RÉSERVES MONDIALES EN COMBUSTIBLES MINÉRAUX
Après avoir examiné spécialement le cas de la France, nous allons envisager^ dans Tensemble du monde-, les principales substances minérales, houille, pétrole, fer, or, cuivre, etc. et, sans entrer dans les énumérations de détail, indiquer sommairement quelles sont, pour chacune d'elles, les ressources sur lesquelles, en Tétat actuel des choses, on croit pouvoir compter*.
J'ai déjà suffisamment insisté en commençant sur le vague et l'inexactitude forcée de chiffres comme ceux qui vont figurer ici. On s'en rendra encore mieux compte en discutant un peu l'une de ces évaluations, celle des ressources anglaises en combustibles, pour laquelle il a été procédé à une enquête particulièrement soignée. L'Angleterre n'est pas le pays du monde le plus riche en houille ; elle vient bien loin après les États-Unis ainsi que nous allons le voir; mais nous ne possédons pas, pour les États-Unis, les éléments d'une discussion comme celle qui va être indiquée pour la houille anglaise.
1. On peut estimer les superficies houillères des divers pays au% chiffres snivants en mille kilomètres carrés : États-Unis, 700 ; Angleterre 33; Allemagne 31; Russie 28; France 5,5; Aatriciie- Hongrie 2,6; Belgique 1,3. Au États-Unis, la superficie exploit table serait de 385.000 kilomètres carrés, non compris le lignite a«jourdTiui inexploité.
La houille en Grande-Bretagne. — D'après la « Royal Commission of Coal Supplies », il y aurait officiellement 147 milliards de tonnes de houille exploitables dans le pays. Mais il faut Toir comment a été obtenu ce chiffre. Tout d'abord il y entre, pour 100 milliards, les veines de charbon de plus de 30 centimètres situées dans des bassins déjà reconnus à moins de 1.200 mètres de profondeur (exactement 4.000 pieds). Même en supposant Texactitude de calculs où il entre une forte part d'hypothèse, il est évident que toutes les veines de 30 centimètres situées à des profondeurs semblables ne sont pas fructueusement exploitables aujourd'hui.
Si Ton se bornait aux veines de 60 centimètres, on tomberait de suite à 85 milliards. Mais, si au contraire, on envisage une époque où le charbon manqueraiit aux besoins de l'humanité, on pourrait alors exploiter au-dessous de 30 centimètres et le cube disponible s'accroîtrait dans des proportions considérables,
Dq même pour la profondeur. La commission a compté 5 milliards de tonnes pour ce qui peut être pris de houille au-dessous des 1.200 premiers mètres. Là encore l'estimation ne peut être faite qu'en supposant la persistance des conditions actuelles d'exploitation, susceptibles de se modifier dans un sens ou dans l'autre, mais très probablement avec augmentation du stock utilisable par suite des progrès techniques dans l'exploitation et des besoins croissants en combustibles, tant que l'Europe ne sera pas envahie par les charbons des États-Unis ou de la Chine.
Enfin, dans le même calcul, il entre, pour 39 milliards, M les ressources possibles des terrains houillers cachés et non reconnus », d'après l'évaluation du
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Comité géologique. Cette dernière estimation surtout ne saurait être que fantaisiste ; et la seule chose que Ton puisse dire à ce sujet est que, dans ces dernières années, des tentatives hardies de sondages à grandes profondeurs pour retrouver le terrain houiller sous un manteau de terrains superficiels, ont donné des résultats remarquables en Angleterre (Durham, Midland), en Belgique et en Allemagne, montrant ainsi que Ton doit pratiquement compter, dans une certaine mesure, sur l'appoint de bassins houillers inconnus, dans les régions mêmes les plus soigneusement explorées. Particulièrement en Angleterre où le régime légal est si peu favorable aux recherches et où les propriétaires de mines, gâtés par leurs facilités ordinaires de gisements, ont si peu de raisons pour s'entêter dès que les conditions deviennent moins aisées, il doit y avoir beaucoup d'inconnu. Cette question des découvertes possibles est un point dont je me suis déjà trouvé parler.
En résumé, on voit que les 147 milliards de. la commission royale peuvent être ramenés à une centaine comme Ta proposé M. Lozé, très renseigné sur cea questions, et comme on l'admet d'ordinaire, tandis que d'autres publications ont pu sans absurdité, quoique avec une forte exagération probable, parler de 193 milliards. La production de 1906, fournie par une armée de 700.000 hommes, a été de 253 millions de tonnes : ce qui, s'il n'y avait pas d'accroissement, correspondrait à des réserves de quatre siècles. En réalité, cette production monte d'année en année avec une vitesse qui tend constamment à s'accélérer. Le taux actuel est déjà presque double de ce qu'il était dans la période 1873-1882. Si l'on continuait à dou-
bler ainsi la production tous les vingt-cinq ans, on n'en aurait pas pour deux siècles, malgré les découvertes futures escomptées d'avance. De deux à quatre siècles, voilà les chiffres entre lesquels la discussion est ouverte. D'une part. l'Angleterre rencontrera de plus en plus de concurrence sur le marché mondial, delà part des États-Unis, de la Chine, etc. : ce qui peut restreindre sa production. De l'autre, l'extension industrielle énorme des États-Unis ne leur permettra peutêtre pas grandes exportations, et la Chine ne semble pas devoir s'ouvrir d'ici longtemps. Sur le marché européen, nous avons vu que l'Angleterre serait bientôt le seul exportateur de houille en face de besoins très accrus. Si les conditions techniques d'exploitation le permettent, il est donc parfaitement possible que, dans deux cents ans, on n'ait plus de charbon en Angleterre.
