A) LE MINEUR ET LES MILIEUX MINIERS
Mineur au filon et mineur au charbon. — Toute profession, quelle qu'elle soit, laisse à l'esprit une empreinte, comme elle imprime aux membres une tournure spéciale et des stigmates que les criminalistes enregistrent à titre de documents. Quand on parle du mineur, j'ai dit qu'il y avait une distinction à établir entre le mineur des filons métalliques, qui est encore un campagnard, et le mineur de la houille, qui est, en moyenne, un citadin. C'est surtout au second qu'on pense en parlant des mineurs, et c'est surtout au second que s'applique ce que je vais dire bientôt.
Mineur au filon. — Attrait de la prospection. — La petite mine métallique, occupant au plus une centaine
d*ouvriers et les dispersant dans ses vastes grottes ne modifie pas beaucoup le caractère d*une population rurale, dans laquelle elle recrute d'ailleurs en partie assez aisément son personnel. Il existe ainsi toute une catégorie de mineurs qui viennent le matin à leur chantier par les sentiers de la montagne, y travaillent à l'abri comme ils pourraient le faire dans une carrière, et redescendent le soir au village, où souvent ils possèdent et cultivent un bout de champ.
Chez ceux-là, il suffit de noter cet instinct de la prospection qui attire le mineur de filon à la poursuite de son métal comme à une sorte de jeu. Le sentiment peut être comparé à la coquetterie professionnelle d'un ouvrier d'art parisien. Il s'agit de réussir par amour-propre presque autant que par intérêt. Gomme, à chaque instant, dans les innombrables détours où se perdent les veines métalliques, une perspicacité, un flair, un heureux hasard sont nécessaires, ce sentiment d'une loterie, où l'on prend chaque jour un numéro dans l'espoir de voir sortir un gros lot, est constant. Il s'exagère encore bien entendu quand le mineur part lui-même et pour son propre compte à la recherche d'un affleurement ou d'un placer. Cette vie du chercheur de filons est une vie d'illusions et d'espoirs, avec parfois (très rarement), quelque brillante réalité.
Nous aurons bientôt à y revenir pour montrer le caractère démographique des camps miniers, parfois transformés en villes stables dans une seconde étape, mais souvent aussi très éphémères, qui se constituent sur de grands gisements de ce genre dans les pays neufs.
Aspect du mineur au charbon. — Son habitation. — L'existence du mineur au charbon est toute différente de celle que mène le mineur exploitant Tor ou l'argent, et c'est le premier que Ton plaint : celui-là que l'on sMmagine d'abord, cheminant sous terre, misérable taupe, comme le fantôme de Hamlet. Quand, traversant un pays de mines, on aperçoit, dans la lumière du soleil couchant, sortant de terre, ces hommes noirs au visage hâve, aux yeux cerclés de charbon, à la taille voûtée, aux habits souillés, qui s'en vont silencieux, la compassion naît d'elle-même; et encore plus peut-être, dans les grands centres ouvriers, quand on les voit, ces mineurs, après la mine, rentrer dans leur misérable quartier sordide, sentant la pauvreté et la suie, pour s'entasser en la promiscuité de leurs maisons à cinq étages ou chercher un refuge au cabaret.
Sans doute il faut mettre en regard de ce tableau, surles mines modernes et riches, l'installation coquette que l'on montre aux visiteurs, les cités ouvrières à maisonnettes presque élégantes, garnies de rosiers, possédant leur bout de jardin et bien aérées, avec les salles de réunion, les bibliothèques, les restaurants coopératifs pour les célibataires ; et, au sortir de la mine, les installations de bains, où l'on dépose chaque jour ses habits de travail pour rentrer propre au logis.
Ce sont les deux termes opposés, dont le premier représente heureusement plutôt le passé, et le second plutôt l'avenir. Néanmoins, même avec tous les progrès que Ton peut essayer d'y introduire, la vie du mineur au charbon ne saurait offrir aucune attraction à ceux qui ne l'ont pas pratiquée dès l'enfance ; et les pays de charbonnages sont presque tous si laids, l'atmosphère
y est si vilainement salie de charbon, tout y paraît si vieux, si délabré, si gris, si triste, que le visiteur occasionnel d'un charbonnage en revient d'ordinaire, quelque soin qu'on ait mis à lui donner une impression favorable, avec un souvenir pénible...
