LA MINE CONVENTIONNELLE ET LA MINE RÉELLE
Les dangers de la mine. — Toutes les fois que rhomme s'attaque à la Nature pour lui ravir une richesse, une énergie, ou pour lui demander passage, il est obligé de livrer une bataille contre des éléments qui, simplement parce qu'ils l'ignorent, parce qu'ils n'ont pas à tenir compte de lui, et parce que
lui-même ne leur est pas adapté, lui sont hostiles. Le travail des mines n'échappe pas à cette loi générale. Il a ses dangers, ses périls, ses infirmités et ses maladies professionnelles, sa mortalité spéciale. On peut ajouter que ces périls et cette mortalité subsisteront toujours, quoi qu'on fasse, et qu'il faut s'estimer très heureux d'arriver à les réduire malgré les difficultés croissantes de travaux de plus en plus profonds, en même temps que de plus en plus intensifs. Seul, un préjugé quelque peu puéril attribue à la science un pouvoir fétichiste illimité, et prétend obtenir, un jour prochain, grâce à elle, la suppression de tout danger sur la terre, aussi bien dans la circulation des trains ou des voitures que dans les métiers de couvreurs, de marins, de charpentiers, ou de mineurs. S'étonner de ce qu'il se produit de temps à autre l'écroulement d'un pont, le naufrage d'un transatlantique, le déraillement d'un rapide, l'explosion d'un coup de grisou, c'est méconnaître les bornes inévitables imposées à l'activité humaine par le fait seul qu'elle tend constamment à exagérer ses ambitions au delà de ses possibilités. Dès qu'on arrive à une sécurité presque complète pour une intensité donnée de circulation ou de travail, on est et sera toujours tenté de dépasser celle-ci; et le métier des mineurs ïi'échappe pas à cette loi universelle. Il court aujourd'hui au-devant de difficultés qui auraient fait antérieurement interrompre son travail ; malgré toutes les précautions prises et l'ingéniosité déployée, on doit s'atl^hdre à ce qu'il rencontre encore quelques lamentables surprises. Ces désastres ne sont pas une raison pour se décourager, mais, au contraire, pour redoubler d'efforts.
La mine des romanciers et celle des administrateurs. — Quand on parle d'un métier aussi spécial, et, en somme, aussi mal connu du public que celui du mineur, il est assez difficile de ne pas tomber, soit dans un pessimisme, soit dans un optimisme exagérés, suivant qu'on voit le spectaclede l'un ou de l'autre côté de la rampe, qu'on est plus ou moins frappé par tel aspect moins familier de la question. En général, la tendance est de pousser très au noir la description du mineur ; le roman de Germinal reste le prototype classique de cette opinion vulgaire, superiîcielle et romantique. Dès qu'on fait allusion aux mineurs, on éveille une pitié sentimentale qui a eu pour elTet de leur faire concéder, par les Parlements euxmêmes, quelques privilèges spéciaux. A intervalles malbeureusement trop rapprochés, des sinistres retentissants accentuent cette impression. L'esprit public est ainsi fait, qu'il s'apitoie aisément sur cent hommes frappés ensemble par un cataclysme sensationnel et pas du tout sur le même nombre atteints en détail. La presse — qui trouve, dans le premier cas seul, une occasion de publicité fructueuse, de souscriptions tapageuses et lucratives, de polémique ou de philanthropie intéressées — encourage cette tendance ; et tous ceux qui sont mêlés à ces questions savent avec quelle disproportion on indemnise les victimes d'une grande catastrophe, au détriment de ceux qui ont eu la mauvaise chance de tomber dans une petite : la veuve du mineur frappé par le grisou dans un désastre sensationnel, au préjudice de la femme qui a eu son mari assommé par un bloc dans la mine (cas cependant dix fois plus fréquent).
