L'AFRIQUE ET LES MINES
Mines de diamants et mines d'or ont tout fait ; car les autres indusifies n'existent pas encore, et la culture même est restée rudimentaire. Le pays vit des 80 à 100 millions de diamants bruts, des 600 à 700 millions d'or qu'il sort chaque année de terre. On peut ajouter que, dans le domaine de la richesse minérale, l'exploitation de l'or a amené celle du charbon, également si abondant dans ce pays et que, de cette abondance de la houille, peuvent naître maintenant d'autres industries. En Rhodesia, le revenu le plus clair d'une entreprise qui a toujours payé ses actionnaires en espérances, ce sont les mines d'or dont le produit s'accroît d'année en année (53 millions en 1906).
Les mines et la politique en Afrique australe. — Non moins que son effet sur le peuplement, le résultat politique dés découvertes minières a été trop net en Afrique australe. La conquête anglaise a suivi pas à pas les découvertes de mines. Chaque fois qu'un gisement nouveau a été rencontré, il s'est trouvé qu'il « devait être anglais », depuis l'occupation du Griqualand en 1869 après la rencontre du premier diamant jusqu'à la guerre de 1899-1900, à la suite de laquelle le Transvaal et l'Orange ont été annexés, en passant par la guerre malheureuse de 1881 faite dès qu'on eût commencé à trouver un peu d'or au Transvaal. Actuellement tout ce qu'il y a de productif comme mines en Afrique du Sud est peint sur les cartes aux couleurs anglaises; et le Portugal, lui aussi, a pu éprouver quel inconvénient il y avait à posséder quelques mines d'or sur son territoire du Mozambique quand on avait de si puissants voisins.
Mais, par un résultat singulier, on sait aussi quels effets incohérents a eus, pour toute la politique anglaise, cette malencontreuse entreprise de flibustiers qui a coûté tant d'hommes et tant d'argent. Au bouleversement de la politique intérieure et à Tavènement d'un parti nouveau avec des conséquences sociales à longue échéance, il faut ajouter la mesure, probablement plus forcée que follement généreuse, par laquelle les Anglais ont dû rendre à un gouvernement boer le pays qu'ils venaient de s'attacher à conquérir sur les Boers, et, avec lui, la colonie même du Cap, définitivement échappée à l'influence anglaise par le progrès de la population hollandaise. Ainsi une guerre entreprise pour prendre les mines d'or au pouvoir hollandais les lui a finalement laissées, sans autre résultat appréciable que de tuer la poule aux œufs d'or et de paralyser, pendant plus de dix ans, une industrie dont vit le pays, sur laquelle on s'est attaché, pendant ces dix ans, à déchaîner tous les méfaits ordinaires ou inattendus de la politique.
Les mines des possessions françaises africaines. — Dans, le reste de l'Afrique, les mines ont joué, jusqu'ici, un rôle assez insignifiant. On ne saurait cependant oublier que le prestige d'alluvions aurifères, assez minces en somme et désillusionnantes, a beaucoup contribué à attirer la France à Madagascar ; et les richesses minérales du Maroc, qui doivent prolonger celles de l'Algérie, sont assurément une des meilleures raisons que nous ayons pour chercher à assurer notre influence sur ce pays.
Les régions sud de la Tunisie et de la province de Constantine ont également, dans ces dernières années,
éprouvé l'avantage qu'il y a, pour un pays, à posséder des richesses minières. Les phosphates de Tébessa, puis de Gafsa, les minerais de calamine épars un peu partout, les grands gisements de fer de la frontière algéro-tunisienne, comnpie TOuenza, etc., ont beaucoup contribué récemment, 6t contribuent chaque jour encore à peupler ces régions, en dehors de cela peu attirantes pour la plupart. Les 700.000 à 800.000 tonnes de phosphates qu'a exportées, ces dernières années, la mine] de Gafsa et les progrès encore attendus de cette exploitation expliquent assez comment la Compagnie a accepté de construire à ses frais, en 1898, une ligne de chemin de fer de 250 kilomètres reliant Gafsa à Sfax. Et, par d'ingénieuses combinaisons, où Ton tourne administrativement la loi dans l'intérêt commun, il est devenu usuel d'imposer aux concessions nouvelles quelques tronçons de chemins de fer, ou autres dépenses d'utilité courante, en attendant que leur mise en adjudication ouverte les fasse plus directement encore contribuer à la fortune du pays.
Comme dernier exemple de l'influence que les minerais peuvent avoir, de notre temps, sur l'histoire et la politique, je crois utile de rappeler encore ce qui s'est passé, à diverses reprises, sur la frontière franco-allemande; la question est toujours d'actualité.
