CHAPITRE VIII
L'organisme minier à l'époque contemporaine.
Complication de son agencement et répercussions de sa vie activot
Agencement général d'une exploitatioïi minière contemporaine. — La mine moderne typique. — Problèmes posés par l'exploitation de la Uouilld. — Division par champs d'exploitation. — 1» Les puits. Frais d'installation. Nombre et dimension des puits. Capacité d'extraction. — 2° Traçage et abatage. — S*» Épuisement des eaux. — 40 Aérage. — b^ Remblayage et boisage.
Exploitabilité'd'un gisement. — Types généraux d'exploitation patiente ou sommaire. — Discussion de la question. — Intervention de rÉtat et ateliers nationaux. — Dimension à donner aux unités minières. Concessions.— Division et réunion des concessions. — L'intensité de l'exploitation et le marché des capitaux. — Nombre de fosses ou de pilons. — Rémunération rapide du capital.
Mines domaniales. Comparaison avec Pindustrio privée.
Nous sommes arrivés, dans Thistoire des mines, à la mine contemporaine, et c'est celle-ci que nous allons maintenant étudier. Nous verrons, dans les chapitres suivants, comment on découvre le gisement et comment on Texploite, avec quels dangers et quelle? mesures de défense contre ces dangers, en reprenant à cette occasion l'historique spécial de Tescploitation technique; puis, comment on utilise ses produits et comment cette utilisation influe par
contre-coup sur Texploitation de la mine ; enfin quelles sont les répercussions de tous genres, morales, sociales, économiques, politiques, etc., qu'entraîne, par sa création ou son développement, l'industrie minière. Mais, pour ne pas nous perdre alors dans un si vaste sujet, il faut commencer par montrer, dans Tensenible et sans aborder encore les détails techniques (destinés à occuper le chapitre X), l'agencement général de cette mine moderne, avec toute la complexité de ses rouages. Ce nous sera une occasion d'examiner sommairement un certain nombre de problèmes économiques, quelquefois fort intéressants, qui se posent à l'occasion de son installation : conditions de sa mise en marche et de» sa vitalité ; proportions les plus favorables à adopter pour la propriété minière même ou pour les champs d'exploitation qui la subdivisent; comparaison de l'exploitation intensive et de l'exploitation patiemment poussée à bout; avantages et inconvénients d'une socialisation, qui amènerait à envisager les mines, non comme un moyen d'obtenir fructueusement des substances utiles, mais comme des sortes d'ateliers nationaux, etc.
AGENCEMEtiT GÉNÉRAL D'UNE EXPLOITATION MINIÈRE CONTEMPORAINE.
La mine moderne typique. — Quand on pense à une mine moderne typique, à une mine témoignant le plus complètement de l'effort technique et scientifique pour triompher des difficultés naturelles, c'est toujours une mine de houille qui vient à l'esprit. Non pas qu'il n'y ait aussi des mines métalliques fort remarquablement, souvent luxueusement organisées ; mais on peut
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dire que la mine de houille, et surtout la mine grisouteuse, qui devient le type trop ordinaire en France, présente, avec tous les problèmes également posés dans les mines métalliques (notamment le principal d'entre eux, Tépuisement des eaux), des complications spéciales : en sorte qu'on y rencontre la solution la plus parfaite de toutes les difficultés simultanées offertes aujourd'hui par Textraction de la richesse minérale. Il faut ajouter que, malheureusement pour notre industrie minérale française, la France et la Belgique sont les pays où les difficultés d'exploitation souterraine atteignent le plus d'acuité. Si donc on cherche, comme nous ici, le maximum de complications nécessaires et imposées dans l'organisme, c'est là qu'on le trouvera. Ailleurs, au contraire, les conditions générales étant infiniment plus simples en ce qui concerne la disposition, l'épaisseur et la régularité des couches (en Pensylvanie, par exemple), on pourra voir appliquer en grand des procédés mécaniques d'abatage rapide qui n'auraient pas leur place chez nous, absolument comme il serait difficile d'appliquer le labourage à la vapeur à de petits champs morcelés sur les pentes des Pyrénées ou des Alpes.
Problèmes posés par rexploitation de la houille. — Le problème technique que pose l'exploitation d'une couche de houille dans le Pas-de-Calais ressemble, par sa complexité, à celui que réalise automatiquement en nous le phénomène de la vie, avec la nécessité constante, dans l'étroitesse d'un corps humain, de faire circuler simultanément le sang, Tair comburant, les aliments nutritifs, les déchets de tous genres, etc. Il peut être également comparé à
celui d'assurer le transport et le ravitaillement des troupes, par un réseau de routes étroites, ou la circulation de trains multipliés sur une ligne ferrée. On voit aussitôt que tous les mouvements doivent s'y solidariser étroitement, et rentrer dans une discipline commune : Tarrét d'un seul rouage pouvant paralyser toute la machine.
