‹ La conquête pacifique de l'intérieur africain: ne?gres, musulmans et chre?tiensChapitre 13 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Arrivée des colonnes françaises à Galsa. — Son importance. — Ses environs, les citernes (Madjent. — Oasis de El Guettai-. — El Hamman. — Vallées de l'oued-Terfaoui et de son affluent l'oued-Tseldja. — Légendes.

Sur la rive nord des Chotts nous trouvons aussi une série d'oasis dont la plus importante est Gafsa, l'ancien évèché romain de Capsœ. Salluste a raconté la conquête de Gafsa, faite par le célèbre général romain Marius, et les moyens qu'il prit pour prévenir tout danger de révolte future. Il était depuis longtemps, il est vrai, aux prises avec les gens de ce pays, et, fatigué de leurs incessantes attaques, résolu à en finir avec eux, Jl conduisit sur cette ville une expédition et y pénétra par surprise, la nuit, après plusieurs marches forcées, puis simplement, comme si c'était une chose toute naturelle, il supprima tous les mâles en les faisant tuer ou en les envoyant esclaves à Home, et à chaque chef de famille il substitua un soldat romain qui devint mari, père, propriétaire. Ce grand romain, dont

on nous a conservé l'image désolée sur les ruines de Cartilage, avait, comme on peut le voir, des idées extrêmement pratiques; mais elles ne sont pas admises aujourd'hui. Nous avons traité Gafsa avec beaucoup plus d'aménité et de douceur, lorsque nous y sommes entrés. Cependant ses habitants avaient manifesté contre nous des sentiments d'antipathie, qui, si nous avions eu les façons expéditives du général romain, auraient légitimé une punition sévère.

Au moment où nos colonnes pénétraient en Tunisie, la population, suivant son habitude, se sépara en deux partis bien distincts. L un, de temps immémorial hostile à la famille du bey actuel, resta avec nous, satisfait de penser que la dynastie allait disparaître ; l'autre, dévoué à la famille beylicale, se tourna contre nous et se mit en révolte. Gafsa, capitale et cœur delà tribu remuante des Hamâmas, de plus, centre religieux très fanatique, suivit le mouvement de ces derniers, qui, du reste auraient certainement forcé les habitants à partager leur fortune, s'ils n'avaient pas, d'eux-mêmes pris ce parti. Mais dans Gafsa, en outre du caïd, se trouvait un autre représentant du bey, Si-El-Hadj- Hassein-el-Longo , # capitaine d'artillerie et chef des Àskers (soldats du bey). Depuis longtemps il vivait en mauvaise intelligence avec le caïd, comme devaient logiquement le faire deux autorités musulmanes dans ce pays. Si-El-Hadj-Hassein-el-Longo quoique intelligent, ne comprit pas bien le mouvement qui avait lieu, il ne vit que la surface. Le traité, fait par le bey avec les Français, lui sembla conclu de bon gré et l'acte de révolte des Hamâmas et des Gafsiens, une révolte contre la dynastie à laquelle il devait son dévouement. Cela lui parut d'autant plus clair que, dès le début de la révolte, les Askers, méconnaissant son au-

torité, s'y mêlèrent et que la population excitée par le caïd, son ennemi personnel, lui prodigua les menaces. Le capitaine d'artillerie tunisien se réfugia avec son fils et quelques fidèles serviteurs dans la Kasbah, qui est un fort solide, bâti en grosses pierres de taille sur des assises romaines, garni de quelques canons effrayants, quoique plus dangereux pour ceux qui s'en servent que pour l'ennemi et menaça de brûler la ville si on l'attaquait.

Les gens de la ville, aidés des Hamâmas, essayèrent plusieurs attaques, mais le vieil artilleur était fort entêté, son fils était, de plus, un tireur habile. Les révoltés eurent chaque fois quelques morts ou quelques blessés. Bref, ils finirent par se tenir à distance et par attendre que la famine eut raison du serviteur de la dynastie... Heureusement la Kasbah avait des puits d eau abondante et excellente et était pourvue de vivres à cause des prisonniers que Ion y enfermait habituellement. El-Hadj-Hassein se dépêcha de les renvoyer afin de ne pas être obligé de les nourrir.

