MINES, MILLIONS ET MILLIARDS
Bénéfices des mines. — Tout le numéraire qui existe à la surface de la terre est nécessairement sorti, à un moment donné, des mines. On pourrait donc être tenté de dire que les mines ont fourni la fortune publique, si Ton oubliait combien est faible en réalité la part du numéraire dans la fortune d'un pays. Ce stock de métal arraché au sous-sol qui, pour l'or seul, représente au moins 62,5 milliards dans les temps modernes et auquel il faudrait ajouter la valeur de tous les autres métaux, combustibles, etc., sortis des mines, est cependant de nature à exercer une réelle fascination. Si, comme cela se produit dans les mines prospères, un tiers environ de ce produit brut avait été réparti en dividendes aux actionnaires (le reste profitant au pays sous la forme de salaires, acbals, etc.)*, ceux-ci n'auraient pas à se plaindre. 11 faudriait avoir bien peu l'expérience des affaires de mines pour s'imaginer qu'il en est ainsi et, d'après
1, Dans les houillères françaises, les salaires des ouvriers sont lo (juïjituple des dividendes.
certains professionnels qui exagèrent sans doute, il entrerait au contraire, en définitive, dans les affaires de mines, plus d'argent qu'il n'en sort*; mais la grande majorité du public ne sait pas cela et c'est ce qui rend la spéculation sur les actions de mines souvent très démoralisante.
Spéculations minières. — Les mines, et tout spécialement les mines métalliques, représentent, pour les spectateurs, une loterie, dont les gros lots (beaucoup plus rares qu'on ne le Croit) prennent parfois des proportions susceptibles de frapper pour longtemps les imaginations. Chacun connaît, par exemple, les milliardaires américains et si, parmi eux, il y a le roi des railways, ou celui des conserves alimentaires, il
1. Un cinquième à peine des recherches faites en France donne lieu à concession. Puis, sur les concessions instituées^ plus des deux tiers restent inexploitées, presque toujours parce qu'elles sont inexploitables. Enfin, la moitié des concessions exploitées est en perte ; et, du revenu net imposable, qui a été, dans Tannéo tout à fait moyenne de 1898, de 52 millions, il y aurait de ce chef à déduire 13 millions, laissant 40 millions de revenu net pour l'ensemble des mines françaises. En capitalisant ce revenu à 5 p. «/o ce qui n'est pas exagéré en moyenne pour un placement auss aléatoire, on trouve, pour l'ensemble de tous les capitaux engagés dans les mines françaises, une valeur de 800 millions. Si Ton pouvait calculer exactement à quel capital engagé cela correspond, en tenant compte do toutes les sommes définitivement perdues, de tous les intérêts composés correspondant aux longues périodes d'attente, de Tamortissement à prévoir pour toutes les affaires qui ont une durée très limitée, on arriverait à un chiffre évidemment bien supérieur. En tout cas, actuellement, il ne paraît pas douteux que, dans un pays exploré comme la France, les nombreuses recherches de raines nouvelles se soldent finalement en perte, malgré quelques rares succès de temps à autre. On peut encore noter que les seules mines du Pas-de-Calais ont dépensé, depuis vingt ans, 320 millions en travaux neufs. La construction de 25.000 maisons ouvrières leur a coûté plus de 80 millions, etc.
y a aussi ceux de l'acier, du pétrole, de l'argent, du cuivre, etc.
Pas d'industrie, dès lors, où le mirage joue un rôle plus ordinaire et qui, par sa forme de jeu, trompe davantage les imaginations après les avoir séduites. La spéculation s'enflamme sur une affaire de mine d'autant plus que celle-ci est plus complètement inconnue, que sa valeur flotte dans plus d'aléa depuis l'inflni jusqu'à zéro. Mines de cuivre ou de plomb un jour, mines de charbon le lendemain, mines d'or ensuite, peu importe au joueur la substance extraite (l'or ayant cependant pour lui un prestige spécial). Le jour où la mine sort de Tinconnu, où l'on peut en prévoir approximativement le rendement, elle perd tout son intérêt de loterie et ses cours s'affaissent. Toujours ces périodes d'effervescence se terminent par un krach et le nombre de ceux qui, montrant du bon sens dans les autres circonstances de leur vie, s'entêtent à y risquer follement une partie de leur avoir, serait, malgré tout l'attrait des loteries, peu explicable, si l'on ne pensait pas à tous les bénéûces réalisés, même dans la plus mauvaise affaire, par ceux qui y prennent part à titre d'émetteurs, directeurs, administrateurs, etc., et qui y entraînent de proche en proche leur entourage.
Prospecteurs, financiers et actionnaires. — Trois sortes d'individus gagnent, en réalité, dans les mines : rarement les prospecteurs qui les découvrent; parfois les actionnaires qui y prennent un intérêt tranquille au bon moment ; plus souvent les financiers qui les mettent en valeur. On pense surtout aux premiers, aux trouvailles de pépites ou de diamants monstres
dans les alluvions; le cas de fortunes faites ainsi est si rare qu'il est presque insignifiant. Les prospecteurs, qui gagnent quelques milliers de francs en trouvant une poche riche dans un placer, sont l'exception. Ceux qui s'enrichissent dans ces périodes romantiques des rushs aurifères, ce sont les commerçants plus ou moins interlopes qui vendent à prix d'or, c'est le cas de le dire, une marchandise qu'on leur prend nUmporte à quelles conditions, ou encore les agents de transport qui amènent au champ aurifère ces milliers d'hommes. Ce sont eux qui répandent, par la voie de la presse et de la réclame, d'abord payée, puis inconsciente, les nouvelles souvent fantaisistes de trouvailles extraordinaires destinées à renouveler leur clientèle. Les statistiques officielles elles-mêmes en sont influencées ; car il n'est pas rare qu'un mineur, revenant des champs d'or, reçoive une somme d'argent pour déclarer à Fadministration un gain très supérieur à son gain réel.
