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ORIGINE ANTIQUE DE L'ÉTAIN ET DU BRONZE

Il y a, dans ces métallurgies toat à fait primitives, un point qui a beaucoup occupé les historiens à très juste titre, c'est Torigine du bronze, de cet alliage artificiel, dans lequel on augmente la dureté du cuivre en lui associant l'étain : bronze que Ton trouve 4.000 ou 5.000 ans avant notre ère dans toute la région de la Méditerranée orientale, et qui était peut-être alors déjà connu depuis un temps immémorial. On a voulu reconstituer la découverte du bronze qui suppose celle de l'étain, imaginer quelque fusion pratiquée sur des minerais complexes de cuivre et d'étain comme ceux qui existent en Cornwall, assigner une date et un lieu à cette invention^ enfin expliquer d'où les peuples antiques tiraient leur étain. Dans cet ordre d'idées, il est quelques faits positifs qu'on peut d'abord rappeler. La grande importance de la question pour Thistoire de la Richesse minérale nous conduira ensuite à les discuter un peu en détail.

Question du bronze en Egypte et en Chaldée. — Notons d^abord que, 4.500 ans environ avant Jésus- Christ, les Pharaons entreprenaient déjà de lointaines expéditions pour aller s'assurer la possession des mines de cuivre (et de turquoises) du Sinaï. La plus ancienne de toutes les inscriptions historiques nous montre là un Pharaon très antérieur à Snofroui et à Chéops, Zôsiri, faisant travailler sur les filons de cuivre. Ces premiers mineurs employaient, il est vrai, des outils

de silex qu'on a retroiiTés, mais ils avaient aussi des outils de bronze, et le fait même qu'ils travaillaient une mine de cuivre montre assez qu'ils appréciaient ce métal * ; ils employaient des haches de silex comme on en utilisait encore, 3.000 ans plus tard, sous Aménophis m, dans la. plaine de Thèbes. Si les Égyptiens faisaient une expédition aussi lointaine pour aller disputer aux sauvages Monitou du Sinaï leurs filons de cuivre, c'est, d'ailleurs, que le cuivre, dont ils connaissaient remploi, leur faisait complètement défaut ailleurs. L'Egypte est un pays remarquablement pauvre en mines, où il a toujours fallu faire venir les métaux ou leurs minerais du dehors, aller les conquérir par des expéditions militaires spéciales ou les acheter : le cuivre dans le Sinaï, Tor aux confins de la mer Rouge (Etbaye et Pouanit), en Nubie, en Abyssinie, le fer dans les pays du Sud. C'est peut-être, par sa constitution géologique, le pays où il y a le moins de chances pour que la métallurgie ait été inventée, et cela rend d'autant plus remarquable qu'un art importé du dehors s'y manifeste aussi anciennement par des preuves précises 2. Ajoutons que ces preuves étaient à peine nécessaires. Un peuple d*une civilisation relativement aussi avancée, malgré quelques traits de sauvagerie, que celui auquel sont dus le sphinx de Giseh et son temple antérieur aux Pyramides, n'aurait guère

1. On a retrouvé de même des outils de pierre dans diverses mines métalliques: ptooib de Sardaigne^ cuivre du sud de l'Espagne, mercure de Toscane (Goriiaccliino , où l'on devait venir chercher de la couleur rouge, etc.

2. L'étain pur y a été employé de bonne heure en bijoux, de même qu'on a utilisé parfois, quoique rarement, le cuivre pur. Vu le prix du bronze, l'usage de la pierre taillée paraît avoir dominé en Egypte jusqu'au jour où le 1er est arrivé en abondance de l'Afrique centrale.

, pu se passer des métaux essentiels, et, si on Ta supposé, c'est toujours un peu parce quMl était convenu que cela devait avoir été ainsi. En môme temps, ces primitifs Égyptiens avaient déjà commencé à se farder les sourcils avec de l'antimoine, 6lc.

