqu'au retour, disait-il, de Béthencourt en France, en 1425, époque qu'il assignait à la mort du conquérant.
C'était là une nouvelle version sur les actes de ce dernier.
Il était probable qu'ici même il y avait confusion, mais comme certaines assertions de M. de Fréville étaient appuyées çà et là de l'autorité des documents trouvés aux Archives générales et à la Bibliothèque Nationale, quoique mal adaptés, d'après certaines apparences, assurément cette version méritait au moins autant d'attention que l'interpré-
tation des sculptures de Saint-Martin le Gaillard par Thistorien de la ville d'Eu. Cependant je ne voulais rien négliger; puisque j'avais vu ce dernier bourg, je me promis bien que j'irais voir les restes de Béthencourt dans son autre seigneurie, aussitôt que j'en aurais le loisir.
L'occasion s'en offrit d'elle-même cinq ans après.
En 1862, je venais d'obtenir par l'érection d'un monument à AUouville-Bellefosse le redressement de l'erreur que j'avais pourchassée pendant près de dix ans, erreur par laquelle le Père Dutertre, le premier historien des Antilles, avait fait perdre l'honneur de ses actes au conquérant français de ces îles d'Amérique, en l'attribuant par un changement de nom, aux fils de sa sœur. L'évêque de la Guadeloupe, était venu à AUouville, sur mes instances, au lieu natal du pionnier, consacrer la pierre monumentale destinée à réparer cette injustice. La Normandie avait ainsi reconnu les véritables titres qui l'honoraient et cela avait été l'occasion d'une fête qui avait retenti dans le pays de Caux. Des amis qui venaient à Dieppe tous les ans m'invitèrent alors à pousser jusque chez eux, puisque j'en étais si près. J'acceptai d'autant plus volontiers, que je m'entretenais souvent d'histoire avec eux, et que cette année même, mon hôte, M. Valéry Hannoye, frère d'un ancien député d' Avesnes, avait avec moi formé le dessein de faire élever une statue en l'honneur de Dupleix, le grand gouverneur de l'Inde, à Landrecies, sa ville natale, ce qui eut lieu vingt-cinq ans plus tard. Il faut être patient en histoire.
Lorsque je fus chez mon honorable ami, il mit lui-même sur le tapis la question do Béthencourt en m'offrant le livre de M. Désiré Lebeuf, sur la ville d'Eu, ne sachant pas que je connaissais cet ouvrage depuis longtemps. La conclusion
de notre entretien fut que nous irions visiter les ruines de l'ancienne baronnie de Jean III et de Jean IV de Béthencourt. En conséquence, après nous être associé le savant et aimable archéologue^ M. Féret, ancien maire de Dieppe, connu par ses belles fouilles, qui avaient révélé un camp de César et la ville romaine près de Sainte-Marguerite, nous étions, un vendredi matin, le 27 septembre, sur la route de Saint-Martin le Gaillard. Après avoir visité la cité de Limes, découverte par M. Féret, nous faisions le tour de Braquemont, village dont la famille de la mère de Béthencourt portait le nom, et qui était celui du marin cité par M. de Fré ville; nous passions ensuite Grancourt, nous laissions sur le côté Berneval, qui avait donné son nom à un lieutenant de Béthencourt. Beville-sur-Mer, nous rappelait en passant, le lieu où les conspirateurs royalistes de 1801 abordaient pour Taffaîre de la Machine infernale. Les habitants de ces côtes, étaient, partie pêcheurs, partie agriculteurs; a Thorizon des voiles blanches nous indiquaient à plus de trois lieues des pêcheurs d'huîtres. Nous descendions alors vers Criel, qui est dans un bas-fond. Lorsque nous l'eûmes tourné ainsi que les ruines d'un château que nous apercevions à droite, notre cocher tout à coup, nous montrant de son fouet à quelque distance quatre hêtres plantés sur une hauteur, nous dit que c'était là qu'avaient été exécutés en 1836, trois assassins, le père et ses deux fils, qui avaient tué le curé de la paroisse^ sa nièce et sa domestique.
Ce fut ainsi que nous apprîmes que nous étions arrivés dans l'ancienne baronnie des Béthencourt. Notre cocher, nous ayant vus descendre à Braquemont, avait pensé que nous recherchions les curiosités du pays, et il n'avait trouvé rien de mieux que de nous mettre au courant du drame dans
lequel avaient péri le vénérable curé Lhermina, sa nièce Marie Caillé et leur servante. Il avait même ajouté à son récit de pittoresques commentaires sur ce que Therbe ne poussait plus à la place où les assassins avaient été enterrés.
Au grand étonnement de notre cocher, nous accueillîmes assez froidement son histoire, dont les souvenirs d'ailleurs, qui étaient partout sous nos yeux, ne cessèrent de nous gêner, à commencer par la tombe du pauvre curé. Si les préludes de notre visite n'étaient pas d'un favorable augure pour nos recherches, la continuation de notre voyage ne fut pas plus en faveur de la thèse de M. Lebeuf.
Il ne restait plus du vieux château féodal que les fondations de deux mètres de hauteur, d'une tour qui servait alors à soutenir une terrasse, et dans cette tour qui avait retenti de bien des cris de guerre, nous dit le curé, M. l'abbé de Bure, l'on plantait des choux et d'autres légumes.
Quant à l'église, dont l'architecture rappelait bien celle du XIV* siècle, elle ne répondait guère aux commentaires de l'historien de la ville d'Eu. Après en avoir considéré les colonnes, les unes après les autres, lorsque M. Féret eut bien examiné les sculptures, les bas-reliefs, les écussons, les clefs de voûte, nous ne trouvâmes aucun indice qui se rapportât à notre personnage et le seul profit que nous tirâmes de notre excursion fut un renseignement sur l'église. M. l'abbé de Bure qui avait été d'une obligeance parfaite, voulut nous conduire jusque dans le clocher, où il y avait disait-il, la date de 1419. C'était, selon lui, celle de la recons-. truction de l'église, entièrement saccagée cette année-là par les Anglais, lors du siège qu'avait soutenu contre eux Saint- Martin le Gaillard.
Après cet examen, je ne pouvais comprendre comment
M. Lebeuf s'était avisé de tels contes à propos de Béthencourt. Toujours est-il que THistoire avait enregistré ses imaginations, de môme que la version plus raisonnée de M. de Fré ville.
M. Féret disait^ il est vrai, qu'en cherchant on trouve toujours quelque particularité intéressante au fond de ces contes. J'eus plus tard, en effet, l'explication de celui-ci. M. Lebeuf avait répété une légende transmise par un Béthencourt de Ténériffe à un Dominicain qui passait par là. Celui-ci l'avait acceptée sans contrôle^ et pour la seconde fois j'étais obligé de montrer la légèreté de cet historien^ après en avoir subi les contrariétés, voici ce que j'apprenais.
1. Belain d'Enambuc et les Normands aux Antilles. Paris, 1863.