Vient alors le financier. Pour celui-ci aussi, les bonnes occasions sont rares s'il veut agir honnêtement, c'est-à-dire courir lui-même au moins la plus grande partie des chances de l'exploitation en restant dans TafTaire jusqu'au bout. Tous ne le font pas et réussissent parfois à tirer leur épingle du jeu. C'est, on le conçoit, au préjudice de quelqu'un.
Je devais faire ces réflexions pessimistes avant de rappeler sommairement Thistoiro de quelques grosses fortunes, édifiées dans tous les temps sur l'heureux coup de dé des mines.
Fortunes minières dans Fantiquité. — Ces fortunes ont commencé dès qu'il y a eu des mines. On peut
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citer des exemples très anciens de « milliardaires » enrichis par la rencontre d'un beau filon, et Athènes a connu cinq siècles avant Jésus-Christ, Tyr ou Sardes avaient dû connaître longtemps auparavant leurs rois de Tor ou de l'argent, comme Pittsburg, Leadville, Cripple-Creek ou Johannesburg ont les leurs aujourd'hui. Citons seulement Nicias, le général de l'expédition de Sicile, qui s'était enrichi au Laurion, ou cet Athénien Callias, dont la fortune, gagnée aussi dans les mines, représenterait, avec la valeur actuelle de l'argent, une douzaine de millions.
Un siècle plus tard, vers 330, les délateurs dénonçaient encore certains citoyens comme ayant fait, dans les mines du Laurion, des fortunes scandaleuses, soit en exploitant des mines non déclarées, soit en abattant des piliers de soutènement. Les chiffres de fortunes cités, qui n'ont évidemment aucun rapport avec ceux des Américains, sont encore de 150 à 200 talents: au maximum, un million de francs, qui pourrait en valoir aujourd'hui une douzaine.
Jacques Cœur. Les f uggers, etc. — En d'autres temps, les mines ont contribué à la fortune d'un Jacques Cœur en France, d'un Fuggers en Espagne.
Jacques Cœur, le grand financier de Charles VII (dont la disgrâce est de 1452), avait pris une grande part à la faible renaissance de l'industrie minière en France, qui commença sous Charles VI. Il avait notamment des mines dans le Lyonnais, près de Lyon et de Tarare.
Au xvi® siècle, les Fuggers, riches négociants d'Augsbourg, se font entrepreneurs des mines de mercure d'Almaden et attirent en Espagne des hommes experts
du Harz et de TErzgebirge ; ils reprennent les mines d'argent de Guadalcanal, près de Séville et, dit-on, noient volontairement les travaux à l'expiration de leur contrat.
Au Mexique, il y eut, sur les mines d'argent, de très grosses fortunes au xviii® siècle : tel ce Pedro Torreros qui gagna 30 millions à Real del Monte.
' Fortunes et trouvailles modernes. — Au xix^ siècle surtout, on pourrait faire une longue énumération de richesses conquises dans les mines, surtout dans les pays neufs comme les États-Unis.
C'est cet avocat de New-York, devenu plus tard le roi de l'huile, qui, en 1853, eut le premier l'idée de chercher du pétrole en Pensylvanie, dans la vallée de Venango.
Ce sont les découvreurs de bonanzas du Comstock, en Nevada, Mackey, Fair,»etc., qui, en 1874, découvrirent f après avoir perdu presque complètementle million risqué dans cette recherche), la fameuse «grande Bonanza », d'où il est sorti pour 215 millions de métaux précieux, etc., etc.
Il serait aisé de grossir cette liste en racontant telles histoires presque contemporaines, comme la redécouverte du Laurion grec par un hasard faisant remarquer sur la côte de Sardaigne un lest de scories antiques rejeté par un bateau venu de Grèce; comme la trouvaille de cette mine de zinc sarde qu'on nomme Malfîdano sur l'emplacement où la Compagnie (mal nommée) de la Fortune avait fait faillite en cherchant du plomb avec un puits foncé dans la calamine ; comme l'aventure de ce filon des Bormettes, dans le Var, trouvé en faisant une recherche de pure forme pour
éviter rintroduclîon de chercheurs étrangers (permise par la loi française) dans un parc privé, etc.; en montrant aussi les actions de telle ou telle mine centuplées de valeur...
Les fortunes faites dans l'Afrique du Sud sont encore présentes à tous les esprits. C'est, entre tous, Cecil Rhodes, préludant, par la fusion des mines diamantifères de Kimberley, à cette carrière politique qui a fini par le faire nommer le Napoléon du Cap.
On sait, d'ailleurs, que le plus grand des financiers parisiens est réputé concentrer ses placements industriels sur les mines métalliques et les chemins de fer; et c'est ainsi qu'il s'intéresse à la fois, au mercure d'Almaden, au cuivre de Rio-Tinto, au nickel de Nouvelle-Calédonie, aux plombs argentifères d'Espagne, etc. : c'est-à-dire à quelques-unes des plus grandes mines métalliques du monde.
Remarquons cependant, pour finir par une considération de haute moralité, que la trop rapide fortune due aux mines ne porte pas toujours bonheur. Des deux premiers inventeurs de cet extraordinaire Comstock, en 1859, l'un est mort fou, l'autre misérable à l'hôpital, et celui qui les avait aidés à délimiter ces exploitations, en donnant son nom au filon, Comstock, a fini par se tuer de misère. Dans l'histoire du Transvaal, on retrouve de même la fin dramatique de certain grand brasseur d'alTaires minières, ancien clown, arrivé à une fortune énorme et se jetant à la mer pendant une traversée; après quoi, son successeur et héritier fut assassiné.