La vie souterraine. — Le premier inconvénient qui frappe aussitôt dans ce métier est le séjour souterrain, non pas bien entendu pendant des jours ou des semaines de suite, comme les très ignorants sont seuls encore à se Timaginer, mais du moins pendant les neuf heures de travail (et de trajets pour atteindre son chantier ou en revenir) que le mineur donne par jour.
L'homme aime la lumière ; on pourrait dire qu'il en vit, qu'il en procède ; et l'idée de s'enfermer même momentanément dans cette sorte de tombeau, devenue toute simple et naturelle par l'habitude aux populations des pays de mines, commence par effrayer les ouvriers des champs qui viennent travailler dans la mine sans y avoir été préalablement entraînés.
Il en a toujours été ainsi. Dans l'antiquité, on réservait volontiers le travail des mines, comme toutes les besognes un peu dures, les « hard labours », aux condamnés, aux prisonniers, aux esclaves. On se représente mal un Athénien, contemporain de Phidias et de Sophocle, renonçant à la fête de la lumière, aux délices de la mer bleue, aux bavardages sur l'Agora ou aux faciles traversées d'île en île pour aller s'enfermer volontairement dans les ténèbres de l'Hadès. Et, quand on pense aux min.es antiques, on se rappelle aussitôt les misères des Athéniens prisonniers dans les latomies de Syracuse. Ce n'est pas que les latomies
dussent être en elles-mêmes un séjour particulièrement pénible, avec leurs salles spacieuses et abritées contre l'ardeur du soleil; mais nul n'aima jamais travailler ou ramer sous le fouet, fût-ce dans la plus somptueuse des galères. Et la mine nous rappelle aussi ces vieilles images où Ton représentait le « pénitent » agenouillé devant le charbon grisouleux pour allumer le gaz terrible, avant l'invention des lampes Davy; elle nous fait penser à toutes les descriptions fantaisistes des Indes noires, etc. La part d'imagination est ici énorme. Et comment s'en étonner quand tant de bonnes âmes s'effarent à la seule idée de circuler sous les rues de Paris ou bien plus, sous la Seine, en Métropolitain?... On ne saurait contester que le travail de la mine soit un travail de nuit, et que le mineur y sacrifie une partie de la lumière, de la chaleur solaire qui lui avaient été attribuées par la nature à sa naissance ; il lui en reste cependant assez pour n'être pas cette sorte de farouche hibou, étonné de revoir le jour, que Ton a parfois dépeint.
Esprit des mineurs au charbon. — En tant que corporation, il faut distinguer entre mineurs et mineurs, suivant la forme des agglomérations, suivant aussi le caractère régional, qui est naturellement très différent dans le Pays de Galles, la Flandre, ou le Gard et le Tarn. Côte à côte, le mineur du Pas-de-Calais et celui du Nord, ou le mineur belge ne se ressemblent pas^.
1. Le Nord profite certainement de ce qu'il possède une population stable et habituée aux mines depuis plusieurs générations. Quand on veut développer très vite la production, comme cela est arrivé dans le Pas-de-Calais, on est amené à introduire des éléments de désordre, surtout avec le recrutement d'étrangers suspects. A cet -^gard, le cas des mines de fer de Meurthe-et-Moselle avec leurs
rliens. Busses, Belges, etc., est typique.
Mais, en moyenne, on aurait tort de s'imaginer, d'après les réclamations bruyantes de quelques-uns, ou même les crimes qui peuvent se produire un jour de grève sanglante comme àDecazeville, quand la brute humaine est lâchée, que les mineurs soient particulièrement difficiles à conduire. Ils le sont certainement bien moins que les métallurgistes et que beaucoup d'autres ouvriers d'usines. L'isolement, très sain moralement , comme physiquement dans le travail de la mine, y contribue K Et beaucoup d'entre eux sont assez intelligents et instruits pour se rendre compte que, dans la complexité d'un organisme dangereux comme le leur, il taut une certaine discipline passive. Presque toutes les grèves injustifiées sont voulues, malgré la majorité des travailleurs, par une infime minorité de turbulents.