Si l'on remarque qu'en France une couche de charbon de 0™,40 d'épaisseur est en moyenne exploitable et que cette couche, souvent grisouteuse, peut se trouver à 500 ou 1.000 mètres de profondeur, sous des terrains aquifères, reliée à la surface par. deux puits seulement, on verra aussitôt la difficulté de réaliser, sans euQombrement et sans confusion, l'exploitation intensive qui donne seule des résultats fructueux, en . satisfaisant simultanément à toute la série des services, dont les principaux sont : 1° la préparation et l'entretien des puits ; 2* l'abatage, le transport souterrain et l'extraction du charbon ; 3** l'épuisement des eaux; 4<* l'aérage; 5° la descente et la mise en place des bois et celle des remblais destinés, les uns à soutenir, les autres à combler les vides que laisse à chaque instant l'exploitation.
Passons rapidement en revue ces divers services pour voir quels sont leurs besoins principaux et leurs exigences, sauf à revenir ultérieurement sur les perfectionnements récents de tout cet outillage.
Dimension du champ d'exploitation. — Une concession, quelle que soit son étendue, est divisée en un certain nombre de champs d'exploitation, d'une dimension maxima de 1.000 hectares, 3 kilomètres sur 3^ qui constituent autant d'unités distinctes. La tendance
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est naturellement d'augmenter ce champ d'exploitation pour diminuer le nombre des puits ; mais bien des raisons arrêtent dans ce sens, et d'abord le très grave problème de Taérage : le volume d'air nécessaire aux chantiers pouvant être difficilement ponduit à plus de 2 ou 3 kilomètres du puits par lequel on l'introduit sous terre. Autrefois, on s'attachait à faire communiquer les champs d'exploitation distincts pour faciliter les mesures exceptionnelles, en cas de sinistres. Le désastre de Courrières a montré qu'il pouvait en résulter, au contraire, une aggravation du mal.
l"" Les puits. Frais d'installation. — Les puits sont, dans une exploitation, l'organe vital qu'il faut préserver à tout prix, puisqu'eux seuls assurent la communication avec le jour des centaines d'ouvriers enfermés dans la mine. Ces puits représentent un engin très délicat et très coûteux. La nécessité où l'on s'est trouvé, par exemple, dans tout le Nord et le Pas-de-Calais, et où l'on sera encore bien plus dans les nouveaux bassins de la Campine,de la rive gauche du Rhin, etc., d'aller chercher le houiller en profondeur, sous un manteau de terrains crétacés qui le masquait totalement à la surface, et l'existence, dans celui-ci, d'un niveau aquifère équivalent parfois à une véritable circulation rapide de rivières souterraines (le fameux torrent d'Anzin) ont provoqué des travaux de fonçage difficiles. La technique en est aujourd'hui très bien assise (fonçages par congélation ou cimentage, fonçages à niveau. plein plus anciens, etc.); mais les frais correspondants restent toujours considérables^. Un
1. Voir plus loin, page 181. Les puits du Nord ne sont pas en moyenne très profonds, comme nous le verrons bientôt. Ils trouvent la houille vers 200 à 300 mètres et ne dépassent guère 800.
puits de mine du Nord, relativement peu profond, revient couramment à 2 ou 3 millions de fonçage et cuvelage (depuis I.POO jusqu'à 10.000 francs le mètre courant) et demande souvent trois ou quatre ans de travail*. Les frais comptés pour Tinstallation d'une fosse, ou siège d'extraction, avec ses deux puits destinés à aller exploiter la houille vers 300 ou 400 mètres, sont montés, depuis vingt ans, de 3 à 8 millions par le perfectionnement de l'outillage 2.
Une exploitation profonde de 900 ou 1.000 mètres, comme celle que Ton organise actuellement en Meurthe-et-Moselle avec difficultés spéciales de forage, est estimée devoir entraîner une dépense préliminaire d'au moins 20 millions avant d'extraire une tonne de houille, etc.
Nombre et dimension des puits. — Il y a quelques années, un centre d'extraction comprenait normalement deuxpuits voisins, à 25 ou 40 mètres dedistance : l'un pour l'extraction du charbon, la circulation des ouvriers, l'entrée de l'air ; l'autre pour la sortie de
1. Comme point de comparaison, on évalue un haut fourneau moderne de 160 tonnes, tout agencé, 1 million, avec nécessité d'amortir en douze ans.
2. Une fosse du Pas-de-Calais, destinée à extraire 500.000 tonnes, revient à 10 ou 12 millions avec ses ateliers de triage, ses lavoirs, sa cité ouvrière peur 1.500 à 2.000 ouvriers, et nécessite donc Tamortissement de 20 à 25 francs par tonne annuelle. Le devis d'un siège d'exploitation dans le nouveau bassin de la Campine belge monte environ à 17 millions de francs, dont 12 millions pour le creusement et l'armement de deux puits à travers 600 mètres de morts-terrains aquifères à 10. 000 francs le mètre^ le reste pour les machines d'extraction (120.000), d'épuisement (100.000), et de ventilation (50.000) ; les chaudières (100.000), l'achat de terrains et les installations de surface. Au Transvaal, on compte 25 millions pour l'installation d'une mine deep level avec sa batterie de pilons.
