Pages 151 et
l'organisme minier contemporain 145
vraiment d'une bonne économie de faire continuer, aux dépens de la communauté, un travail qui, ne payant pas ses frais et ne créant rien qu'on ne puisse trouver ailleurs, est inutile, sous le fallacieux prétexte de fournir des « ateliers nationaux » à un certain nombre de mineurs quand il eût été bien moins coûteux de nourrir ceux-ci à ne rien faire et beaucoup plus logique de les employer ou de les laissef s'employer à d'autres besognes ?
Politique à part, l'exploitation à perte, ou môme l'exploitation somnolente ne seraient économiquement défendables que s'il y avait disette de travaux, ou si la substance si péniblement extraite pouvait un jour manquer. Sauf à ménager davantage les transitions afin d'attacher les populations au sol, l'intérêt de l'État exploitant n'est pas très différent de celui d'un particulier possédant la même mine. Or, pour celuici, il n'est guère douteux qu'il y ait avantage à mener Texploitation le plus vite possible, dans la mesure où les conditions techniques et financières de l'entre* prise le lui permettent. C'est seulement dans la venti* lation sagace de celles-ci que peut se présenter un sujet à controverse. Cette exploitation intensive, parfois jusqu'à la brutalité, constitue la seconde solution du problème annoncée au début, la solution moderne et américaine.
2"" Exploitation rapide et sommaire. — Techniquement, on se propose alors d'extraire, autant que possible, tout le minerai qui peut être « payant » au moment où l'on exploite, et seulement celui-là Mais ne commet-on pas, en tranchant dans le vif d'une façon aussi sommaire, une erreur de principe
inverse de la précédente ? A côté du minerai aujourd'hui payant, ne se trouve- t-on pas négliger, ou même perdre à jamais d'autre minerai plus pauvre, qui aurait donné des bénéfices dans dix ou vingt ans, pour peu que les frais d'extraction ou de traitement diminuent, ou que le prix de vente augmente : des bénéfices, auxquels on renonce d'avance et de parti pris ?
Il arrive, en effet, très souvent qu'on trouve plus tard avantage à aller glaner dans une mine presque finie ; et, autant qu'on le peut, il faut s'en réserver la possibilité par une exploitation rationnelle; mais il eût été également illogique d'enlever de prime abord ces minerais non payants, ou d'attendre pour extraire le tout que l'heure fût venue de ces progrès techniques ou de cette hausse. Car, outre que le prix de vente, au lieu de monter, peut baisser, les perfectionnements dans l'outillage sont continuels, et s'immobiliser jusqu'à leur terme serait agir un peu comme cet homme qui attendait que la rivière eût cessé de couler pour la traverser.
D'autre part, en ne considérant même que le minerai payant, le bénéfice final peut être moindre dans une extraction complète, qui entraîne certains frais supplémentaires que dans une extraction rapide et sommaire. Ici la question devient surtout administrative et financière; car, techniquement, il y a quelque barbarie à perdre une substance utile dont on pourrait tirer un bénéfice même minime, et il s'agit de savoir : pour le pays, s'il faut ainsi jeter à l'eau des ressources irremplaçables ; pour l'individu, s'il continuera à trouver, comme il le croit, l'emploi indéfini de ses forces et de ses capitaux.
Pour le pays, en tout cas, cela s'appelle, comme
l'organisme minibr contemporain 147
disait Panurge, manger son blé en herbe ; et il faut qu'une nation soit bien riche pour admettre une telle prodigalité. C'est un des cas où l'intérêt de TÉtat, en tant que représentant les générations futures, peut se trouver par exception en désaccord avec celui des individus aujourd'hui vivants. Dans un pays latin on conclurait aussitôt que l'État doit intervenir. Mais faut-il tant s'occuper de ces générations futures, qui n'auront peut-être aucun de nos besoins, et pour lesquelles nous nous serons trouvés nous priver en vain ? Un Européen, d'instinct, protestera, s'il n'est pas encore américanisé. Un Américain d^àtttrefois (car l'Amérique vieillit à son tour et s'administrative), sera pour la solution d'apparence la plus égoïste, aussi bien quand il s'agit de l'État que dans sa propre famille.
Et, de fait, Ton voit les charbonnages américains appliquer en grand des procédés de havage mécanique ^ qui comportent la perte, le gaspillage d'un tiers du charbon, mais qui donnent, pour les deux autres tiers, un bénéfice supérieur à celui qu'on aurait obtenu en retirant le tout par un procédé moins radical. L'Européen, que j'imaginais tout à l'heure, éprouve une certaine peine en voyant ainsi sacrifier des milliers, des millions de tonnes de bon charbon, qu'il serait, lui, si heureux d'avoir dans une de ses mines de France, d'Allemagne ou même d'Angleterre. Notre Américain répondra qu'en agissant ainsi il obtient du charbon à si bon compte qu'il peut venir en vendre jusque dans nos ports, que toute son industrie en profite pour son merveilleux essor, que la vie en devient moins coûteuse, que le pays en tire 1. Voir plus loin, page 189.
une puissance économique et une force d'expansion mondiale, dont profiteront les générations à venir bien plus qu'elles ne l'auraient fait du charbon perdu, et qu'après tout les mines américaines contiennent encore de la houille pour plusieurs siècles. L'argumentation est spécieuse, sinon sans répliques et il n'est pas impossible que notre adversaire ait raison, à la condition toutefois que l'avenir, dont il se soucie peu, ne vienne pas le surprendre trop vite.