Observation curieuse : l'autre grand pays dont l'antique civilisation nous est connue par des documents précis et où l'usage du bronze, celui de l'antimoine, de Targent, etc., se manifestent également au moins 3.000 ou 4.000 ans avant J.-C, laChaldée, est lui aussi un pays de limon sans minerais propres, où la, métallurgie dut être nécessairement importée d'ailleurs, où l'on a dû amener les métaux, cuivre, étain, etc., tout préparés pour les fondre et les allier, comme le chante une antique incantation cunéiforme à Gibil, maître du feu (de 800 ans av. J.-C.) : « Le cuivre et Tétain, c'est toi qui les mêles ; Tor et rargent, c'est toi qui les fonds... »

Dans les deux cas, en Egypte et en Chaldée, cet état de choses, — tellement ancien, à notre sens, qu'on est tenté de le considérer comme un début — , représente déjà un aboutissement.

D'où ces deux peuples pouvaient-ils tirer leurs divers métaux ? Pour la plupart de ceux-ci, il n'y a aucune difficulté. Le cuivre, l'antimoine, le fer, le plomb, Targent, l'or, sont fréquents en Asie Mineure. Aux confins de TÉgypte nous savons exactement quelles étaient les mines de cuivre et d'or^ Mais la question de l'étain est tout autrement délicate, et c'est ce qui fait son intérêt.

1. L. De Launay. L'Or dans le Monde (Colin, 1907)' et Article Fcrruni. du Dictionnaire des antiquités grecques et latines. ,

Origine de Tétain antique. — Il n'y a pas, à notre connaissance, de gisement d'étain, ni en Egypte, ni en Chaldée, ni dans les pays immédiatement voisins. Ce métal devait donc y être importé de loin et, quel que fût le centre d'extraction, on n'échappe pas au dilemme suivant : ou bien les indigènes de ce pays avaient eux-mêmes reconnu Tusage des minerais d'étain et créé spontanément une industrie minière ou métallurgique ; ou bien cette industrie y avait été introduite par des étrangers, des intermédiaires quelconques, et alors il fallait que ces étrangers, ces intermédiaires, fussent déjà au courant du travail de Tétain, eussent déjà eux-mêmes des minerais d'étain dans leur pays et, en outre, qu'ils fussent venus dans le nouveau centre d'extraction, appelés par des relations commerciales déjà suffisamment suivies, dans lesquelles l'un d'eux aurait découvert la présence de la cassitérite. Pour faire une comparaison avec les temps modernes, il faut que l'on se soit trouvé : soit dans le cas des Européens exploitant une quelconque des mines actuelles d'Europe, soit dans celui des Français allant découvrir le nickel de la Nouvelle-(;ialédonie, des mineurs sardes retrouvant les filons de plomb du Laurion attique. des Danois envoyant des bateaux chercher de la cryolite au Groenland, etc.

Rien n'oblige à penser que le premier f^isement d'étain exploité, celui sur lequel la première invention fut faite, ait été considérable. Ajoutons (jue ce gisement aura été, selon toutes vraisemblances, une alluvion parce que c'est dans une aliuvion que l'étain était le plus facile à découvrir et à extraire, et (fue dès lors, cette aliuvion limitée peut, par le fait même d'une exploitation si ancienne, avoir complètement

disparu, n'être plus représentée aujourd'hui que par quelques cristaux insignifiants dans les filons primitifs, nous échapper complètement Mais, une fois la valeur de ce minerai reconnue dans ce premier gîte, on en aura cherché l'équivalent ailleurs et^ de proche, en proche, on en aura découvert d'autres de plus en plus riches : la concurrence des plus abondants, des plus fructueux, tuant, par la loi commerciale ordinaire, l'exploitation des gisements antérieurs plus pauvres. 4.000 ou 5.000 ans avant notre ère, au début de ce que nous appelons l'histoire, l'abondance du bronze et la vulgarité de ses emplois montrent que l'on devait être sorti de ces premières étapes, que le commerce de l'étain avait déjà un développement impliquant des gisements étendus. Or, c€s gisements étendus, il faut, — à moins d'admettre, suivant une remarque précédente, leur disparition par l'exploitation même, — aller les chercher bien loin de la Méditerranée orientale.

On a peine à s'imaginer ce commerce d'exportation primitif s'organisant pour de très petits gîtes comme ceux qui existent sur la côte italienne en face de l'île d'Elbe, ou même pour les gisements également restreints et d'accès peu facile que renferment la Saxe, la Bohème, notre plateau central, le nordouest de l'Espagne, la Bretagne, etc., bien que la plupart de ceux-ci aient été exploités dans Tantiquité, souvent avec activité (nous en avons les preuves), m.ais dans une antiquité plus jeune de quelque 4.000 ansj Les deux grands gisements d'étain dii monde (en dehors de l'Australie et de l'Amérique du Sud), sont la région de Malacca et le Gornwall. Ni pour l'un ni pour Tautre, il n'y a d'impossibilité ;

mais les difficultés sont fortes et doivent être aussitôt signalées.