Cette situation dura plus de deux mois et les défenseurs de la Kasbah commençaient à désespérer et à succomber à la fatigue, parce que, très peu nombreux, ils étaient obligés de veiller constamment pour garder le développement trop considérable pour eux des murs du fort. Ils furent tirés d'affaire par l'arrivée de la colonne de Constantine qui, à son retour de Kairouan, vint séjourner quelques jours à Gafsa. Les habitants, privés de leur Kasbah, réduits à eux-mêmes par la fuite des Hamâmas, effrayés, du reste, de la puissance de la colonne expéditionnaire, renoncèrent à toute lutte et vinrent se remettre à la discrétion du commandant de la colonne... Le vieil artilleur sortit en triomphateur de sa Kasbah et vint apporter au chef français

ses rancunes et l'histoire de ses souffrances. La colonne y laissa une garnison, après quelques jours de séjour et continua sa route vers Constantine.

Ainsi Gafsa fut prise sans coup férir.

C'était une conquête avantageuse . La ville en ellemême n'est pas très considérable : six mille habitants environ, huit cents israélites. Les rues sont assez larges, les maisons bien bâties, quelques-unes à plusieurs

Kasbah de Gafsa. (Dessin de M. O'Callaghan d'après une photographie.)

étages mais la ville est envahie par les ruines. Ces

ruines sont presque toutes propriétés des confréries religieuses (Habous.) Ici, comme partout, du reste, chez le peuple musulman, tout bon croyant fait aux mosquées ou aux confréries des legs importants. Ces confréries sont forcément malhabiles à en tirer parti ; si ce sont des jardins, au bout de peu de temps ils deviennent incultes ; si ce sont des maisons, elles tombent en ruines et restent ainsi, pour l'éternité, puisque, sous aucun prétexte, les

confréries ou les établissements religieux ne peuvent les aliéner. De plus ces ruines deviennent de vrais charniers où Ton jette toutes les ordures et les débris. A Gafsa, il fallut des ordres extrêmement sévères et bien

du temps pour y mettre ordre L'ancienne et grande

mosquée est très vaste, mais ce n'est pas un monument qui mérite l'attention ; c'est un simple rez-de-chaussée peu élevé dont le plafond est soutenu par une cinquantaine de colonnes de marbre blanc, débris probablement des anciennes églises chrétiennes de 1 evêché de Gafsa.

D'autres ont déjà décrit son imposante Kasbah, les piscines de Dar-el-Bey devenu notre hôpital, ses minarets et ses portes monumentales. A chaque pas on rencontre des traces de l'occupation romaine et des fouilles feraient assurément découvrir des richesses archéologiques, car les ruines se sont superposées aux ruines et la ville actuelle est bâtie en élévation de six ou huit mètres au moins au-dessus du sol primitif. A l'époque de l'arrivée, on fit un déblai destiné à faire disparaître un petit monticule afin de relier, à la porte nord de la ville et à la Kasbah, le cercle, le jardin des officiers et le camp des troupes et on mit à découvert un grand nombre d'urnes de toutes formes, des lampes funéraires, etc., qui ne laissèrent aucun doute sur la formation de ce monticule. Le cimetière romain qu'il recouvrait s'étend, croyons-nous, jusque sous le cimetière actuel des Arabes, qui est à droite de la porte de Fériana, entre cette porte et le mur du jardin des officiers .

Les inscriptions sont rares a Gafsa. Du reste toutes ont déjà été décrites par plusieurs voyageurs. On y trouve aussi des traces nombreuses des premiers temps de la conquête musulmane, des inscriptions coufiques.

Quelques maisons presque eu ruines sont des spécimens de la gracieuse architecture de ce temps, entre autres celle de la famille de el-Akhdar-ben-Hamadi. Il s'y trouvé des boiseries et des portes remarquables et la colonnade intérieure est d'un bel effet. Ce el-Akhdar, descendant d'une famille princière, qui fut jadis à la tête du pays, était sous-officier dans les troupes du bey, et fidèle serviteur du capitaine El-Hadj-Hassein-el-Longo avec lequel il s'enferma dans la Kasbah. Mauvais cava-

Dab EL Beï, PISCINE ROMAINE.

(Dessin dt M. CFCatlaghan d'aprfs une aquarelle de il. Tissol.)

lier, le malheureux fut entraîné par son cheval, dans un combat livré aux Hamâroas, qui voulaient voler les chameaux de la colonne, et fut tué. Je ne crois pas que le gouvernement ait pris grand soin de sa veuve et de ses enfants, les Hamâmas qui l'ont tué étant aujourd'hui en faveur. Il existe un joli spécimen de l'art musulman : c'est une plaque de marbre de deux mètres de long environ, représentant un enchevêtrement de fleurs et de branches. Elle fut trouvée dans la Kasbah, lorsqu'on creusa les fondations de la caserne

d'artillerie et placée dans la maison de Si-Ahmed-ben- Yousscf , devenue l'habitation du commandant des troupes, où elle fut, pour la conserver, placée comme tablette d'une cheminée monumentale construite dans la grande salle du premier étage.

