CHAPITRE HUITIÈME
Mais quant ilz furent arrivez en Espaigne au port de Calix, Bettencourt qui savoit bien leur mauuaistié fist grant délîgence encontre euls, et fist mettre en prison aucuns deuls des plus principaux et se saisit de la nef. Là, vindrent aucuns marchans deuers lui, et marchandèrent la nef et lui en offrirent mille Vc doubles et deux autres nauires, en la présence de plusieurs gens, mais il les refusa et la fist partir du port de Calix pour mener à Siuile; mais en alant, la nef fu périe et perdue par faulte de bon gouvernement et de bonne ordonnâce, et en furent aucunes choses requeillies qui sont venues au prouffit de Bettencourt [et] de ceuls qui là estoient pour lui, bien à la value de V«doubles d'or, selon ce que on dit à Siuile. Et si auviêt ils bien ordonué entre euls deux, ainsois que la nef partist de Tisle Lancelot, qu'elle feut vendue pour nous transmettre secours do gens et de vituailles. Et aucun temps avant que la nef feust périe s'en alla Bettencourt eu Siuile.
Là vint devers lui Francisque Calvé, maistre de la nef Morelle, et lui présenta d'aler deuers Gadifer, si lui plaisoit pour ravitailler. Et il lui respôdit : « Tantost, tantost en ordrenerons, » mais il ni mist onques autre remède, ains demôra sas autre chose en ordenner ; et si sauvit il jà bien
1. Cette partie est portée au chapitre xxiv de Tédition normande, p. 35. Le titre en est : « Comment la nef de messire Gadifer fut périe. »
la traison que Bertin de Berneual avoit faicte par dessà et la nécessité que Gadifer et ses gens avoient, car^ aucuns jours après que la nef fu périe, arriva la nef Tranchemar au port de Calix, là où estoient Bertin de Berneual et ses compaignons qui auoient fait la traison, excepté ceuls qui estoient auenturez en la Barbarie ; et les Canares qu'ilz avoîent traiz estoient là auecques euls, et estoit la Cortille, trompette de Gadifer, qui tantost incontinôt fist prendre le dit Bertin et tous les autres et fist procès contre euls, et les fist enchayner et mettre es prisons du Roy et escript à Bettencourt qui encore estoit à Siuile tout le fait et qu'il venist là et qu'il reconnetroit tous les Canares qu'ils auoient avecques eux et plusieurs autres choses en quoi il porroit avoir grant prouflBt; mais il n'en fist compte, ains s'en ala sans aultre chose en ordonner, ainsi q vous verrez ci-après.
1. Cette partie est dans le texte de Jean V, p. 37 de l'édition normande, chapitre xxv, variantes. — Titre du chapitre: La nef Tranchemar arriva au port de Calix avec les prisonniers.