Peut-être est-il permis d'ajouter que, dans la plupart des mines, vastes sociétés anonymes dont le plus riche ne possède qu'une fraction minime, sous forme d'actions changeant de mains, l'ouvrier n'a pas l'occasion de voir, comme il arrive dans les filatures, le patron descendre en costume de tennis de son automobile, la fleur à la boutonnière, tandis que d'autres se débattent pour accroître son revenu. Tel grand charbonnier, dont la morgue aristocratique aurait pu . attirer des antipathies, est inconnu dans la mine dont il préside le conseil d'administration. Les rapports directs avec l'ingénieur, ou son subordonné le maître-
1. Le travail, nécessairement isolé, du mineur dans son chantier, s'il nuit un peu à la surveillance de l'industriel, nuit surtout à Tespionnage des syndicats qui ne peuvent, comme dans d'autres industries, paralyser les bons travailleurs pour les équilibrer avec les mauvais. C'est pourquoi les syndicats voudraient aujourd'hui obtenir la communication des feuilles de paye.
mineur, sont un peu ceux du soldat avec l'officier ou le sous-oflicier, très différents suivant le caractère des hommes en cause, suivant la manière dont ils participent au péril, ou boudent à la besogne, suivant leur esprit de justice (point essentiel entre tous), ou suivant leur dureté, généralement beaucoup plus aigris (comme partout) à Tégard du contremaître qui, plus voisin de l'ouvrier par le milieu, a le contact plus rude et aussi plus continuel.
Salaire du mineur. — Matériellement, l'ouvrier mineur jouit, dans les sociétés un peu importantes, de nombreux avantages que d'autres corporations lui envieraient volontiers : absence de mortes-saisons, profession continuée de père en fils, pensions en cas d'accident, retraite pour la vieillesse, etc. Son salaire est assez élevé. Dans les mines de charbon du Nord et du Pas-de-Calais, l'ouvrier mineur de 25 à 45 ans gagne en moyenne 6 fr. 50 par jour, l'aide mineur (herscheur), 4 fr. 80^ Le salaire moyen de tous les ouvriers du fond est de 5 fr. 56. 11 est (1906) de 4 fr.29 à Saintr-Ëtienne et de 5 fr. 22 dans l'ensemble de la France. On peut remarquer à ce propos qu'en France le prix moyen d'extraction par tonne de charbon est resté le même depuis un siècle, bien que, par suite des progrès techniques réalisés, le rendement de l'ouvrier soit quadruple de ce qu'il était. Comme, en dehors de la main-d'œuvre, les autres frais ne se sont pas modifiés, c'est donc l'ouvrier qui a profité presque
1 . Un bon ouvrier d'Anzin gagne facilement 8 francs par jour et peut arriver à 12 en neuf heures de travail. A la seconde génération, si l'homme, et surtout si la femme sont économes, le fils devient souvent un a bourgeois ».
totalement de ce progrès. Les frais moyens de maind'œuvre par tonne produite ont été, en 1906, de 6 fr. 81 pour Tensemble de la France.
L'industrie minière et le progrès moral. — Rapports de rindustrie et de la moralité.— Théories antiques, à la Jean-Jacques, de Pline l'Ancien. — Moralement, le résultat de l'agglomération minière est celui de toute industrie centralisatrice qui groupe les hommes en déterminant les rapprochements infectieux. Il ne saurait être avantageux, et le mieux qu'on en puisse penser est que c'est un mal nécessaire. Dès le premier jour où une industrie de ce genre est apparue à la surface de la terre, ekle a troublé l'ordre tranquille des peuples pasteurs, et les habitudes familiales, sur lesquelles ils avaient fondé une moralité. Sans remonter à Caïn, de qui l'histoire biblique fait descendre les chercheurs et fondeurs de métaux, on peut, dans la littérature romaine, trouver, contre l'industrie des mines, des déclamations dignes de Jean-Jacques. La comparaison entre le bel état de nature et la démoralisation causée par l'envahissement d'une activité fiévreuse, industrielle, par « les automobiles », est de tous les temps, et ce grand compilateur que fut Pline l'Ancien, ce préfet amusant ses loisirs à collectionner des recettes de médecine ou de chimie (comme soufflaient dans leurs cornues les seigneurs alchimistes de la Régence), a laissé contre les mines des pages entières de flétrissure, qu'il est amusant de relire aujourd'hui en les supposant dans la bouche d'un de nos « idéologues » socialistes ou humanitaires.