La houille aux États-Unis. — On en aura beaucoup plus longtemps aux États-Unis malgré le développement prodigieux de l'extraction, montée en 1906 à 375 millions de tonnes contre 83 millions en 1880. Les bassins houillers des États-Unis couvrent une superficie de plus de 700.000 kilomètres carrés, dont 183.000 pour le bassin Appalachien (Pensylvanie, Ohio, Virginie, Maryland, Kentucky, Tennessee, Alabama) qui donne actuellement les deux tiers de la production; puis 150.000 pour le bassin intérieur de l'est (Kentucky, Illinois, Indiana), qui en fournit 1/8. Les autres bassins, quoique très étendus, ont, jusqu'ici, une production restreinte : 20 millions de tonnes dans le bassin intérieur de Touest qui couvre près de 244.000 kilomètres carrés (lowa, Nebraska, Missouri, Kansas, Arkansas) et 15 millions pour les Montagnes
Rocheuses (Colorado, Wyoming, Utah, etc.). En moyenne, on estime que l'étendue du houiller exploitable peut monter à 385.000 kilomètres carrés, sans parler des lignites qui constituent une ressource pour Favenir. Dans ces conditions, les estimations du cube de houille disponible ont pu s'élever à des chiffres énormes, — d'ailleurs variables suivant les auteurs, dans de très fortes proportions, entre 1.000 et 4.000 milliards de tonnes, — à côté desquels les quelque 600 à 700 milliards de tonnes, auxquels on arrive en forçant plutôt les chiffres pour l'ensemble de l'Europe, font une assez mince figure.
Depuis 1890, les États-Unis sont devenus exportateurs de houille, avec maximum de 6 millions en 1900 (excédent des exportations sur les importations). Ces exportations ont eu surtout pour but les deux pays voisins : le Canada, où les États-Unis vendent du charbon dans l'est, tandis qu'ils en achètent dans l'ouest, et, accessoirement, le Mexique ; puis un peu le Japon (664.000 tonnes en 1900) et l'Europe (516.000 tonnes). En ce qui concerne l'Europe, il est à remarquer que, deux ans après, la balance se renversait et les États-Unis nous prenaient 270.000 tonnes; mais on s'attend à ce que les Étas-Unis viennent bientôt concurrencer l'Angleterre dans le bassin méditerranéen, malgré les 19 à 20 francs de transport qu'il faut compter de leurs mines en Europe.
La houille en Allemagne. — En dehors des États- Unis et de l'Angleterre, qui ont de la houille pour Un temps pratiquement presque illimité, l'Allemagne est également fort bien fournie, et certains auteurs allemands n'ont pas craint d'évaluer très ambitieusement
les réserves de ce pays à 280 milliards de tonnes*. On est probablement en droit de compter sur 200 ; car, nulle part, les résultats obtenus par sondages dans les vingt dernières années n'ont été plus heureux. La Westphalie avec ses annexes, sur une superficie utile de 2.800 kilomètres carrés, en contient seule au moins 45 milliards de tonnes, dans plus de 60 couches charbonneuses, jusqu'à 1,500 mètres de profondeur. La Sarre, avec ses prolongements en Lorraine, en renferme à peu près autant, d'après M. von Dechen sur 1.500 kilomètres carrés, mais seulement 18 milliards d'après Nasse, et laSilésie50, jusqu'àOOO mètres de profondeur (90 jusqu'à 1,500 mètres). Il faut y joindre la Saxe et les lignites très abondants dans divers districts.
La houille dans le monde. — Sans entrer dans le détail pour les autres pays, la Belgique, qui a gagné 800 kilomètres carrés de terrain houiller par les sondages dé la Campine, est évaluée à 23 milliards. On a compté : pour la France, comme nous l'avons vu, 19 ; pour TAulriche, 17 ; pour la Russie, 40 ; pour l'ensemble de l'Europe, quelque 600 à 700 milliards de tonnes. L'Asie peut en contenir quelque 1.000 milliards, notamment dans les immenses bassins à peine encore effleurés (mais souvent médiocres par la qualité) de la Chine, et il existe également des ressources en houille notables (quoique, ce semble, de bien moindre valeur), dans l'Australasie, l'Afrique et l'Amérique du Sud.
1. En 1893, R. Nasse arrivait à 112 milliards. F. Frech compte 48 milliards pour la seule jonction (problématique en tant que valeur industrielle) d'Aix-la-Ghapcllc à Dtisseldorf. Voir, à ce sujet, un article de M. Lozé, dans la Naiure du 9 mai 1908.
On peut donc compter sur au moins 4.000 milliards de tonnes de combustibles p[iinérauj pour alimenter une consommation qui n^a pas encore atteint le aiilliard par an (972 millions en 1906, 890 millions en 1905, contre 762 en 1900). Par suite, même en tenant compte de la rapidité avec laquelle la courbe de la production monte d'année en année, nous avons des ressources mondiales encore pour plusieurs siècles. La courbe de ces dernières années prolongée conduirait à une production de 3,5 milliards de tonnes par an à la fin du xx' siècle. D'ici cinq siècles au mpins, on ne manquera pas de houille dans Tensemble du monde, quoiqu'on soit destiné à en manquer bien avant dans les vieux pays comme l'Europe. Il n'y a donc pas grand intérêt à envisager la question d'une façon aussi générale. Une prévoyance à plusieurs siècles de distance ne rentre vraiment pas dans l'ordre d'idées moderne ; et tant de choses pourront se passer d'ici là : des choses que nous ignorons totalement, sur lesquelles nous sommes incapables de spéculer! Ne fût-ce que l'entrée enjeu de nouveaux peuples exotiques absorbant eux-mêmes les réserves sur lesquelles nous comptons, ou, au contraire, des inventions nouvelles diminuant la nécessité de la houille, etc., etc. !