Histoire ancienne et traités de 1815. — Inutile à ce propos de remonter avant le xix*' siècle. J'ignore quel rôle exact purent jouer, dans les guerres anciennes,
118 LA CONQUÊTE MINÉKALE
les mines de plomb argentifère autrefois si prospères dans les Vosges : Sainte-Marie-aux-Mines qui occupait 3.000 ouvriers au xvi* siècle et dont la guerre de Trente ans arrêta les travaux; La Croix-aux-Mines; Giromagny, qui fut donné par Louis XIV à la famille de Mazarin après le traité de Westphalie et exploité jusqu'en 1793, etc. Mais, sous Napoléon V% la France devint, par l'annexion de la Belgique, de la partie de TAllemagne comprenant les deux grands bassins houillers de la Sarre et de la Ruhr, un puissant pays minier et il est bien probable que Napoléon, qui s'intéressait si fort aux mines, n'avait pas poussé jusque-là ses frontières sans songer à cet accroissement de richesse minérale qui devait en résulter pour nous. En tout cas, au moment des traités de 1815, ce fut de la manière la plus consciente que la Prusse se fît adjuger tout le bassin houiller de Sarrebruck; la frontière fut réellement tracée, non par les diplomates, mais par un ingénieur géologue qui montra l'intérêt de s'incorporer cette richesse minérale.
La guerre franco-allemande. — La même histoire s'est renouvelée en des temps très voisins de nous. Quand, au mois de mai 1871, les négociateurs français insistèrent pour garder Belfort, ce fut en échange d'une bande de terrains de 10.000 hectares sur la frontière du Luxembourg, près de Longwy, où les géologues allemands avaient cru absorber la presque totalité des minerais de fer lorrains, qui commençaient alors à prendre leur valeur* et qui sont devenus depuis la
1. Le bassin de Meurthe-et-Moselle n'a commencé à compter un peu que depuis 1860. Dans la période 1866-1875, il a dépassé, par an, un million de tonnes.
ressource principale en fer des deux pays. Le désir d'accaparer ces terrains, estimés alors un milliard, intervint, beaucoup plus que les considérations stratégiques, dans le tracé de la frontière et, pour Villerupt même qui nous est resté, il y eut, entre Pouyer-Quertier et Bismarck, une conversation typique le 13 mai. Bismarck voulait prendre encore Villerupt. Pouyer- Quertier réclamait : « Vous voulez, dit-il, me faire Allemand, moi, Tun des principaux actionnaires de Villerupt? » — « Allons, dit Bismarck avec son affectation de grosse bonhomie tudesque, ne pleurez pas. Je vous laisse Villerupt, mais ne me demandez plus rien ! »
L'invasion industrielle allemande en Heurthe-et- Hoselle. — Depuis ce moment, il s'est trouvé que les minerais de fer, destinés à s'épuiser bientôt du côté allemand, se prolongent, au contraire, souterrainement sur de très grandes étendues vers Briey, dans la partie restée française. Il y a là, pour la France, une richesse en fer considérable, le plus importiant bassin connu du monde entier (2,5 milliards de tonnes, d'après les premières estimations). Et Ton a vu progressivement les Allemands, qui manquent de minerais de fer, qui en manqueront encore plus d'ici peu d'années, acheter les concessions françaises, soit directement, soit par l'intermédiaire de Sociétés belges. L'opinion alors s'est émue; on a proposé d'exiger une autorisation officielle pour les ventes de concessions aux étrangers ; mais comment définir jamais la nationalité réelle d'une Société qui se dit suisse, belge ou même française, et dont les actions sont détenues par des banquiers de Berlin? D'ailleurs, la diplomatie se montrait avec raison timide devant des interventions
qui pourraient amener « des affaires ». Sur les 35.000 hectares exploitables, qui constituent ce nouveau bassin de Briey, on évalue déjà à un tiers la part occupée par les étrangers (dont 3.000 hectares aux Belges et 7.000 aux Allemands). Et cette part est évidemment destinée à s'accroître.
Ce n*est pas ici le. lieu de discuter la théorie, qui a été fréquemment soutenue à cette occasion, d'après laquelle il serait dans Tintérèt de la paix commune, d'établir, entre les deux peuples voisins, un réseau complexe d'intérêts économiques: c'est-à-dire, en fait, d'apporter l'argent français aux affaires allemandes et de fournir nos minerais à leurs usines. Mais on peut, se rappelant le passé, imaginer aisément ce qu'une guerre malheureuse ferait de ces mines, en partie allemandes, déjà si tentantes et si voisines de la frontière.