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Tair et la descente des remblais, avec sortie de secours en cas de besoin. Puis on a commencé à faire deux puits d'extraction jumeaux, également utilisés pour les services accessoires. Et, en même temps, on a augmenté les dimensions des puits qui ont souvent maintenant 5 mètres sur 5 de section utile. Au- ^urd'huijOn réserve parfois un troisième puits, absolument lisse, pour la sortie de l'air, la résistance de Tair dans un puits encombré étant presque égale à celle dans tout le parcours de la mine. En Belgique, on a parfois imposé trois orifices pour certaines houillères sujettes à des dégagements instantanés de grisou. Enfin, en Westphalie, où l'intensité de l'extraction est extrême et le luxe des machines, comme des constructions, poussé jusqu'à l'exagération, on a couramment deux puits d'extraction, chacun avec deux machines d'extraction et l'on arrive aujourd'hui à en avoir trois.
Capacité d'extraction . — C'est par ce très petit nombre d'orifices que l'on s'attache à faire passer un nombre de tonnes toujours croissant pour augmenter la productivité de la mine et, par conséquent, la rémunération', l'amortissement des capitaux engagés. A cet effet, on aura, par exemple, des cages d'extraction à trois étages, chacun pouvant contenir quatre bennes (ou wagonnets) de 6 hectolitres. On parvient ainsi, depuis quelques années, à extraire, avec chaque machine, l.OOOà 1.500tonnesde charbon par jour^ : ce qui donnerait, pour un siège à
1. Une extraction de 600 à 800 tonnes est courante : on est arrivé parfois à 1.500 ou 1.600, exceptionnellement à 1.750 pour du charbon. Une fosse nouvelle de rillinois a atteint, dit-on, 3.000 tonnes. Naturellement, pour des minerais métalliques qui représentent
6 machines, de Westphalie, 7.000 tonnes par jour. La circulation dans le puits est alors comparable à celle d'une ligne de banlieue avec des trains lancés à. raison de 40 kilomètres à Theure^, accomplissant en deux ou trois minutes un cycle complet : la remontée du fond au jour, le déchargement du charbon, le remplacement des bennes pleines par des bennes vides, le retour au fond et le rechargement pour un nouveau voyage. Pour qu'une semblable intensité de roulement soit possible, il faut un entrelien extrêmement soigné des puits, préservés d'ailleurs tout autour, contre les mouvements du sol dans la mine, par la conservation d'un vaste massif de protection; une vérification journalière de ses rails verticaux qui guident laçage, etc. : le tout devant s'intercaler dans le court chômage de la nuit, comme la réfection d'une ligne métropolitaine. Il faut surtout (et c'est ce qui détermine la capacité d'extraction bien plus que le débit du puits) un travail profond, admirablement organisé, pour qu'un accroc, arrêtant à la fois tout ce grand mécanisme humain, ne puisse pas déterminer une perte considérable de sa coûteuse force vive.
Arrivé aux limites d'extraction du puits, on n'a plus qu'une ressource, c'est d'augmenter le nombre des puits. On l'a fait dans la mesure du possible pour tout
beaucoup plus de poids sous le môme volume, le tonnage s'accroîi. Les mines nouvelles du bassin de Briey s'outillent pour sortir par puits 4.000 tonnes par jour en doux postes (réquivalent de 2.000 tonnes de houille), soit 2.400.000 tonnes par an pour un siège d'extraction formé de deux puits.
1. Une vitesse de 10 mètres à la seconde, soit 36 kilomètres à riieure, est fréquente. On réalise pratiquement 15 mètres et l'on a atteint momentanément 26. Dans un puits de 300 mètres à déchargement automatique, le temps d'un voyage (chargement au fond, montée, déchargement' est de 50 secondes.
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le bassin du Pas-de-Calais et du Nord, en profitant ' de ce que la dépense de fonçage était relativement faible à côté des chiffres auxquels on commence à s'habituer pour les exploitations de très grande profondeur*. C'est ainsi que Ton a réalisé un « record » dont le's mineurs du Pas-de-Calais sont justement fiers, 302 tonnes de houille extraite par hectare de terrain utile et par an (240 en tenant compte du Nord), tandis qu'aux Etats-Unis, une production colossale, mais four« nie par 70 millions d'hectares, correspond seulement à 5 t. 3 par hectare et que le bassin de la Ruhr lui* même, avec son industrie si moderne, dépasse à peine 240 tonnes. On vise maintenant le chiffre de 400 tonnes.
2^ Traçage et abatage . — Pour exploiter le charbon, on commence par faire un « traçage » qui consiste à découper la couche par des sortes de rues, laissant des piliers que Ton « dépile » ensuite. Le système classique de traçage consiste dans une grande artère centrale avec galeries perpendiculaires. Aujourd'hui, pour accélérer l'extraction en multipliant les points d'attaque, il arrive en Westphalie de faire des galeries rayonnantes à partir du puits, qui desservent chacune leur secteur.
L'abatage proprement dit a lieu dans d'innombrables petits chantiers éparpillés, d'où il faut que tout le charbon extrait vienne, par des voies de plus en plus générales et importantes, converger, en descendant toujours, vers la « recette » du puits, pour être alors remonté d'un seul coup au jour^.