‹ La conquête minéraleChapitre 50 sur 82 · B) L'INFLUENCE DE LA RICHESSE MINÉRALE SUR LE PEUPLEMENT · texte numérisé non relu

B) L'INFLUENCE DE LA RICHESSE MINÉRALE SUR LE PEUPLEMENT

La mine colonisatrice. — Je dirai bientôt le rôle de la mine dans les progrès techniques et industriels ; et je voudrais la montrer agent puissant de colonisation, de peuplement. On a souvent dit que les chemins de fer faisaient les colonies. Mais, ces chemins de fer, il faut les payer : ce dont l'industrie agricole, aux progrès lents, est généralement d'abord incapable. L'agriculture d'exportation a besoin que le chemin de ferla précède. Les manufactures diverses sont encore bien plus dans le même cas. Ainsi que l'on en a eu souvent des exemples, le chemin de fer n'est pas, dans les pays neufs, comme dans nos vieux continents, créé pour relier des centres d'habitation déjà existants; c'est lui-même qui détermine, qui provoque la formation des villes. Pour construire le chemin de fer, à défaut d'une initiative officielle qui ne peut s'exercer que dans le cas d'un besoin très général (transcontinentaux américains, asiatiques ou africains, etc.), la mine est donc à peu près seule assez immédiatement et largement fournie de capitaux, ou au moins d'espérances illimitées. Cette mine, par sa

nature mèmey — spécialement la mine la plus attirante, celle de métaux précieux, et aussi la mine de cuivre, de fer ou de houille, voire de phosphates, — est souvent découvei^te dans un pays nouveau, encore peu exploré, où les pionniers commencent à peine à pénétrer. Il va de soi, en effet, que Ton a plus de chances de faire des trouvailles imprévues de ce genre dans une région vierge que dans une province battue et explorée en tous sens depuis des siècles. Surtout s'il s'agit d'une matière très facile à reconnaître et, au début, à extraire, comme For, de telles découvertes ne se réalisent guère qu'aux confins de la civilisation. Alors que se passe«t-il ? Le premier succès attire d'autres chercheurs, souvent même avec exagération ; en peu de temps, les aventuriers abondent; et l'on passe par une première phase romantique, désordonnée souvent, qui est celle des camps miniers.

Camps miniers et villes éphémères. — On a vu cela en Californie et dans l'Australie de l'est en 1848 et 1850 ; on l'a revu aux mines de diamant du Gap en 1870, aux mines d'or de Johannesburg en 1886, en Australie occidentale en 1892, au Contesté francobrésilien en 1894, au Yukon en 1896 et dans d'innombrables cas qu'il serait trop long d'énumérer. Le camp minier, ainsi constitué, attire des industries et des commerces naissants qui, très souvent, assurent des bénéfices plus sûrs, quoique moins brillants, que la mine; un semblant de ville se constitue... Si le gisement est de peu de valeur, cela n'est qu'un feu de paille ; en quelques années, la mine est épuisée et la ville éphémère disparaît comme elle avait surgi. Si,

au contraire, la mine est durable, le camp prend peu à peu des airs de ville ; souvent très vite.

Néanmoins, une ville absolument artificielle, édifiée en plein désert, dans des conditions pénibles et difficiles, uniquement pour exploiter un gisement, si riche soit-il, une Kimberley par exemple, a des chances pour disparaître un jour avec sa cause. Je vais revenir sur cette mobilité caractéristique de certaines villes minières. Il suffît que le procédé d'extraction se modifie en faisant plus de part aux mécanismes, qu'une entente commerciale restreigne la production, ou qu'une crise économique se produise sur le marché de la substance exploitée, pour qu'on voie, — comme c'est le cas, à la fin de 1907, pour Kimberley, — 8.000 ouvriers avec leurs familles, la population d'une petite ville, quittant d'un coup les mines de la de Beers. A plus forte raison si le gisement s'épuise. Virginia City en Nevada, bâtie pour le filon du Gomstock, a suivi, dans sa décadence, le filon même, comme elle l'avait suivi dans son essor.

Villes nées des mines. — Tout autres sont les circonstances quand l'emplacement du camp minier se trouve, par sa situation topographique, son^climat, la fécondité du sol au voisinage, offrir, indépendamment de toute mine, une situation favorable à la naissance d'une ville. Alors, comme nous l'avons vu au chapitre VI, la mine n'est que le prétexte, que l'occasion, qui favorise une éclosion extraordinairement rapide. Ainsi se sont créées une Denver, une San Francisco, une Piltsburg... Et, dans le cas de San Francisco, ou plus généralement de toute la Californie, l'on voit même, la phase minière touchant

à son déclin, la phase agricole qui lui succède se trouver en concurrence avec Tinduslrie des mines. Dans cette Californie créée par ses mines d'or et née de Tor que contenait son sous-sol, on sait quelles batailles épiques les agriculteurs ont livrées aux mineurs pour obtenir Tinterdiction de la méthode dite hydraulique, de ce procédé de lavage en grand des terrains aurifères, faute duquel des masses énormes de ces terrains sont devenues inutilisables, mais dont le défaut capital était de submerger les champs, là où il s'exerça.it, sous des torrents de graviers et de cailloux. Et Pline et Strabon nous racontent, dixhuit siècles plus tôt, des querelles identiques entre mineurs et agriculteurs dans l'antiquité. De même Denver est devenue^ tout en restant industrielle, une jolie ville prospère et presque élégante.