Ne pas oublier, en les parcourant, qu'elles furent écrites à une époque tout à fait comparable à notre fin
260 LA CONQUÊTE MIKÉRALE
du xviii® siècle, parr« amoralité )),*par le luxe extravagant : un temps de bibelotage effréné, où les femmes couchaient avec des sachets pleins de perles fines au cou, faisaient paver leurs bains en argent et ferrer leurs mules en or, où Ton se disputait un vase, une table ou un bronze à coups de millions dans ce qui représentait alors Thôtel des ventes, où Ton avait la curiosité de toutes les excentricités et de toutes les débauches. C'est contre ce luxe que croit devoir protester Pline en s'attaquant aux mines, sa source première... « Nous pénétrons dans le sein de la terre... nous arrachons ses entrailles pour qu'un doigt soit orné d'un joyau, convoité ! Que de mains s'usent pour faire briller une seule phalange ! S'il y avait des enfers, depuis longtemps les souterrains creusés par l'avarice et le luxe les auraient mis à découvert... C'est au milieu des serpents que nous creusons les mines ; c'est à côté de la racine des poisons que nous n^ettons la main sur les veines d'or... Et toutes ces richesses aboutissent à des crimes, à des meurtres, à des guerres !.. » ; ou ailleurs : « Nous suivons toutes les veines de la terre et, vivant sur les excavations que nous avons faites, nous nous étonnons parfois qu'elle s'entr'ouvre ou qu'elle tremble ! Comme si l'indignation ne suffisait pas pour arracher de pareils châtiments à cette terre sacrée... Combien notre vie serait innocente, combien heureuse, combien même voluptueuse, si nous ne désirions que ce qui se trouve à la surface de la terre !.. Celui-là commit le crime le plus funeste à la société, qui mit le premier un anneau d'or à son doigt I etc., etc. ». 11 est assez imprévu d'établir un rapprochement entre les Niebelungen et Pline ; cependant n'est-ce pas déjà le sujet de l'Or du Rhin?
Et Pline se lamente sur le sort de ces hommes qui, « pendant plusieurs mois, ne voient pas le jour » : ce qui n'était peut-être pas beaucoup plus vrai de son temps que du nôtre. Il tonne à ce propos contre l'usure, « cette manière de gagner sans rien faire », » contre les financiers « enrichis par la banqueroute » ; et, comme il établit un rapprochement entre cette invasion du luxe à Rome et les premiers rapports suivis des Romains avec les Carthaginois ou les Orientaux, on ne serait pas surpris de voir sa tirade se clore (déjà!) par une déclaration antisémite.
J'aurais pu choisir des. exemples plus récents des mêmes dissertations et, sans recourir aux édits par lesquels les Mormons ont longtemps repoussé les mineurs de leur pays d'Ukase, je les aurais empruntés aisément à MM. Jaurès ou Drumont. Il y a des phrases à effet que l'on se repasse ainsi de génération en génération et dont un spécimen suffit pour faire connaître toutes les autres.
Hain-d'œuvre étrangère et pénale. — Les Chinois. — Un cas où des réflexions de ce genre sont, dans une certaine mesure, justifiées est celui oi!i la mine, ayant à se développer plus vite que ne le comporte la population du pays où elle s'établit, y attire une population interlope et recrutée sans choix d'aventuriers étrangers. Il suffit de penser à la construction des grands tunnels alpestres pour se rappeler les méfaits des ouvriers italiens établis en maîtres dans le pays. Les grandes difficultés que l'on a pour recruter une main-d'œuvre convenable dans les mines de fer lorraines ont amené l'accumulation en Meurthe-et- Moselle des plus mauvais éléments étrangers. Il
s'est produit quelque chose d'analogue dans TArtois. Ailleurs^ c'est par la mine d'or que les jaunes se sont infiltrés en Australie et en Californie, qu'ils avaient pénétré jusqu'à ces temps derniers au Transvaal, incitant bientôt partout les mêmes craintes, le même effarement et d'analogues mesures prohibitives. Ailleurs encore, comme en Nouvelle-Calédonie, en Algérie, etc., l'emploi, au premier abord très logique, de la maind'œuvre pénale, a entraîné de graves abus.