On a remarqué notamment qu'aucun objet égyptien ou chaldéen ne s'est trouvé ni sur lun ni sur l'autre des deux parcours entre la Méditerranée orientale et ces mines, et l'objection frappe surtout pour les deux trajets que l'on peut suiyre vers le Cornwail par terre ou par mer, le long des côtes, d'escale en escale, à travers des pays aujourd'hui très bien connus. Des deux trajets que je viens de supposer, Tun est d'ailleurs écarté de prime abord par les archéologues ; il leur semble impossible qu'on ait pu alors atteindre le Cornwail par l'Atlantique ; on ne croit même pas à des relations avec la Méditerranée occidentale à une époque aussi ancienne : en quoi Ton est peut-être dupe d'une illusion analogue à celle qui a fait supposer longtemps les Égyptiens incapables de naviguer même jusqu'en Syrie et uniquement occupés de préparer leurs tombeaux. La seule hypothèse admissible semble celle d'un long voyage par caravane, où les métaux auraient perdu peu à peu leur certificat d'origine. Là où ils arrivaient, on ne savait plus trop d'où ils provenaient. Là où on les extrayait, on ignorait qui devait les utiliser. Peut-être ceux qui organisaient ces transports s'attachaient-ils à dissimuler des conditions commerciales qui faisaient leur fortune. Cette objection admise, il y a deux arguments singulièrement forts en faveur de la Baltique.

Relations de rétain antique et de Tambre. —

Le premier, c'est la présence d'ambre dans les sépultures les plus anciennes de toute la région orientale de la Méditerranée : ambre abondant en Egypte

au moins dès la 6* dynastie, vers 3.700 à Abydos, ambre à Troie et à Mycènes, etc. Or, plus encore que ceux d*étain, les gisements d'ambre sont localisés. Un seul a quelque importance et a pu fournir l'antiquité, c'est la Baltique. En cherchant bien, on en tropverait sans doute d'autres petits, sortes de curiosités minéralogiques, comme en Sicile. Mais, si une explication de ce genre est admissible, soit pour l'étain, soit pour l'ambre pris isolément, du moment qu'on constate la présence simultanée des deux substances, il devient déjà très vraisemblable qu'ils sont venus des mêmes régions boréales où se trouvent juxtaposés leurs gisements principaux.

On peut ajouter ce fait historique que le courant apportant l'étain du Gornwall et l'ambre de la Baltique vers la Méditerranée a existé pendant toute l'antiquité, tandis qu'on voit, par un texte grec du m* siècle av. J.-C, rinde recevant son étain d'Alexandrie au lieu de le faire venir de Malacca. Et ce conrant est très ancien, comme le montre un passage souvent cité d'Hérodote (qui pourrait, il est vrai, s'appliquer aussi à la. Saxe), où celui-ci rapproche l'étain et l'ambre comme provenant tous deux de pays inconnus vers le Nord. Gela n'empêche évidemment pas que Tétain ait pu venir d'un tout autre pays 4.000 ans plus tôt ; xî'est néanmoins une indication qui a paru souvent suffisante pour admettre que Chéops tirait son étain indirectement du Gornwall.

Mais on se trouve alors en face du dilemme singulier auquel j'ai déjà fait allusion et qui, dans les deux hypothèses, laisse supposer, en Gornwall, à cette même époque, soit une industrie métallurgique nationale, soit des relations commerciales antérieures à la

découverte de Télain avec des pays méridionaux connaissant déjà Tétain. Et il n'y a pas à se dissimuler que l'existence de cette civilisation, si ancienne dans ce pays où les connaissances historiques offrent ensuite un si énorme trou noir, et où, en outre, rien autre n'implique ce développement ancien, présente une singulière difficulté. Dans les pays asiatiques, en pareil cas, on est moins embarrassé, sachant par expérience quelles surprises de tous genres réserve un sol encore si mal connu dès que les fouilleurs s*y appliquent; mais, en Angleterre, il n'en saurait être de même et nous ne voyons pas encore, pour le moment, d'explication qui nous satisfasse...

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