L'oasis contient, croyons-nous, sept à huit mille palmiers, dix-huit mille oliviers et des citronniers qui sont merveilleux de beauté et de dimensions... Les orangers, en petite quantité du reste, n'y donnent que des fruits médiocres. De vastes terrains de culture l'entourent et pourraient être multipliés, mais en ce moment c'est tout ce que les habitants peuvent arroser.

Les eaux, qui servent à la culture de l'oasis sont de trois provenances ; les eaux thermales qui ont leur source dans les bassins romains de Dar-el-Bey et de la Kasbah. Celles des fegaguir, (canaux souterrains), ouverts de distance en distance, travail énorme, qui, aujourd'hui, donne peu de ressources et arrose à peine quelques jardins au nord de l'oasis, mais qui témoigne de l'énergie des Gafsiens.

Enfin les canaux de l'oued Baïach dont le débit pourrait, par des travaux intelligents, être considérablement augmenté .

Cette rivière a sa source à huit ou dix lieues au nord de Fériana, célèbre par ses immenses ruines romaines. Après avoir arrosé les cultures de cette oasis, elle se perd dans les sables et ne reparait qu'à trente lieues plus loin, à Gafsa, où elle remonte à la surface dans l'étranglement formé par le Djebel-Orbata et le Rouméli... Plusieurs prises d'eau très rudimentaires, déversent ses eaux dans des conduits, mais une grande partie se perd au grand détriment des cultures. . . L'oued Baïach, par son débit journalier, est le grand bienfaiteur des jardins de Gafsa qu'il vivifie, mais son bassin

est immense, il a des crues d'une violence extrême et il détruit en quelques instants ce qu'il a aidé à créer.

Il y a quelques années, une crue extraordinaire bouleversa l'oasis, la rivière devenue énorme sortit de son lit et se fit un chemin à travers la forêt de palmiers, qu'elle traversa en arrachant les arbres et couvrant

Porte de Gafsa. (D<

tout de sable et de débris. L'ouverture béante existe encore stérile et déserte.

Depuis notre arrivée, un travail considérable a été entrepris sous l'inspiration du commandement français pour barrer aux crues de l'oued Baïach, le chemin de l'oasis. C'est une digue de huit mètres d'élévation, longue de deux cents mètres environ, large de quatre

mètres au sommet et de dix à douze mètres à la base. Eu avant de la digue est un vaste fossé où l'eau affleure et qui a été planté de roseaux et de tamarisques. Si cette digue est entretenue, elle préservera l'oasis d'une dévastation certaine.

D'autres travaux utiles ont encore été entrepris et parmi eux un barrage sur un petit affluent du même oued et qui permet de cultiver une portion de la vaste plaine qui entoure Gafsa.

Un barrage très considérable avait été construit sur l'oued Lala. Il aurait permis de rendre à la culture une plaine immense et aurait enrichi ce pays : malheureusement une crue énorme, qui faillit submerger le village et l'oasis, en franchit les extrémités et le brisa. C'est un malheur pour les populations qui ne le relèveront pas de longtemps k moins que le Gouvernement ne devienne soigneux de leurs intérêts et ne leur apporte son aide. Gafsa est appelée, si la civilisation pénétre dans ce pays, à devenir une grande ville. Elle a une importance considérable reconnue de tout temps. C'est le passage forcé de toutes les caravanes qui se rendent au Djérid, le pays par excellence des dattes. Tout ce qui du nord, de l'est de la Tunisie, du nord-est et du sud de la province de Constantine va au Djérid passe par Gafsa. Son marché est important et le nombre des caravanes qui le fréquentent est considérable.

De plus, c'est le centre de toutes les tribus du sudouest tunisien, qui campent une grande partie de Tannée près d'elle et alimentent son marché. Malheureusement elle n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fût du temps des Romains. Partout on trouve les vestiges des immenses travaux faits par le peuple roi, pour recueillir les eaux et fertiliser le pays.

L'orsqu'on va de Gafsa à l'oued Fekka on traverse

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