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il ne saurait en être de même, ni dans les dangereuses mines de fer lorraines à trop hauts chantiers mal boisés, ni dans ces couches de houille que Ton arrive en France à exploiter fructueusement jusqu'à 0"^40 d'épaisseur, et dont les chantiers ont parfois à peine un mètre de hauteur (le choix du « toit » naturel, que Ton peut conserver sans craindre d'éboulement, n'étant pas arbitraire). Il y a de fort belles mines, qui ressemblent à un décor de théâtre comme telles grandes mines de sel ou d'ardoise, aux énormes chambres éclairées électriquement, comme certains vastes chantiers des mines d'or du Transvaal, comme telle immense grotte plombifère ou ferrifère, creusée dans la montagne par l'enlèvement d'un minerai qui la remplissait : grotte illuminée par des lampes à arc, où les perforatrices creusent automatiquement des trous de mine, que l'ouvrier a seulement à surveiller, à charger et à utiliser après explosion, en faisant rouler la roche abattue jusqu'à la galerie de roulage voisine.
On a également l'impression d'une usine puissante et fortement outillée quand on circule dans les grandes artères par lesquelles se fait le roulage ou l'extraction d'une mine de charbon outillée à la moderne, avec ses chaînes sans fin, ses plans inclinés automoteurs, ses vastes recettes de puits, son extraction à toute vitesse, etc.
Mais il ne peut en être de même quand on arrive dans le chantier incessamment déplacé d'une couche étroite, surtout quand, comme c'est le cas le plus général dans nos mines profondes d'aujourd'hui, on doit s'y garer contre le grisou qui siffle en tous sens. Alors, l'éclairage est réduit à des lampes de
sûreté, qui, à côté de leurs avantages essentiels pour la sécurité, ont le grand inconvénient pratique d'éclairer fort mal. C'est donc dans l'obscurité presque complète' que Ton rampe au milieu de la poussière de charbon. Et, malgré la ventilation énergique (souvent à en être pénible) que provoquent dans l'ensemble les chantiers grisouteux, il est assez fréquent, dans quelque coin de ces mines, surtout dans celles qui n'appartiennent pas à de puissantes et riches compagnies, d'être gêné par la chaleur. Dans les cas d'échauffement, qui se produisent notamment pour certaines couches de houille très épaisses *, ou, exceptionnellement, pour quelques masses de pyrite soumises à une incessante oxydation, on voit alors encore aujourd'hui des mineurs travailler à peu près nus.
Enfin, comme maladie, l'ankylostomiase, dont on n'a reconnu que très récemment l'extrême diffusion, sévit un peu partout ; et, comme dangers, les éboulements, les chutes, les coups de grisou, les ratés d'explosifs, etc. (dans une proportion que je vais indiquer tout à l'heure) continuent à tuer éhaque année dans le monde, sur quelque trois millions de mineurs, environ 7 à 8.000 hommes.
Le danger des rues de Paris comparé à celui des mines. — Mais il faut remarquer que le fait seul de sortir dans une rue de Paris entraîne chaque année, rien que par écrasement sous des véhicules, la mort d'environ 225 personnes (223 en 1907), chiffre très
1. C'est une erreur banale de s'extasier sur certaines énormes couches de charbon qui constituent, au contraire, une grande difficulté. Deux mètres d'épaisseur représentent un idéal.
rapidement croissant depuis la mise en marche des automobiles. C'est exactement ce qu'il meurt d'hommes, année moyenne, au fond de toutes les mines et carrières souterraines françaises (224 en 1905, dont 169 dans les mines). .
11 est Trai que la population de Paris est dix fois celle des mines*, mais, comme bien d'autres causes de mortalité interviennent en outre dans nos rues, la comparaison, d'apparence si paradoxale, n'en peut pas moins être retenue.
Pour apprécier réellement la mine, aucune dissertation ne vaut des chiffres précis et des rapprochements. Ce sont ceux-ci que nous allons donner avant d'examiner comment on conduit la lutte contre les principaux, les plus redoutables ennemis du mineur.