Villes artificielles et cités ouvrières. — Ce qui se passe, dans les exemples que je viens de citer, par une sorte de végétation spontanée, peut ailleurs se réaliser par une initiative systématique, avec un peu plus d'ordre, mais avec un effet analogue. Les cités ouvrières, bâties par quelque puissante Compagnie, se substituent alors de suite au camp minier, et ce sont elles qui tracent ce qu'on appelle le tmvn-ship : ce plan géométrique d'une ville future, où l'on commence par indiquer sur le sol des rues situées en plein champ et par limiter au cordeau des îlots de maisons dont aucune n'existe réellement encore. Pour les industries à caractère moins romanesque et à attraction moindre sur les joueurs que les mines d'or et d'argent^ c'est souvent ce qui se produit, et, dans notre vieille Europe où il n'y aurait plus de place

poui* la libre venue d'aventuriers, où il faut commencer par acquérir les terrains avant de construire, c*est le cas à peu près général.

Mais, ici comme précédemment, qu'il s'agisse d'une cité ouvrière dans le bassin houiller du Nord ou en Tunisie, ou d'un camp minier dans le Far-West, la conséquence est analogue : peuplement rapide à caractère d'abord provisoire et mobile, susceptible seulement de se fixer par une évolution que nous venons d'indiquer ; création, si la mine en vaut la peine, de chemins de fer qui, à eux seuls, pourront suffire à motiver plus tard la persistance d'une agglomération ; établissement progressif, d'abord des commerces les plus indispensables, puis, s'il y a lieu, de quelques industries ; recherches et adductions d'eau finissant par transformer en un endroit presque agréable des points du monde aussi déshérités qu'une Kalgoorlie dans l'Australie occidentale, qu'une Kimberley dans l'Afrique australe ; travaux de voirie et d'hygiène aboutissant à rendre salubres des endroits qui, précisément, étaient restés longtemps inexplorés à cause de leur réputation pestilentielle ; enfin, transformation de tout un pays, opérée en quelques mois, en quelques années, alors qu'on l'aurait peut-être attendue cent ans sans la baguette magique de cette fée puissante et active entre toutes, l'industrie des mines.

Création de chemins de fer par les mines. — Je

viens de citer Tinfluence des mines sur la création des chemins de fer. Le cas fréquent, dans les pays neufs à initiative individuelle, comme les pays anglosaxons, est celui d'une compagnie privée créant un chemin de fer pour desservir une mine, vers laquelle

se produit un afflux suffisant de mineurs et qui a une exportation assez abondante de minerais. Quand on a découvert le Klondyke en 1896, il fallait franchir, au péril de sa vie, les passes glacées de Chilkoot ; bientôt, un chemin de fer se créait ; et, aujourd'hui, Taccès est devenu facile. De même pour Kimberley, séparé du Cap par 2.000 kilomètres de désert quand on y trouva le premier diamatit et où, quelques années plus tard, on arrivait confortablement en sleeping-car. De môme pour Kalgoorlie, que 450 kilomètres de mauvais chemins séparaient de York, dernière station de chemin de fer avant la découverte de l'or. De môme, en plus petit, pour tant d'embranchements plus courts.

L'histoire des chemins de fer montre d'ailleurs, comme chacun le sait, le rôle* prépondérant joué, dès le premier jour, par les mines, et, chaque jour, on voit concéder une ligne nouvelle en vue ^de transporter les charbons ou les minerais de tel ou tel district.

Un cas plus typique encore est celui qui se présente dans les pays officiels où le pouvoir central a un rôle prépondérant.

Dans notre Algérie ou la Tunisie, il arrive que le gouvernement vende des concessions, ou plutôt, comme le père de M. Jourdain, les échange contre l'engagement de construire une ligne nouvelle, tracée dans l'intérêt du département plutôt que dans celui de la mine. Le cas de Gafsa, où l'on a imposé une ligne de 250 kilomètres entre Gafsa et Sfax ; celui actuel de l'Ouenza à la frontière algéro-tunisienne^ etc., montrent l'influence tout à fait directe de la richesse minérale sur la colonisation du pays.

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