Dimension à donner aux exploitations. — Concessions. — Division et réunion des concessions. — Dans la plupart des mines, la question ne se pose pas sous une forme aussi radicale; mais on est tous les jours amené à se demander quelle doit être l'extension la plus favorable à donner à une mine (qui peut d'ailleurs se subdiviser, comme nous l'avons vu, page 132, en plusieurs champs d'exploitation) : soit que la dimension de cette concession résulte de la volonté administrative, comme en France, soit qu'il s'agisse simplement, pour les fondateurs d'une affaire, de grouper plus ou moins de petites concessions, de petites propriétés, de petits claims.
L'État, dans certains pays, accordéon laisse prendre des concessions d'une étendue presque illimitée. C'est le cas en Prusse ; c'est également ce qui se passe dans tous les pays où la propriété minière s'acquiert par rectangles de dimension déterminée {perienencias espagnoles, claims anglais), moyennant une redevance proportionnelle au nombre de rectangles, qui suffit à arrêter les gourmandises exagérées. Ailleurs, et notamment en France, l'État s'attache à ne pas donner de concessions trop étendues et, pour la même
l'organisme minier contemporain 149
raison, ne laisse pas réunir deux concessions sans son autorisation. La question, qui se pose ici administrativement, touche de près à celle des syndicats et des trusts, actuellement débattue, avec la vivacité que Ton sait, dans tous les pays du monde. Mais, quand bien même l'exploitant est laissé libre d'augmenter sa concession, il est amené par des nécessités techniques à ne pas dépasser une certaine mesure et à employer des subdivisions pratiques, dont la forme ordinaire dans les pays anglais est cellq delax( filiale»* Cela tient en partie à la nécessité de confier la direction d'une affaire à un seul homme, dont les forces ont des limites. Sur les dimensions idéales de la concession, les théoriciens discutent ; il ne faut donc pas trop s'étonner que ceux qui mettent la main à la pâte changent parfois d'opinion ; et ce n'est peut-être pas uniquement dans le dessein de pêcher en eau trouble à la faveur d'une série de divisions, suivies de reconstitutions, que l'on a vu, par exemple au Transvaal, commencer par morceler de grandes compagnies pour en réunir ensuite de petites.
Llntensité de rexploitation et le marché des capitaux. — Enfin, la concession étant délimitée, une dernière question se pose, celle de l'activité avec laquelle il convient de l'exploiter. On peut se demander alors quel nombre de centres d'extraction il y a lieu d'adopter : chacun de ces centres (à dimensions elles-mêmes limitées par les conditions techniques), représentant une dépense d'outillage qui croit avec leur nombre, mais ce nombre permettant à son tour un tonnage journalier plus fort. Dans le cas des mines d'or, une question solidaire se ppse celle du nombre
de pilons à employer : ce nombre comportant le traitement d'un nombre de tonnes proportionnel.
L'idée théorique, qui semblerait en principe la plus rationnelle, si on était sûr d'avoir à sa disposition des capitaux illimités, serait, tout en restant dans des limites de temps raisonnables, dix à vingt ans par exemple, de faire rendre à la mine le plus possible en outrant sa production et son broyage, de rémunérer par conséquent dans le minimum d'années le capital engagé, de Tamortir et de le faire fructifier, pour qu'il devienne rapidement libre et se reporte sur des affaires nouvelles. Cela consiste à faire travailler son argent au maximum de rapidité et, par suite, au maximum d'intérêt.
C'est, le système que les Américains, ou plus généralement les Anglo-Saxons coloniaux, appliquent à toutes leurs affaires avec une mégalomanie qui ne * tient pas toujours assez de compte des possibilités financières et sans se demander d'où leur viendront ces capitaux, auxquels on offre de toutes parts des rémunérations si abondantes et si tentantes qu'ils finissent par faire défaut aux affaires. La disette de capitaux est un phénomène qui se produit à certains moments dans le monde entier, mais qui, avec moins d'intensité et plus de fréquence, se manifeste dans chaque région particulière. Chaque région, en effet, a sa clientèle restreinte et non susceptible de s'accroître indéfiniment. Si celle-ci a un million à placer par an et qu'on lui en demande deux pour ses affaires nouvelles, elle ne peut les fournir et le krach se produit. Il y a, dans ce sens, des limites à l'extension démesurée des capitaux appliqués à un groupe d'affaires minières : limites qui se reproduisent en
l'organisme minier contemporain 151
plus petit pour chaque affaire particulière et qui restreignent son extension.